Pendant le mois que je passai dans mon lit à me guérir de ma blessure,
les personnes les plus distinguées de Florence se firent écrire à ma
porte, et je compris, par cet empressement, que le pays était
satisfait et que la réconciliation était complète. Après ma
convalescence, je rendis ces visites; M. Demidoff, le père, qui vivait
alors à Florence dans une opulence sans limites, entretenait dans son
palais une troupe de comédiens français très-distingués, et un
orchestre italien réunissait, une fois par semaine, chez lui, tout ce
que la cour, la ville et le corps diplomatique renfermaient de
spectateurs. J'y fus particulièrement bien reçu, et son fils, Anatole
Demidoff, enfant alors, m'a conservé et témoigné depuis des sentiments
survivant à toutes les circonstances heureuses ou malheureuses de ma
vie.
L'ancien ambassadeur de Prusse, _Luchesini_, homme d'une finesse et
d'une grâce qui voilaient son habileté consommée, me rappelait au delà
des Alpes et des Apennins la figure et la sagacité du prince de
Talleyrand. Le marquis de Bombelles était ambassadeur d'Autriche. Fils
de M. de Bombelles, émigré français rentré avec le roi et devenu,
depuis la mort de sa femme, évêque d'Amiens, il était resté au service
de l'empereur François. C'était un homme d'un esprit très-expert et
d'un caractère très-agréable, mais d'autant plus hostile à la France
que, étant lui-même Français d'origine, il avait plus à coeur de
paraître servir son souverain allemand par une opposition innée à tout
ce qui pouvait rappeler la constitution semi-révolutionnaire dans le
gouvernement de Louis XVIII. Il avait épousé et amené à Florence une
jeune et belle Danoise, la fameuse _Ida Brown_, devenue comtesse de
Bombelles, aussi bonne que belle, douée d'une voix et d'un talent
musical égaux peut-être aux charmes de madame Malibran, rassemblant
presque tous les jours dans son salon les admirateurs passionnés de
sa personne et de son art. On en sortait enivré. Sa simplicité candide
la défendait contre l'enthousiasme qu'inspiraient sa jeunesse, sa
beauté et sa voix. Elle n'éprouvait et n'inspirait que l'amitié. Elle
en conçut une très vive pour ma femme et pour moi.