«Ce serait en dire assez; mais on dira plus. Lors même que M. de
Lamartine aurait écrit en son propre nom, et comme l'expression de ses
propres impressions, ce qu'il n'a écrit que sous le nom d'Harold;
lors même qu'il penserait de l'Italie et de ses peuples autant de mal
que le supposent gratuitement ses adversaires, le fragment cité ne
mériterait aucune des épithètes qu'on se plaît à lui donner. En effet,
une chose qui, par sa nature, n'offense ni un individu ni une nation,
n'est point une injure; jamais une vague déclamation contre les vices
d'un siècle ou d'un peuple n'a offensé réellement une nation ou une
époque; et jamais ces déclamations, quelque violentes, quelque
injustes qu'on les suppose, n'ont été sérieusement reprochées à leurs
auteurs; l'opinion, juste en ce point, a senti que ce qui frappait
dans le vague était innocent, par là même que cela ne nuisait à
personne.
«Plaçons ici une observation plus personnelle. Si le chant de _Child
Harold_ était le début d'un auteur complétement inconnu, si la vie et
les ouvrages de M. de Lamartine étaient totalement ignorés, on
comprendrait plus aisément peut-être l'erreur qui lui fait attribuer
aujourd'hui les sentiments qu'il désavoue. Mais s'il perce dans tous
ses écrits précédents un goût de prédilection pour une contrée de
l'Europe, à coup sûr c'est pour l'Italie: dans vingt passages de ses
ouvrages, il témoigne pour elle le plus vif enthousiasme; il ne cesse
d'y exalter cette terre du soleil, du génie et de la beauté:
Délicieux vallons, où passa tour à tour
Tout ce qui fut grand dans le monde!
(Méditation VIII, 1re édit.)
d'en appeler à ses immortels souvenirs:
Oui, dans ton sein l'âme agrandie
Croit sur tes monuments respirer ton génie?
(_Id._)
de célébrer sa gloire et même ses ruines: voyez le morceau intitulé
_Rome_, dédié à la duchesse de Devonshire. Si du poëte nous passons à
l'homme, nous voyons que M. de Lamartine a passé en Italie, et par
choix, les premières années de sa jeunesse; qu'il y est revenu sans
cesse à différentes époques; qu'il y revient encore aujourd'hui. Qu'on
rabaisse son talent poétique tant qu'on voudra, il n'y attache pas
lui-même plus de prix qu'il n'en mérite; mais si on veut bien lui
accorder au moins le bon sens le plus vulgaire et le plus usuel,
comment supposera-t-on que si la haine qu'on lui impute était dans
son coeur, que s'il avait prétendu exhaler ses propres sentiments en
écrivant les imprécations d'Harold, il eût au même moment demandé à
être renvoyé dans ce pays qu'il abhorrait, et qu'enfin il fût venu se
jeter seul au milieu des ennemis de tout genre que la manifestation de
ces sentiments aurait dû lui faire? Qui ne sent l'absurdité d'une
pareille supposition, et quel homme de bonne foi, en comparant les
paroles du poëte et ses actions, en opposant tous les vers où il
exprime sous son propre nom ses propres impressions à ceux où il
exprime les sentiments présumés de son personnage, quel homme de bonne
foi, disons-nous, pourra suspendre son jugement?