Ainsi chaque jour resserrait notre pauvre vie; mais ce fut bien pis,
quelques semaines après, quand les quenouilles de maïs furent mûres et
que la seconde récolte des feuilles de mûrier demanda à être cueillie.
Tous les jours, comme si nous avions été des voleurs, des agents du
sbire rôdaient ici et là dans nos alentours, épiant les chèvres et les
moutons qui nous donnaient le lait et la laine dans notre pauvreté
toujours croissante; l'huile de la lampe, que nous entretenions dans
la cabane, le soir, devant la Madone, ne pouvant plus en acheter à la
ville, semblait leur faire envie; ils prétendaient que Fior d'Aliza,
sa mère et Hyeronimo, nous n'avions pas le droit d'aller cueillir les
noisettes que nous pilions dans le mortier pour en tirer quelques
gouttes. Ils disaient que ces noisettes des bois voisins et sans
maître appartenaient bien aux écureuils, mais pas à nous; ils ne
voulaient pas non plus que nous ramassassions la mousse des steppes
des voisins pour en faire des litières à nos bêtes, parce que,
disaient-ils, la mousse tient chaud à la terre, et que cette terre
n'était plus à nous. S'ils avaient pu, ils auraient confisqué le vent
et interdit aux petites hirondelles de venir nous réjouir de leur
babillage dans leurs nids cachés sous le rebord du toit. Mon Dieu!
avions-nous à souffrir! Et cependant l'air est si bon ici sur ces
cimes où la _mal'aria_ n'ose pas monter.
Hyeronimo devenait le plus bel adolescent de toute la plaine de
Lucques; quant à Fior d'Aliza, la force de la jeunesse est telle
qu'elle florissait d'autant mieux sous nos larmes qu'elle avait plus
de peine, comme ces herbes du bord de la cascade, qui sont d'autant
plus riches et d'autant plus rouges qu'elles sont plus souvent
mouillées par l'écume et resséchées par le rayon de soleil. Elle
chantait déjà sur la porte qu'elle avait encore une goutte de pleurs
sur les cils des yeux. On dit qu'elle éblouissait tous les pèlerins,
qui s'arrêtaient exprès pour lui demander une gorgée d'eau dans sa
cruche. «Si les anges habitaient encore les hauts lieux, disaient-ils
entre eux, en s'éloignant et en se retournant pour la regarder encore,
nous dirions que ce n'est pas une fille de l'homme, mais une créature
de lumière.» J'étais tout réjoui quand la mère de Hyeronimo, qui
l'aimait comme sa fille, me rapportait ce qu'elle avait entendu ainsi
de la bouche des passants. Hyeronimo s'en apercevait aussi tous les
jours davantage; il en était fier, mais aussi un peu jaloux. Il
n'aimait pas que ces sbires rôdassent sans cesse ainsi autour de nos
limites. Fior d'Aliza, toutes les fois qu'elle sortait pour mener les
chèvres à la feuille, l'appelait pour l'accompagner; avec lui, elle
n'avait plus peur.