XLIII

Pendant le mois que je passai dans mon lit à me guérir de ma blessure,

les personnes les plus distinguées de Florence se firent écrire à ma

porte, et je compris, par cet empressement, que le pays était

satisfait et que la réconciliation était complète. Après ma

convalescence, je rendis ces visites; M. Demidoff, le père, qui vivait

alors à Florence dans une opulence sans limites, entretenait dans son

palais une troupe de comédiens français très-distingués, et un

orchestre italien réunissait, une fois par semaine, chez lui, tout ce

que la cour, la ville et le corps diplomatique renfermaient de

spectateurs. J'y fus particulièrement bien reçu, et son fils, Anatole

Demidoff, enfant alors, m'a conservé et témoigné depuis des sentiments

survivant à toutes les circonstances heureuses ou malheureuses de ma

vie.

L'ancien ambassadeur de Prusse, _Luchesini_, homme d'une finesse et

d'une grâce qui voilaient son habileté consommée, me rappelait au delà

des Alpes et des Apennins la figure et la sagacité du prince de

Talleyrand. Le marquis de Bombelles était ambassadeur d'Autriche. Fils

de M. de Bombelles, émigré français rentré avec le roi et devenu,

depuis la mort de sa femme, évêque d'Amiens, il était resté au service

de l'empereur François. C'était un homme d'un esprit très-expert et

d'un caractère très-agréable, mais d'autant plus hostile à la France

que, étant lui-même Français d'origine, il avait plus à coeur de

paraître servir son souverain allemand par une opposition innée à tout

ce qui pouvait rappeler la constitution semi-révolutionnaire dans le

gouvernement de Louis XVIII. Il avait épousé et amené à Florence une

jeune et belle Danoise, la fameuse _Ida Brown_, devenue comtesse de

Bombelles, aussi bonne que belle, douée d'une voix et d'un talent

musical égaux peut-être aux charmes de madame Malibran, rassemblant

presque tous les jours dans son salon les admirateurs passionnés de

sa personne et de son art. On en sortait enivré. Sa simplicité candide

la défendait contre l'enthousiasme qu'inspiraient sa jeunesse, sa

beauté et sa voix. Elle n'éprouvait et n'inspirait que l'amitié. Elle

en conçut une très vive pour ma femme et pour moi.

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 112 / 222 题