XLI

«Ce serait en dire assez; mais on dira plus. Lors même que M. de

Lamartine aurait écrit en son propre nom, et comme l'expression de ses

propres impressions, ce qu'il n'a écrit que sous le nom d'Harold;

lors même qu'il penserait de l'Italie et de ses peuples autant de mal

que le supposent gratuitement ses adversaires, le fragment cité ne

mériterait aucune des épithètes qu'on se plaît à lui donner. En effet,

une chose qui, par sa nature, n'offense ni un individu ni une nation,

n'est point une injure; jamais une vague déclamation contre les vices

d'un siècle ou d'un peuple n'a offensé réellement une nation ou une

époque; et jamais ces déclamations, quelque violentes, quelque

injustes qu'on les suppose, n'ont été sérieusement reprochées à leurs

auteurs; l'opinion, juste en ce point, a senti que ce qui frappait

dans le vague était innocent, par là même que cela ne nuisait à

personne.

«Plaçons ici une observation plus personnelle. Si le chant de _Child

Harold_ était le début d'un auteur complétement inconnu, si la vie et

les ouvrages de M. de Lamartine étaient totalement ignorés, on

comprendrait plus aisément peut-être l'erreur qui lui fait attribuer

aujourd'hui les sentiments qu'il désavoue. Mais s'il perce dans tous

ses écrits précédents un goût de prédilection pour une contrée de

l'Europe, à coup sûr c'est pour l'Italie: dans vingt passages de ses

ouvrages, il témoigne pour elle le plus vif enthousiasme; il ne cesse

d'y exalter cette terre du soleil, du génie et de la beauté:

Délicieux vallons, où passa tour à tour

Tout ce qui fut grand dans le monde!

(Méditation VIII, 1re édit.)

d'en appeler à ses immortels souvenirs:

Oui, dans ton sein l'âme agrandie

Croit sur tes monuments respirer ton génie?

(_Id._)

de célébrer sa gloire et même ses ruines: voyez le morceau intitulé

_Rome_, dédié à la duchesse de Devonshire. Si du poëte nous passons à

l'homme, nous voyons que M. de Lamartine a passé en Italie, et par

choix, les premières années de sa jeunesse; qu'il y est revenu sans

cesse à différentes époques; qu'il y revient encore aujourd'hui. Qu'on

rabaisse son talent poétique tant qu'on voudra, il n'y attache pas

lui-même plus de prix qu'il n'en mérite; mais si on veut bien lui

accorder au moins le bon sens le plus vulgaire et le plus usuel,

comment supposera-t-on que si la haine qu'on lui impute était dans

son coeur, que s'il avait prétendu exhaler ses propres sentiments en

écrivant les imprécations d'Harold, il eût au même moment demandé à

être renvoyé dans ce pays qu'il abhorrait, et qu'enfin il fût venu se

jeter seul au milieu des ennemis de tout genre que la manifestation de

ces sentiments aurait dû lui faire? Qui ne sent l'absurdité d'une

pareille supposition, et quel homme de bonne foi, en comparant les

paroles du poëte et ses actions, en opposant tous les vers où il

exprime sous son propre nom ses propres impressions à ceux où il

exprime les sentiments présumés de son personnage, quel homme de bonne

foi, disons-nous, pourra suspendre son jugement?

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 109 / 222 题