XLIV

Nous dûmes à cette prédilection de la comtesse de Bombelles de la voir

quelquefois dans le merveilleux exercice du talent, ou plutôt de

l'inspiration qui lui avait valu l'enthousiasme de madame de Staël

dans son dernier voyage à Hambourg: _les Attitudes_. Elle était née

grande tragédienne par le geste. Dès l'âge de dix à douze ans, elle

avait compris d'elle-même qu'il y avait un langage souverainement

expressif dans les poses et dans les attitudes du corps, comme il y en

a un dans les sons. La contemplation des tableaux des grands peintres

ou des statues des grands sculpteurs, qui gravent, en immortelles

attitudes, leur pensée dans l'oeil de leurs admirateurs, avait

convaincu la jeune fille que l'effet de la beauté vivante ne serait

pas moins impressionnant que celui de la beauté morte, et que la chair

était au moins l'égale de la pierre, ou du bronze, ou du marbre.

Une révélation de son génie inné lui avait fait imiter sans efforts

l'expression des fortes sensations: effroi, amour, contemplation,

tristesse, deuil, désespoir, sur le visage et dans la pose du corps,

pour produire sur l'oeil ce que la poésie dramatique ou épique la plus

éloquente produit sur l'imagination la plus sensible.

Pour rendre cet effet aussi agréable qu'il était puissant, il fallait

que l'artiste ajoutât à l'intelligence la suprême beauté, afin que

l'imagination ravie ne pût pas rêver plus beau que l'image reproduite

à ses yeux. La nature en cela n'avait rien laissé à désirer dans les

yeux, dans la chevelure, dans les traits, dans les bras, dans tout le

galbe enfin de madame de Bombelles. L'inspiration même, qui manquait

quelquefois à la figure au repos, reparaissait en elle aussitôt

qu'elle oubliait le monde pour s'abandonner à son génie plastique. Ce

n'était plus une femme, c'était une passion sous l'idéale beauté;

elle ne se livrait à cette inspiration des attitudes que dans

l'intimité la plus confidentielle. Le prestige d'une telle exhibition

de soi-même eût été trop expressif en public. Le génie lui-même a sa

pudeur, surtout quand il a pour organe une femme. Je n'ai jamais vu

ailleurs que devant ces statues animées de madame de Bombelles le

prodige des attitudes, et je ne l'ai jamais oublié. Son mari est mort,

et elle vit maintenant retirée du monde dans quelque asile religieux

d'Allemagne. Si elle y pense à ses amis des jours heureux, que mon nom

lui revienne et qu'elle se souvienne à son tour de ceux qui l'ont le

plus aimée. Le souvenir est la résurrection des jours évanouis.

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 113 / 222 题