LXXXVI

--Ah! que tu as raison, dit ma belle-soeur à ma fille; si mon pauvre

mari avait pensé comme toi, je ne serais pas sans appui sur cette

terre.

Je dis la même chose à Hyeronimo, et nous nous reconsolâmes comme nous

pûmes le soir, en allant visiter, l'un sa fontaine, l'autre ses plants

de maïs déjà en fuseaux et commençant à jaunir; l'autre, ses ceps de

vigne en fleur qui embaumaient jusqu'à la maison; l'autre en comptant

ses brebis et ses chèvres; moi, en touchant le poil et les oreilles

dressées de mon chien qui me léchait le visage et les mains, comme

s'il avait compris à je ne sais quoi que nous avions besoin d'être

consolés.

L'un disait: Ils nous laisseront ceci; l'autre disait: Ils ne nous

prendront pas cela. Fior d'Aliza prenait de la belle eau du bassin

dans sa main, s'en lavait le visage et embrassait l'eau qui fuyait

entre ses doigts roses, comme si elle avait dit adieu à la source.

Hyeronimo, en regardant ses belles tiges de maïs et en mesurant sa

taille à leur hauteur, disait: S'ils nous les prennent, me

rendront-ils les gouttes de sueur que j'ai versées sur leurs racines

en les plantant dans ce sol si dur et si épierré?

--Et nos écureuils de printemps, et nos corneilles d'hiver, et nos

hirondelles d'été, et nos colombes et nos rossignols dans le bois de

lauriers ou sur le châtaignier, nous les prendront-ils aussi et se

laisseront-ils partager, comme le reste, entre le sbire et nous?

disait ma belle-soeur. À ces mots, elle voulait bien rire, mais elle

avait comme une larme dans la voix, comme une goutte d'eau dans le

goulot d'une gourde qui ne peut ni rester ni couler par le cou de la

courge.

Moi, j'étais bien triste aussi, mais je me raisonnais en me disant, à

part moi: Ils ne partageront du moins ni ma soeur ni sa fille, ni mon

enfant, ni mon pauvre chien. Si tout cela me reste, qu'importe un peu

plus ou un peu moins de mesures de terre sur une montagne! Il y en

aura toujours assez long et assez large pour recouvrir mes pauvres os

quand j'irai rejoindre au ciel la céleste mère de Fior d'Aliza, à qui

je pense toujours quand j'entends sa voix si claire dans les lèvres de

l'enfant!

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 162 / 222 题