Voilà, monsieur, comme tout fut fait par la volonté des juges de
Lucques. Ces hommes s'en allèrent gaiement le soir, après leur
opération finie, et nous restâmes tous les cinq sans nous dire un mot,
jusqu'à la nuit noire, sur le seuil de notre porte. Chacun pensait, à
part soi: «Qu'allons-nous faire? Fior d'Aliza pensait à son pré tout
fleuri d'étoiles, de clochettes, de toutes sortes de fleurs dont elle
ne ferait plus de couronnes pour la Madone, et dont elle ne
rapporterait plus les brassées embaumées à l'étable des bêtes;
Antonio, à ses belles quenouilles de maïs barbues et dorées qui
allaient être moissonnées par d'autres et pour d'autres que nous;
Magdalena, à ses vers à soie qui allaient mourir faute de feuilles de
mûrier, et dont les cocons blancs et jaunes ne se dévideraient plus
sur son rouet pendant les soirs d'hiver pour remplir de sel le bahut
de bois de noyer au coin de l'âtre.
Moi, je pensais aux sacs de châtaignes que les cueilleurs de la plaine
viendraient ramasser sous mes yeux au mois de septembre, et qu'ils
emporteraient à Lucques, sans s'inquiéter s'il nous en resterait pour
vivre sur les cinq branches réservées aux habitants de la maison.
Je pensais aussi à cette pauvre vieille vigne qui avait coûté tant de
peine à cultiver, à nos pères et à nos mères, à ces ceps
reconnaissants, comme s'ils avaient des coeurs humains, qui montaient
de si loin pour embrasser la porte, la fenêtre, le toit, de leurs
pampres les plus lourdes grappes. Pauvres ceps! dont les racines ne
seront plus à nous pendant que leurs feuilles, leur ombre et leurs
grappes nous serviraient encore de si bas.
Quant aux sept figuiers, ils nous restaient tous les sept comme des
arbres domestiques; on n'avait pas pu nous en déposséder, parce que
leurs racines étaient sous les murs de la maison; c'était une bonne
récolte qui n'était pas à dédaigner dans les années où la fleur des
châtaigniers aurait gelé sous le givre; les figues, séchées sur le
toit dans les saisons chaudes, pouvaient bien remplir quatre sacs bien
tassés; c'était quasi de quoi nous empêcher de mourir de faim, en les
faisant gonfler et cuire dans le lait des chèvres.
Nous nous couchâmes sans nous parler, de peur que le son de la voix de
l'un ne fît pleurer l'autre, mais nous ne dormîmes pas, bien que nous
en fissions le semblant. J'entendis toute la nuit chacun de nous se
retourner dans sa couche et soupirer le plus bas qu'il pouvait, pour
cacher son insomnie à la famille; jusqu'au chien qui ne dormit pas
cette nuit-là, et qui ne cessa pas de gronder ou de hurler du côté de
Lucques, comme s'il avait compris que les hommes qui étaient partis
par ce sentier n'étaient pas nos amis. Ah! les bêtes, monsieur, cela
en sait plus long que nous, allez; celui-là vous le fera bien voir
tout à l'heure.