Ce fut ainsi, monsieur, que notre vie se replia tout à coup comme un
mouchoir qu'on aurait déchiré dans une large pièce de toile. Nous
eûmes bien de la peine à nous y faire les premiers temps, et nos
pauvres bêtes bien plus encore; elles s'échappaient bien souvent de
l'étable, de la cour, de la corde, des mains même de Fior d'Aliza pour
courir dans le ravin, dans les mûriers, même dans la vigne.
Quand le _fattore_ (le chef des métayers du capitaine des sbires)
montait à la montagne, il y avait toujours quelques pampres traînants
rongés par les chèvres dans les ceps, ou quelques maïs égrenés sur le
champ, ou quelques branches pendantes des mûriers, effeuillées par les
cabris.
Il nous injuriait quelquefois et nous menaçait toujours de faire tuer
les bêtes si l'on venait à les surprendre hors de nos limites. Que
pouvions-nous faire, que demander excuse et qu'offrir de réparer le
dommage à nos dépens? Nous recommandions bien à Fior d'Aliza de tenir
de près ses chevreaux et de ne pas quitter de l'oeil les animaux. Mais
comme elle avait rencontré deux ou trois fois le capitaine des sbires
qui cherchait à l'approcher, qui lui avait pris le menton et qui avait
voulu l'embrasser sur ses cheveux, en lui demandant si elle voudrait
bien devenir sa femme quand elle aurait ses seize ans; et comme,
malgré les honnêtetés de cet homme, elle en avait peur et répugnance,
à cause de Hyeronimo et de nous, qu'elle ne voulait jamais quitter des
yeux ou du coeur, la petite n'aimait pas à rester dehors toute seule
loin de Hyeronimo et de nous; c'est ce qui fait que les bêtes étaient
moins bien gardées.
Quant à Hyeronimo, quand on lui parlait seulement du capitaine des
sbires, il devenait pâle de colère comme le papier, et sa voix
grondait en prononçant son nom, comme une eau qui bout dans la marmite
de fer sur notre foyer; pourtant, il ne lui souhaitait point de mal;
il était trop doux pour en faire à un enfant; mais il voyait bien,
sans que rien fût dit sur ce sujet entre nous, que cet homme puissant
voulait nous enlever par caresse, par astuce ou par violence plus que
le pré, la vigne, les mûriers ou notre part du châtaignier: c'est
peut-être cela, monsieur, qui lui fit comprendre qu'il aimait plus que
d'amitié sa cousine, et c'est peut-être aussi la peur du sbire qui
apprit après à Fior d'Aliza combien Hyeronimo lui était plus qu'un
frère.
Que voulez-vous, monsieur? le chagrin mûrit le coeur avant la saison;
quand le ver pique le fruit et que le vent secoue la branche, le fruit
véreux tombe de lui-même; ils ne savaient pas ce que c'était que de
s'aimer, mais la peur de se perdre faisait qu'ils ne pouvaient pas
plus se séparer en idée que deux agneaux nés de la même mère et qui
ont sucé leur vie au même pis et à la même crèche.
Ce fut bien là le malheur; ces enfants s'aimaient trop pour que la
fille devînt une grande dame de Lucques, et pour que le garçon fît une
autre fortune que dans le coeur d'une fille des châtaigniers.