Voilà cette nouvelle philosophie du christianisme; j'en ai goûté la
saveur, je l'ai jugée par ses oeuvres. Elle avait sur mes lèvres
d'enfant la douceur du lait de ma nourrice. C'était une femme de
l'école de Gerson, ou plutôt de l'école de Dieu. Elle avait trouvé
dans ce petit livre toutes ses doctrines, toute son intelligence, tout
son coeur; aussi était-il partout dans la maison. C'était l'ubiquité
de la parole de Dieu dans l'humble famille. Voyant le caractère grave
et pieux que contractait le doux et ravissant visage de notre jeune
mère, quand, après nous avoir embrassés, elle prenait ce livre dans sa
main pour en lire quelques versets, comme pour l'avant-goût de la
journée dans la nourriture de son âme, nous appelions avec respect
l'_Imitation_ la gravité de notre mère, et nous nous mettions le doigt
sur les lèvres pour nous commander à nous-mêmes le silence sans savoir
pourquoi, jusqu'à ce que sa courte lecture fût achevée.
Quand elle était levée, elle y mettait en guise de signet une petite
branche de buis bénit le jour des Rameaux, comme si ce buis jauni par
l'année avait poussé entre ses pages, puis elle nous faisait balbutier
nos prières, et nous courions après au jardin.
Nous ne sûmes que plus tard que cette miniature de volume contenait
plus de philosophie sainte que tous les gros volumes de la
bibliothèque de la maison.
Qu'est-ce en effet qu'une philosophie, me disais-je? Il y en a de deux
espèces, me répondis-je bientôt: l'une morte et l'autre vivante; l'une
qui disserte et ne conclut pas, l'autre qui conclut sans disserter;
l'une qui dit oui et non, l'autre qui dit: Je n'en sais rien, mais je
consulte mon coeur ignorant, et j'affirme sur la parole muette de ma
conscience. Et je me sens convaincu, tranquillisé et heureux, car le
silence est une conviction, la tranquillité est une preuve, le bonheur
est une paix. Tenons-nous-en à ces trois dons que nous trouvons dans
ce petit livre, et vivons: nous en saurons plus loin et plus haut
quand nous serons dans la vraie vie.
Voilà la philosophie de Gerson; elle ne dit pas vérité, mais elle dit
charité selon ses propres paroles, charité envers tous nos frères, et
d'abord envers nous-mêmes. Qui ne s'aime mieux après avoir lu cette
onction divine qui découle de toutes ces lignes? Quelle est la
philosophie qui communique à l'âme des émanations aussi tendres et des
consolations aussi sensibles?