Les bêtes ne comprenaient pas pourquoi nous les retenions à côté de
nous par les cornes ou par la laine, et pourquoi nous les empêchions
de s'aller repaître, comme à l'ordinaire, dans le bois, dans l'herbe,
sous les mûriers, dans les allées gazonnées de la vigne.
Après avoir bien regardé, bien soupiré et bien sangloté devant chacun
de ces morceaux du domaine, qui étaient aussi des morceaux de notre
pauvre vie, nous rentrâmes en silence dans le petit espace presque
inculte qui nous était réservé, nous attachâmes les bêtes dans la cour
herbeuse, à la porte de l'étable. Fior d'Aliza alla ramasser des
herbes le long des sentiers qui n'appartiennent à personne; Hyeronimo
alla ramasser des branches et des fagots de feuilles dans les rejets
de châtaigniers, sur les hautes montagnes du couvent, abandonnées aux
daims et aux chevreuils.
Les deux enfants revinrent bientôt, chargés de plus d'herbes et de
feuilles qu'il n'en fallait pour les cinq brebis et les trois chèvres;
mais la liberté manquait aux pauvres bêtes: elles nous regardaient et
semblaient nous demander de l'oeil pourquoi nous ne les laissions plus
brouter et bondir à leur fantaisie dans le ravin et sur le rocher. Il
fallut même aller leur chercher à boire comme à des personnes. Fior
d'Aliza et Hyeronimo commencèrent à tracer, en descendant et en
remontant, leur sentier étroit vers la source, dont le pré, la grotte
et le bassin leur appartenaient tout entiers la veille.