CXXXI

Sans délibérer seulement une minute, j'arrache de mon corps les

habits de femme, j'ôte mes bras de mes manches, mes pieds de mes

sandales, je prends au clou de la cheminée les grands ciseaux avec

lesquels nous tondions la laine de nos moutons au printemps, quand

nous avions encore notre petit troupeau à l'étable. Je me coupe les

cheveux sur les tempes, sur le front, sur le cou jusqu'à la racine, et

j'en jette les poignées sur mon lit; le coffre où ma tante conservait

les habits, les guêtres, les souliers, le chapeau, la zampogne de son

pauvre jeune mari défunt, me frappe les yeux au pied du lit de

Magdalena; je l'ouvre, j'en tire convulsivement toutes ces hardes

presque neuves: la chemise de toile écrue, avec la boucle de laiton à

épingle qui la resserre comme un collier au-dessous de la poitrine;

les larges chausses de velours qui se nouent avec des boutons de corne

au-dessous du genou; la veste courte à boutons de cuivre, les souliers

à clous, les longues et fortes guêtres de cuir qui en recouvrent les

boucles et qui montent jusqu'au-dessus des genoux; le chapeau de

Calabre, au large rebord, retombant sur les yeux, à la tête pointue,

avec sa ganse de ruban noir et ses médailles de la madone de

Montenero, qui pendent et qui tintent autour de la ganse. En un

moment, je fus revêtue de tout cet habillement, tantôt un peu trop

court, tantôt un peu trop large pour ma taille; mes mains, adroites et

promptes comme la fièvre qui me battait dans les tempes, les

ajustèrent si vite et si bien sur mes épaules, à ma ceinture, à mes

jambes, à ma tête, à mes pieds, qu'on aurait dit que je n'en avais

jamais revêtu d'autres, et qu'ils avaient été taillés pour moi.

Puis, prenant au fond du coffre la zampogne qui dormait silencieuse

depuis sept hivers, dégonflée et vide, auprès des habits de son

maître, j'en passai la courroie autour de mon cou et je la pressai du

coude sous mon bras gauche, de manière à ressembler trait pour trait à

un jeune _pifferaro_ des Abruzzes, qu'on écoute au pied des croix et

des niches des villages, et à qui on ne demande pas d'où il vient.

Ma tante et mon père vous diront que nous nous étions appris dès notre

tendre âge, Hyeronimo et moi, à jouer aussi bien l'un que l'autre de

cet instrument, et que mes doigts connaissaient les trous du chalumeau

aussi bien que les doigts de l'organiste des Camaldules connaissent,

sans qu'il les regarde, les touches obéissantes de son orgue.

Je m'étais dis en moi-même, en m'habillant:

Prends aussi la zampogne, cela te servira de contenance, de

gagne-pain, de passe-port, et, qui sait, peut-être de salut, à la

recherche de Hyeronimo dans la ville; car le son, c'est plus pénétrant

encore que les yeux, cela perce les murs, et si je ne puis pas le

voir, par hasard, il pourra m'entendre!

Enfin, ce fut une inspiration de quelqu'un de ces chérubins qu'on voit

jouer de leurs harpes dans les voûtes peintes du dôme des églises,

sans doute, preuve que le ciel même se plaît à la musique des

_pifferari_, qui jouent le mieux la prière de leurs coeurs, des

pauvres vieillards ou des pauvres enfants, sur leurs instruments.

Ainsi travestie, je poussai doucement la porte au crépuscule du matin,

espérant que mon père et ma tante, éloignés du seuil de la maison ou

endormis dans les larmes, ne s'apercevraient pas de mon dessein.

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Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 210 / 222 题