XXIX

Est-ce la philosophie antique (j'excepte celle de l'Inde, qui semble

découler de l'arbre de vie planté dans l'Éden de l'Himalaya)? Est-ce

la philosophie de Socrate, qui n'est que sécheresse, froideur et

raisonnement? Est-ce la philosophie de Platon, qui rêve inutilement

pour la vertu des idéalités à deux faces, l'une faite pour les anges,

l'autre pour les démons? Est-ce la philosophie des Romains, ces

bâtards du vieux monde, que Cicéron élève jusqu'aux sublimités du

_Songe de Scipion_, et que Marc-Aurèle ravale jusqu'aux mystères de

l'ascétisme? Est-ce la philosophie française du dix-huitième siècle,

qui pour expliquer l'oeuvre divine commence par nier le Créateur, et

qui révèle à la place des fins dernières, avec Condorcet, la stupide

théorie du progrès continu et indéfini? Le progrès indéfini n'est

qu'une qualité de l'Être des êtres; toute créature est assujettie aux

lois de sa création. Imperfection et vicissitude sont les deux termes

qui définissent l'humanité; changement est sa nature; cette

vicissitude humaine, que la raison proclame, l'expérience et

l'histoire ne la proclament pas moins. La mort de tout est la

condition de la vie universelle. Naître et ne pas mourir est l'utopie

contradictoire. Des myriades d'hommes qui ont traversé la terre depuis

qu'elle tourne, montrez-m'en un seul qui ait indéfiniment progressé,

un seul dont un cheveu n'ait pas blanchi, un seul qui ait ajouté à son

être un organe nouveau, un poil, une plume, un atome de raison ou de

matière! La raison et la matière sont à Dieu, et non à l'homme. Aucun

homme n'échappe à la loi générale ou particulière; l'argile se brise,

mais ne fléchit pas. La poésie a-t-elle fait un pas en avant depuis

Homère? la philosophie pratique, à l'exception de celle de

l'_Imitation_, depuis Gerson? la mécanique, depuis Archimède? la

géographie, depuis Colomb? Nous allons un peu plus vite à la mort par

la route du chemin de fer qui nivelle le sol, et par l'art du

télégraphe électrique; nos boulets frappent un peu plus fort la

poitrine de nos ennemis, mais c'est tout. La matière seule a

progressé, mais elle est toujours matière, c'est-à-dire obstacle et

non moyen. Éteignez son foyer courant, et elle s'arrête; coupez son

fil, et son âme s'évanouit. Point de changement, par conséquent point

de progrès. Mais donnez à l'homme la conviction que se résigner

humblement à la volonté de Dieu est plus beau que vouloir soi-même, et

que la suprême sagesse est d'accepter ce que Dieu veut: voilà une

sagesse, voilà une force nouvelle, voilà un progrès! L'homme devient

Dieu et s'élève à la divinité par la conformité volontaire de sa

nature infime avec la nature céleste; à celui-là Dieu dira lui-même:

Assieds-toi à ma droite, car tu m'as adoré dans mon esprit.....

Encore une fois, voilà la philosophie de ce petit livre; il a été

dicté par les anges à un homme plus ange qu'eux. Cet homme était

Gerson, qui fit faire un pas à ses frères, et qui, en disant à

l'homme: «Tu n'es qu'un homme,» lui fit accomplir l'évolution morale

qui en fait presque un Dieu!

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 64 / 222 题