Cependant un dialogue terrible et menaçant s'était établi à distance
entre Hyeronimo et Calamayo, abrité, contre le jeune homme, derrière
le groupe armé de ses bûcherons.
--Vous êtes témoins, disait l'homme de loi, que ce jeune insensé s'est
opposé avec violence, et une arme à la main, à l'abattement de
l'arbre, et qu'il fait opposition à la justice. Nous cédons à ses
menaces pour ne pas ensanglanter le débat, nous prenons acte de son
délit et nous réservons les droits à l'exécution de l'ordre, auquel
nous sommes délégués, pour les faire exécuter en leur temps par la
force publique.
Calamayo et ses ouvriers se retirèrent après cette protestation en
nous faisant des gestes et en poussant des clameurs de vengeance. Ma
pauvre soeur, prenant la tête ensanglantée de Fior d'Aliza sur ses
genoux, étancha le sang que sa chute sur la racine faisait égoutter de
sa tempe. Hyeronimo alla puiser de l'eau dans le creux de ses deux
mains pour laver et démêler ses beaux cheveux blonds, humides de sang
et poudrés de terre.
Ce fut alors que nous pleurâmes tous les quatre, comme nous n'avions
jamais pleuré. Hélas! nous étions restés vainqueurs, grâce à
l'apparition et au courage d'Hyeronimo.
L'entaille de l'arbre, quoique saignante, n'était pas mortelle: en
plaquant de la terre humide sur la blessure et en la recouvrant de
morceaux d'écorce reliés autour du tronc par des lianes, nous pouvions
le guérir et vivre encore de ses dons d'automne tous les hivers; notre
petit troupeau de chèvres et de cabris nous alimenterait pendant la
belle saison, nos figues sèches nous remplaceraient les raisins
disparus avec la vigne; mais nous ne nous dissimulions pas que le
châtaignier n'avait pas longtemps à vivre, puisque le sbire et son
conseiller avaient juré de nous réduire à la mendicité et de nous
expulser par la faim de notre pauvre nid sur la montagne.