Sans délibérer seulement une minute, j'arrache de mon corps les
habits de femme, j'ôte mes bras de mes manches, mes pieds de mes
sandales, je prends au clou de la cheminée les grands ciseaux avec
lesquels nous tondions la laine de nos moutons au printemps, quand
nous avions encore notre petit troupeau à l'étable. Je me coupe les
cheveux sur les tempes, sur le front, sur le cou jusqu'à la racine, et
j'en jette les poignées sur mon lit; le coffre où ma tante conservait
les habits, les guêtres, les souliers, le chapeau, la zampogne de son
pauvre jeune mari défunt, me frappe les yeux au pied du lit de
Magdalena; je l'ouvre, j'en tire convulsivement toutes ces hardes
presque neuves: la chemise de toile écrue, avec la boucle de laiton à
épingle qui la resserre comme un collier au-dessous de la poitrine;
les larges chausses de velours qui se nouent avec des boutons de corne
au-dessous du genou; la veste courte à boutons de cuivre, les souliers
à clous, les longues et fortes guêtres de cuir qui en recouvrent les
boucles et qui montent jusqu'au-dessus des genoux; le chapeau de
Calabre, au large rebord, retombant sur les yeux, à la tête pointue,
avec sa ganse de ruban noir et ses médailles de la madone de
Montenero, qui pendent et qui tintent autour de la ganse. En un
moment, je fus revêtue de tout cet habillement, tantôt un peu trop
court, tantôt un peu trop large pour ma taille; mes mains, adroites et
promptes comme la fièvre qui me battait dans les tempes, les
ajustèrent si vite et si bien sur mes épaules, à ma ceinture, à mes
jambes, à ma tête, à mes pieds, qu'on aurait dit que je n'en avais
jamais revêtu d'autres, et qu'ils avaient été taillés pour moi.
Puis, prenant au fond du coffre la zampogne qui dormait silencieuse
depuis sept hivers, dégonflée et vide, auprès des habits de son
maître, j'en passai la courroie autour de mon cou et je la pressai du
coude sous mon bras gauche, de manière à ressembler trait pour trait à
un jeune _pifferaro_ des Abruzzes, qu'on écoute au pied des croix et
des niches des villages, et à qui on ne demande pas d'où il vient.
Ma tante et mon père vous diront que nous nous étions appris dès notre
tendre âge, Hyeronimo et moi, à jouer aussi bien l'un que l'autre de
cet instrument, et que mes doigts connaissaient les trous du chalumeau
aussi bien que les doigts de l'organiste des Camaldules connaissent,
sans qu'il les regarde, les touches obéissantes de son orgue.
Je m'étais dis en moi-même, en m'habillant:
Prends aussi la zampogne, cela te servira de contenance, de
gagne-pain, de passe-port, et, qui sait, peut-être de salut, à la
recherche de Hyeronimo dans la ville; car le son, c'est plus pénétrant
encore que les yeux, cela perce les murs, et si je ne puis pas le
voir, par hasard, il pourra m'entendre!
Enfin, ce fut une inspiration de quelqu'un de ces chérubins qu'on voit
jouer de leurs harpes dans les voûtes peintes du dôme des églises,
sans doute, preuve que le ciel même se plaît à la musique des
_pifferari_, qui jouent le mieux la prière de leurs coeurs, des
pauvres vieillards ou des pauvres enfants, sur leurs instruments.
Ainsi travestie, je poussai doucement la porte au crépuscule du matin,
espérant que mon père et ma tante, éloignés du seuil de la maison ou
endormis dans les larmes, ne s'apercevraient pas de mon dessein.
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