LXXXVIII

Deux heures après, tout était fini; les commissaires revinrent avec

Hyeronimo, plus pâle, dit-on, qu'un mort; ils nous lurent un acte de

partage et de délimitation par lequel on nous retranchait de toute

possession et jouissance les trois quarts du bien paternel. Dans ce

retranchement étaient compris d'abord le champ défriché de maïs d'où

nous tirions le meilleur et le plus sûr de notre nourriture, le bois

de lauriers qui chauffait le four, la plantation de mûriers qui nous

donnait la feuille pour les vers à soie (une once de soie avec quoi

nous achetions le sel et l'huile pour toute l'année), enfin le petit

pré avec la grotte, la source et le bassin où Fior d'Aliza lavait les

agneaux et où pâturaient les brebis et les chevreaux. Hélas! que nous

restait-il, excepté la roche et les broussailles autour de la maison

et la vigne rampante sur la pente de grès qui descend de la terrasse

au midi vers le pré de la grotte!

--Encore la vigne?

--Non, monsieur. Le terrain sur lequel nos pères l'avaient plantée et

les vieux ceps tortus et moussus comme la barbe des vieillards ne nous

restaient pas en propriété; seulement les vieux pampres qui sortaient

du terrain enclos de pierres grises, qui avaient grimpé de roc en roc

jusqu'à la maison, et qui formaient une treille devant la fenêtre et

un réseau contre les murs de la cabane et jusque sur le toit, nous

restaient ainsi que les grappes que ces branches pouvaient porter en

automne; c'était assez pour notre boisson, car les enfants et ma

belle-soeur ne buvaient que de l'eau, et je ne buvais du vin moi-même

que quelques petits coups les jours de fêtes.

--Mais qu'est-ce qui vous restait donc? demandais-je au vieillard

aveugle.

--Ah! monsieur, il nous restait le châtaignier, notre père nourricier

d'âge en âge, et le vaste espace d'herbe fine et de mousse broutées

qui s'étend sous son ombre et sur ses racines... C'est-à-dire,

continua-t-il en se reprenant, que le châtaignier, principale source

du revenu du domaine des Zampognari, avait été partagé en quatre

parties par les arpenteurs arbitres: le tronc de l'arbre avec toutes

les branches qui regardent le nord, le couchant, le matin,

appartenaient au sbire, représentant de nos anciens parents; ils

pouvaient en faire ce qui leur conviendrait, même l'étroncher en

partie s'il leur paraissait nuisible; mais tous les fruits qui

tomberaient ou que nous abattrions des vastes branches qui regardent

le midi et qui s'étendent comme des bras sur la pelouse, sur la cour

et sur le toit de la maison, étaient à nous. Il y en avait encore bien

assez, tant il est gros et fertile, pour nous nourrir presque toute

l'année, pourvu que le caprice ne prît pas aux propriétaires du fonds

et du tronc de l'arbre de le couper. Mais il n'y avait pas de crainte;

car les trois quarts des fruits rapportent bien, bon ou mal an, pour

eux soixante sacs de belles châtaignes: ils auraient ruiné leur propre

domaine en l'abattant.

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 164 / 222 题