Tout étourdis que nous étions par les événements de la journée, et
tout abattus par la terreur qui nous enlevait jusqu'à la pensée du
lendemain, cependant nous ne pouvions pas attendre le grand jour pour
soustraire Hyeronimo au danger qui le menaçait et aux menaces que les
sbires avaient proférées en s'éloignant.
--Il faut te sauver aux Camaldules, lui dit sa mère; tu appelleras du
pied du mur, le frère Hilario, et tu le supplieras de t'ouvrir la
chapelle où le _bandit_ de San Stefano a vécu jusqu'à quatre-vingt-dix
ans dans un asile inviolable à tous les gendarmes de Lucques, de
Florence et de Pise, protégé par la sainteté du refuge. Les dimanches,
après la messe, nous irons, ton père, Fior d'Aliza et moi, te porter
ton linge et ta nourriture de la semaine.
--Bénie soit l'idée de ta mère, m'écriai-je en embrassant Hyeronimo,
qui pleurait en regardant sa cousine endormie..... Allons, courage,
mon pauvre garçon, lui dis-je; le seul moyen de les revoir et de nous
revoir tous dans de meilleurs jours, c'est de suivre le conseil de ta
mère; c'est l'âme de ton père qui l'inspire. Ne perds pas un instant;
embrasse-nous et recommande-toi à Dieu et à ses saints. Voilà la lune
qui se baigne déjà à moitié dans la mer de Pise, pour laisser place au
soleil; tu n'as plus qu'une demi-heure de nuit pour monter invisible,
à travers les bois, aux Camaldules. Si le sbire que tu as blessé est
mort, les sbires seront ici en même temps que le jour. La vengeance
des hommes irrités est matinale.
En parlant ainsi je tenais le loquet de la porte de la cabane pour le
pousser dehors, tout en pleurant comme lui; sa mère et sa cousine,
réveillées par le bruit de mes sanglots et des siens, sanglotaient de
leur côté dans l'ombre. Un dernier rayon de la lune, à travers les
feuilles mortes de la vigne, éclairait ces mornes adieux; les bras se
détachaient pour se resserrer encore.