--Quelle nuit nous passâmes! monsieur. Magdalena, debout, allant sans
cesse écouter si Fior d'Aliza respirait aussi doucement qu'à
l'ordinaire; Hyeronimo, le chien sur sa poitrine, pour l'empêcher de
faire un mouvement qui dérangeât son appareil de terre et de chanvre;
moi, assis contre la porte avec le chevreau mort entre mes pieds,
pensant à la chèvre et à la nourriture de la maison qui avait tari
pour jamais avec sa mamelle percée de balles! Qu'allions-nous devenir
avec de l'eau au lieu de lait pour assaisonner nos châtaignes sèches
et nos figues coriaces? Comment soutiendrions-nous tous les quatre
notre pauvre vie? Nous n'avions plus ni raves, ni maïs, ni goutte de
vin, plus rien que les salsifis sauvages, les chicorées amères et
l'oseille acide, qui poussaient çà et là dans les lagunes humides aux
creux des hautes montagnes; il ne restait plus un seul _baïoque_ de
notre dernière récolte de soie, depuis que les mûriers donnaient leurs
feuilles au fermier du sbire; et puis comment sortirais-je pour aller
à la messe, le dimanche, aux Camaldules, si le pauvre Zampogna, que
j'entendais respirer en haletant, venait à ne pas réchapper de son
coup de feu? Ah! Dieu préserve mon pire ennemi d'une nuit comme celle
que nous passâmes entre ces deux désastres de la cabane! Il n'y avait
que l'innocente Fior d'Aliza qui dormait, quoique blessée, aussi
tranquillement que l'agneau qui a laissé de sa laine dans les dents
du loup.