Deux heures après, tout était fini; les commissaires revinrent avec
Hyeronimo, plus pâle, dit-on, qu'un mort; ils nous lurent un acte de
partage et de délimitation par lequel on nous retranchait de toute
possession et jouissance les trois quarts du bien paternel. Dans ce
retranchement étaient compris d'abord le champ défriché de maïs d'où
nous tirions le meilleur et le plus sûr de notre nourriture, le bois
de lauriers qui chauffait le four, la plantation de mûriers qui nous
donnait la feuille pour les vers à soie (une once de soie avec quoi
nous achetions le sel et l'huile pour toute l'année), enfin le petit
pré avec la grotte, la source et le bassin où Fior d'Aliza lavait les
agneaux et où pâturaient les brebis et les chevreaux. Hélas! que nous
restait-il, excepté la roche et les broussailles autour de la maison
et la vigne rampante sur la pente de grès qui descend de la terrasse
au midi vers le pré de la grotte!
--Encore la vigne?
--Non, monsieur. Le terrain sur lequel nos pères l'avaient plantée et
les vieux ceps tortus et moussus comme la barbe des vieillards ne nous
restaient pas en propriété; seulement les vieux pampres qui sortaient
du terrain enclos de pierres grises, qui avaient grimpé de roc en roc
jusqu'à la maison, et qui formaient une treille devant la fenêtre et
un réseau contre les murs de la cabane et jusque sur le toit, nous
restaient ainsi que les grappes que ces branches pouvaient porter en
automne; c'était assez pour notre boisson, car les enfants et ma
belle-soeur ne buvaient que de l'eau, et je ne buvais du vin moi-même
que quelques petits coups les jours de fêtes.
--Mais qu'est-ce qui vous restait donc? demandais-je au vieillard
aveugle.
--Ah! monsieur, il nous restait le châtaignier, notre père nourricier
d'âge en âge, et le vaste espace d'herbe fine et de mousse broutées
qui s'étend sous son ombre et sur ses racines... C'est-à-dire,
continua-t-il en se reprenant, que le châtaignier, principale source
du revenu du domaine des Zampognari, avait été partagé en quatre
parties par les arpenteurs arbitres: le tronc de l'arbre avec toutes
les branches qui regardent le nord, le couchant, le matin,
appartenaient au sbire, représentant de nos anciens parents; ils
pouvaient en faire ce qui leur conviendrait, même l'étroncher en
partie s'il leur paraissait nuisible; mais tous les fruits qui
tomberaient ou que nous abattrions des vastes branches qui regardent
le midi et qui s'étendent comme des bras sur la pelouse, sur la cour
et sur le toit de la maison, étaient à nous. Il y en avait encore bien
assez, tant il est gros et fertile, pour nous nourrir presque toute
l'année, pourvu que le caprice ne prît pas aux propriétaires du fonds
et du tronc de l'arbre de le couper. Mais il n'y avait pas de crainte;
car les trois quarts des fruits rapportent bien, bon ou mal an, pour
eux soixante sacs de belles châtaignes: ils auraient ruiné leur propre
domaine en l'abattant.