CXXXVIII

Je descendis d'abord comme un tourbillon de feuilles sous un vent

d'hiver qui les roule de précipices en précipices, sans autre

sentiment et sans autre idée que de me rapprocher d'Hyeronimo.

Puis, quand je n'entendis plus les cris de ma tante qui me rappelait,

malgré le frère, à la cabane, et que je fus parvenue au bord de la

plaine, où les passants et les chars de maïs commençaient à élever les

bruits et la poussière du matin sur les routes des villages et des

villas, je tombai plutôt que je ne m'assis sur le bord du sentier, à

l'endroit où il va se rejoindre aux grandes routes, sous le petit pont

sans eau qui sert à passer le torrent pendant l'hiver pour aller de

Lucques au palais de Saltochio.

Là, sans pouvoir être vue de personne, j'essuyai mon front tout

mouillé de sueur, mes yeux obscurcis de larmes; je repris mon haleine

essoufflée et je me mis à réfléchir, trop tard, hélas! à ce que

j'allais faire, toute seule ainsi et toute perdue, dans les rues de la

grande ville, d'où j'entendais déjà les cloches et les bruits

formidables monter dans l'air avec le soleil du matin.

Oh! que j'avais peur, mon Dieu! et que je sentais mon pauvre coeur

devenir petit dans ma poitrine! Car la solitude, les bruits ou les

silences des lieux solitaires, les rugissements même des bêtes dans

les bois ne m'ont jamais fait peur, voyez-vous! Mais la foule d'une

ville où tout le monde vous regarde, où personne ne vous connaît, où

l'oeil du bon Dieu lui-même semble vous perdre de vue dans la

confusion de la multitude, les bruits confus et tumultueux qui

sortent, comme des chocs des feuilles ou des vagues, des hommes

rassemblés, allant çà et là, sans se parler, où leur pensée inconnue

les mène. Oh! c'est cela qui m'a toujours fait trembler sans savoir de

quoi, car l'homme, je crois, c'est plus perfide que la nuit, c'est

plus terrible que la mer de Livourne sur le rocher de la _Meloria_;

c'est plus intimidant que les sombres murmures des pins dans les

ténébreuses montagnes des Camaldules de Lucques!

Je pensai que je n'oserais jamais sortir de dessous l'arche du pont

sur lequel j'entendais déjà les pas des contadins qui portaient des

raisins et des figues au marché, et surtout que je n'aurais jamais le

courage de passer devant les gardes des portes, et d'entrer dans la

terrible ville.

Et quand tu y seras, me disais-je en moi-même, que feras-tu? où

iras-tu? que diras-tu? À qui oseras-tu demander où l'on a mené ton

cousin, et dans quel cachot on le retient?

Et quand on te le dirait, à qui t'adresseras-tu pour qu'on t'ouvre les

portes de fer de sa cage? Et alors même que tu parviendrais à le

découvrir et que tu te coucherais, comme une chienne sans maître, au

pied de sa tour pour le voir un jour mener au supplice et pour

demander à mourir avec lui, qui est-ce qui te nourrira en attendant,

et où trouveras-tu, sans un baïoque seulement dans la main, un asile

pour reposer ta tête?

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 217 / 222 题