XCIII

Ce fut ainsi, monsieur, que notre vie se replia tout à coup comme un

mouchoir qu'on aurait déchiré dans une large pièce de toile. Nous

eûmes bien de la peine à nous y faire les premiers temps, et nos

pauvres bêtes bien plus encore; elles s'échappaient bien souvent de

l'étable, de la cour, de la corde, des mains même de Fior d'Aliza pour

courir dans le ravin, dans les mûriers, même dans la vigne.

Quand le _fattore_ (le chef des métayers du capitaine des sbires)

montait à la montagne, il y avait toujours quelques pampres traînants

rongés par les chèvres dans les ceps, ou quelques maïs égrenés sur le

champ, ou quelques branches pendantes des mûriers, effeuillées par les

cabris.

Il nous injuriait quelquefois et nous menaçait toujours de faire tuer

les bêtes si l'on venait à les surprendre hors de nos limites. Que

pouvions-nous faire, que demander excuse et qu'offrir de réparer le

dommage à nos dépens? Nous recommandions bien à Fior d'Aliza de tenir

de près ses chevreaux et de ne pas quitter de l'oeil les animaux. Mais

comme elle avait rencontré deux ou trois fois le capitaine des sbires

qui cherchait à l'approcher, qui lui avait pris le menton et qui avait

voulu l'embrasser sur ses cheveux, en lui demandant si elle voudrait

bien devenir sa femme quand elle aurait ses seize ans; et comme,

malgré les honnêtetés de cet homme, elle en avait peur et répugnance,

à cause de Hyeronimo et de nous, qu'elle ne voulait jamais quitter des

yeux ou du coeur, la petite n'aimait pas à rester dehors toute seule

loin de Hyeronimo et de nous; c'est ce qui fait que les bêtes étaient

moins bien gardées.

Quant à Hyeronimo, quand on lui parlait seulement du capitaine des

sbires, il devenait pâle de colère comme le papier, et sa voix

grondait en prononçant son nom, comme une eau qui bout dans la marmite

de fer sur notre foyer; pourtant, il ne lui souhaitait point de mal;

il était trop doux pour en faire à un enfant; mais il voyait bien,

sans que rien fût dit sur ce sujet entre nous, que cet homme puissant

voulait nous enlever par caresse, par astuce ou par violence plus que

le pré, la vigne, les mûriers ou notre part du châtaignier: c'est

peut-être cela, monsieur, qui lui fit comprendre qu'il aimait plus que

d'amitié sa cousine, et c'est peut-être aussi la peur du sbire qui

apprit après à Fior d'Aliza combien Hyeronimo lui était plus qu'un

frère.

Que voulez-vous, monsieur? le chagrin mûrit le coeur avant la saison;

quand le ver pique le fruit et que le vent secoue la branche, le fruit

véreux tombe de lui-même; ils ne savaient pas ce que c'était que de

s'aimer, mais la peur de se perdre faisait qu'ils ne pouvaient pas

plus se séparer en idée que deux agneaux nés de la même mère et qui

ont sucé leur vie au même pis et à la même crèche.

Ce fut bien là le malheur; ces enfants s'aimaient trop pour que la

fille devînt une grande dame de Lucques, et pour que le garçon fît une

autre fortune que dans le coeur d'une fille des châtaigniers.

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 169 / 222 题