Nous ne fîmes pas beaucoup d'attention, les uns et les autres, à ces
propos de buveurs ni à ces projets du dimanche que le lundi dissipe,
et nous continuâmes à vivre en paix et en gaieté jusqu'après l'hiver.
Au printemps, la petite, qui touchait à ses treize ans, et qui avait
grandi jusqu'à la taille de sa tante, commença à craindre de
s'éloigner seule de la maison pour aller sarcler le maïs ou cueillir
les feuilles de mûrier. Elle rencontrait souvent des inconnus dans le
sentier du couvent, ou auprès de la grotte, ou sur le bord du bois de
lauriers, ou même jusque sous le châtaignier, qui faisaient semblant
de se reposer à l'ombre, en montant aux Camaldules ou en chassant dans
la montagne.
Le capitaine des sbires cherchait, de temps en temps, à l'aborder sur
le seuil de la maison, et il lui adressait des compliments qui la
faisaient rougir et fuir. Elle avait peur sans savoir de quoi; les
yeux de cet homme ne lui plaisaient pas; plus ils étaient tendres,
plus ils l'effrayaient; elle priait sa tante ou son cousin de ne
jamais la laisser seule avec lui.
Quand il vit cela, il cessa, un certain temps, de rôder dans la
montagne; mais un jour que ma soeur était seule à la maison, parce que
j'avais suivi Hyeronimo et Fior d'Aliza au ruisseau pour tondre les
brebis et pour laver avec eux les toisons, un petit monsieur sec,
mince et noir comme un homme de loi ou comme un huissier, entra dans
la cabane en saluant bien bas et en présentant un papier à ma
belle-soeur.
Elle ne savait pas lire; elle pria l'étranger de mettre le papier
timbré sur la huche, en lui disant que nous le ferions lire le
lendemain par le frère camaldule qui passait deux fois par semaine
pour porter les vivres au couvent.
--Il n'y a pas besoin, dit l'homme de loi; appelez votre fils, votre
frère et votre nièce, qui ne sont pas loin; je vais vous lire la
citation moi-même.
Nous remontâmes tout surpris. Hyeronimo reconnut la ressemblance de ce
messager avec Bartholomeo del Calamayo, l'ami du capitaine des
sbires, de l'année précédente, mais il ne fit pas semblant, et
l'enfant garda sa pensée en lui-même.