Nous restâmes muets et pétrifiés sur le seuil, comme les roches qui
pleurent au bord de la caverne.
--Pourvu qu'ils nous laissent le châtaignier, les sept figuiers et les
ceps de vigne dont nous faisons sécher les grappes, les figues et les
châtaignes pour l'hiver! dis-je à ma belle-soeur.
--Pourvu qu'ils nous laissent les chevreaux et leur mère que j'ai
élevés, et dont le lait et les fromages nous nourrissent à leur tour!
dit-elle.
--Pourvu qu'ils nous laissent la fontaine, avec le bassin à l'ombre de
la grotte, où je me vois dans l'eau en me baignant les pieds et en
filant ma quenouille, comme une sainte Catherine dans un ciel
d'église, quand je garde les brebis paissant sur le bord!
--Pourvu qu'ils nous laissent le chien de mon père pour me remplacer
auprès de lui quand il sort en tâtant le terrain avec son bâton autour
de la maison, je suis content! dit Hyeronimo. J'irai m'engager tous
les étés dans les bandes de moissonneurs de la campagne de Sienne, et
peut-être de Rome; je travaillerai pour nous quatre, comme quatre; le
soir, pendant que les autres se reposeront, je jouerai de la zampogna
pour les pèlerins ou les pèlerines des saintes du pays; ou bien je
ferai danser dans les noces des riches métairies de la plaine de
Terracine, et je rapporterai bien assez de froment ou assez de
baïoques (monnaie du pays) pour vous nourrir et vous chauffer le reste
de l'année.
--Est-ce que nous avons besoin de nous quitter pour bien vivre?
reprit Fior d'Aliza toute pâle (à ce que dit sa mère), comme si son
coeur s'était arrêté de battre dans sa poitrine. Est-ce que la farine
de châtaignes, quand je l'ai bien passée au tamis, bien séchée, bien
pétrie avec de la crème de chèvre et bien cuite en galettes dans la
cendre entre deux feuilles de châtaignier, n'est pas aussi bonne que
le pain ou la _polenta_ (galette de maïs dont se nourrissent les
paysans d'Italie)? Est-ce que le bois mort dans les bois de lauriers
n'appartient pas à celle qui le ramasse, comme l'épi oublié à la
glaneuse? Nous n'aurons pas besoin qu'Hyeronimo aille gagner la
_mal'aria_ dans les eaux dormantes de la _Maremme_, dont on voit d'ici
les brouillards traîner au bord de la mer comme des fumées d'enfer,
n'est-ce pas?