CIII

Cependant, un matin qu'il était allé dénicher des oeufs de faisan dans

les bruyères au plus haut des montagnes, derrière l'ermitage des

Camaldules, elle eut bien plus que peur, et nous avec elle, hélas!

Une bande de bûcherons de la plaine, armés de leurs grandes haches et

de leurs longues scies d'acier pour abattre et débiter le bois dans

les forêts, parut avec l'aurore au pied du gros châtaignier; ils

s'assirent en cercle autour des racines, aiguisèrent leur hache et

leur scie sur des pierres de grès, débouchèrent leurs fiasques de vin,

se coupèrent des tranches de pain et de fromage, et se mirent à

déjeuner gaiement tout près de nous.

Je m'approchai timidement d'eux, et je leur demandai poliment

qu'est-ce donc qu'ils venaient faire si haut et si loin dans une

partie des montagnes où jamais la hache des bûcherons n'avait retenti

depuis que le monde est monde.

--Vous allez le savoir, mon ami, me répondit une voix qu'il me sembla

reconnaître à son accent de méchanceté hypocrite (ma belle-soeur, qui

était accourue à son tour avec Fior d'Aliza, me dit vite que c'était

celle du scribe Nicolas del Calamayo); vous allez le savoir à vos

dépens. Dites adieu à votre arbre, il ne vous donnera ni ombre ce

soir, ni châtaignes cet automne. Le propriétaire l'a vendu hier au

maître de ces bûcherons, pour l'abattre et pour l'exploiter à son

profit. Il m'a chargé de monter à sa place jusqu'ici pour leur livrer

l'arbre et pour verbaliser contre vous si vous mettiez obstacle à la

livraison.

--Comment si j'y mets obstacle! m'écriai-je en me précipitant les deux

bras ouverts et tendus devant moi pour me jeter entre l'arbre et la

hache; mais c'est comme si vous commandiez de ne pas m'opposer à ce

qu'on enlevât ma tête aveugle de dessus mes épaules! Cet arbre,

monsieur, c'est autant que ma tête!... c'est plus que ma pauvre tête,

ajoutai-je en pleurant; c'est la vie de toute ma famille, c'est le

père nourricier de ma soeur, de mon neveu, de ma fille et de moi! Vous

savez bien, vous qui avez apporté le papier qui nous a dépouillés de

tout ce qui faisait vivre ici les Zampognari depuis les siècles des

siècles, vous savez bien qu'on ne nous a laissé que ces trois grosses

branches qui s'étendent de notre côté sur la pelouse et sur la maison

qui nous restent; vous savez bien que ces branches sont à nous, c'est

encore assez, car l'arbre est si grand que ces seules branches, le

quart de l'arbre, nous rempliront encore au moins huit sacs de

châtaignes; c'est juste ce qu'il faut pour quatre bouches, en

économisant. Vous me tueriez plutôt contre le châtaignier que de vous

laisser porter la hache sur son écorce; si quelque chose est à nous

sur la terre, c'est lui! Oserez-vous nier que le papier des juges me

réserve en jouissance tout le bois, toutes les feuilles, toute

l'ombre, tous les fruits de ce côté?

--Non, répondit l'homme de loi, je ne le conteste pas; mais, de votre

côté, oserez-vous nier que la propriété de l'arbre lui-même est au

capitaine des sbires, et que, quand il aura fait de sa propriété ce

qu'il a le droit d'en faire, votre droit tout conditionnel, à vous, ne

subsistera plus; car, puisqu'il est le propriétaire, il a le droit

d'abattre l'arbre, et, le tronc une fois abattu, que deviennent les

branches?

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 178 / 222 题