XLII

«Quelle que soit, au reste, la peine que puisse éprouver M. de

Lamartine de voir ses intentions si amèrement inculpées, il doit

peut-être de la reconnaissance aux auteurs des différents articles où

on l'accuse, puisqu'ils le mettent dans la nécessité d'expliquer sa

pensée méconnue, et de désavouer hautement les sentiments aussi

absurdes qu'injurieux qu'on s'est plu à lui prêter. De ce qu'il y a

quelques traits de vérité dans le fragment d'_Harold_, on veut

conclure que ce ne sont point des sentiments feints, et qu'ils

expriment la pensée de l'auteur plus que la passion du héros. Oui,

sans doute, il y a quelques traits de vérité: et quel peuple n'a pas

ses vices? quelle époque n'a pas ses misères? L'Italie seule

voudrait-elle n'être peinte que des traits de l'adulation? Il y a

quelques traits de vérité; mais l'ensemble du tableau est faux, outré,

comme tout tableau qui n'est vu que sous un seul jour, comme toute

peinture où l'imagination n'emploie que les couleurs de la prévention

et de la haine. Oui, le tableau est faux pour M. de Lamartine. Dans sa

fiction, son héros et lui parlent de principes trop opposés pour se

rencontrer jamais dans un jugement semblable.

«Mais peut-on admettre, d'ailleurs, que le poëte qui a pu faire les

vers de _Child Harold_ soit en même temps assez absurde et assez

aveugle à toute évidence pour ne pas rendre une éminente justice à ce

que tout le monde entier reconnaît et admire? pour maudire une terre à

laquelle la nature et le ciel ont prodigué tous leurs dons, dont

l'histoire est encore un des trophées du genre humain? pour dédaigner

une langue qu'ont chantée le Dante, Pétrarque et le Tasse; une terre

où, dans les temps modernes, toute civilisation et toute littérature

ont pris naissance et ont produit la splendeur de Rome sous les Léon

X, la culture et l'éclat de Florence sous les Médicis, la puissance

merveilleuse de Venise et les plus imposants chefs-d'oeuvre que nos

âges puissent opposer au siècle de Périclès? comprendre enfin, dans

une exécration universelle, le climat, le génie, la langue, le

caractère de dix nations des plus heureusement douées par le ciel, et

chez lesquelles tant de grands écrivains, tant de nobles caractères

semblent renouvelés de siècle en siècle pour protester contre la

décadence même de cet empire du monde qu'aucun peuple n'a pu

conserver?

«Mais c'est assez. Quelle que soit l'estime que l'on porte à un homme

ou à un peuple, le moment de le louer n'est pas celui où l'on est

injustement accusé par lui; la justice même en pareil cas

ressemblerait à de la crainte. Quoique M. de Lamartine rejette à bon

droit ce rôle d'insulteur public qu'on a voulu lui faire jouer malgré

lui, il ne veut pour personne, pas même pour une nation, s'abaisser

au rôle de suppliant ou à celui d'adulateur: l'un lui messied autant

que l'autre. Satisfait d'avoir répondu aux injustes inculpations qu'un

de ses écrits a pu malheureusement autoriser jusqu'à ce qu'il se fût

expliqué lui-même, il se taira maintenant. Les esprits impartiaux

rendront justice aux sentiments de convenances personnelles et

politiques qui lui imposent désormais le devoir de ne répondre aux

fausses interprétations que par le silence, aux injures littéraires

que par l'oubli, aux insultes personnelles que par la mesure et la

fermeté que tout homme doit retrouver en soi, quand on en appelle de

son talent à son caractère.

«Florence, le 12 janvier 1826.»

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 110 / 222 题