Alors je m'agenouillai dans la poudre du chemin, sur le premier degré
du palais de sa niche, j'enflai la peau de chèvre si longtemps vide et
muette qui donne le vent au chalumeau d'où le vent sort en musique,
selon qu'on ouvre on qu'on ferme plus agilement avec les doigts les
trous de la flûte, et je commençai à jouer un des airs les plus
amoureux et les plus dévots que nous avions composés par moitié,
Hyeronimo et moi, un beau soir d'été, au bord de l'eau, sous la grotte
du pré.
Cet air coulait des lèvres et du hautbois comme l'eau coulait en
cadence et en glouglous mélodieux de la source cachée au fond de la
voûte de l'antre; puis il s'épanchait, comme l'eau prisonnière, en
murmures de paix et de contentement entre les roseaux; puis il
imitait, en finissant par cinq ou six petites notes décousues et
argentines, le tintement des gouttes de rosée qui tombent par instants
des feuilles mouillées par la cascatelle dans le bassin, et qui la
font chanter aussi, on ne sait pas si c'est pour pleurer, on ne sait
pas si c'est pour rire; en sorte que, quand le couplet était fini, on
entendait comme un écho moqueur ce petit refrain de notes
insignifiantes, mais jolies à l'oreille; elles avaient l'air de se
moquer, ou du moins de badiner avec le motif tendre et religieux du
couplet de la zampogne: c'étaient des Tyroliens passant en pèlerinage,
pour aller à San Stefano des Camaldules, qui nous avaient donné, avec
leurs ritournelles à perte de voix, l'idée de ce refrain vague et fou
à la fin de notre air d'amour et de dévotion, près des cascades. Notre
père et notre oncle eux-mêmes en avaient été émerveillés en nous
l'écoutant jouer sur leurs zampognes.
--C'est drôle! disaient-ils, ça donne envie de pleurer au
commencement, et ça fait presque rire à la fin; c'est un air d'enfants
qui ne peuvent pas tenir leur sérieux jusqu'au bout, mais dont le
sourire se mêle aux larmes comme le rayon de soleil à la pluie du
matin.