En parlant ainsi, je m'efforçais de m'échapper violemment des bras de
mon père et de ma tante. Leurs sanglots et leurs larmes
affaiblissaient la résistance qu'ils opposaient à mes efforts.
--Eh bien! tu me passeras donc sur le corps! s'écria mon père en se
couchant sur le pas de la porte.
À la vue de mon pauvre père aveugle étendu ainsi sur le seuil et qu'il
me fallait franchir pour voler sur les pas de mon frère, les forces me
manquèrent; je crus voir un sacrilége, et je tombai à mon tour à
genoux et les bras étendus autour de son cou; ma tante, de son côté,
se précipita tout échevelée sur nos deux corps palpitants, en sorte
que nous ne formions plus, à nous trois, qu'une seule masse vivante ou
plutôt mourante, d'où ne sortaient que des sanglots et des soupirs,
étouffés par des reproches et par des baisers.
J'étais vaincue, monsieur, et je demandais à Dieu de mourir en cet
instant pour tous mes parents, afin de m'éviter l'horrible et
impossible choix, ou d'abandonner mon père et ma tante, ou
d'abandonner mon cher et malheureux Hyeronimo, lorsqu'une voix, comme
si elle fût descendue du ciel, interrompant tout à coup le silence de
nos embrassements, dit d'un ton d'autorité à mon père et à ma tante:
«Ne résistez pas à Dieu, qui parle par le coeur des innocents, laissez
Fior d'Aliza courir sur les traces de son frère, la protection de Dieu
la suivra peut-être dans la foule, comme elle a suivi Sarah dans le
désert. Partez, mon enfant, j'aurai soin de ceux qui restent.»