Telle fut l'apparition des _Consolations_ de Gerson. Sans doute les
religieux de Moelch se transmirent l'émotion qu'ils en ressentaient en
les copiant à mesure que Gerson les écrivait, et en firent passer les
fragments de couvent en couvent jusqu'aux extrémités de l'Europe; car,
sans qu'ils connussent précisément le nom de cet humble hôte de leur
monastère, les _Consolations_ passèrent, grâce à eux, de royaume en
royaume aux extrémités du monde. L'ouvrage était déjà célèbre, et
l'auteur, inconnu. Mais l'auteur ne visait point à la célébrité: il ne
visait qu'au ciel, impérissable célébrité muette qui trouve sa gloire
en Dieu et qui jouit de vivre inconnue parmi les hommes; colombe
céleste qui sème çà et là les rameaux rapportés d'en haut sans écrire
son nom sur ses plumes. De là vient cette incertitude qui s'attache à
son nom, et qui s'accrut au lieu de s'éclaircir à mesure que son
oeuvre renommée se répandait davantage, chaque monastère donnant à
l'_Imitation_ le nom d'un de ses sectaires pour accroître le nom du
couvent.
C'est dans cette obscurité de l'île du Danube que Gerson végéta
longtemps et qu'il acheva de laisser écouler le flot de la colère des
hommes; il y acheva aussi sa propre sanctification. On n'en a pas
d'autres preuves que la sainteté de son livre. Tel livre, tel homme.
La philosophie de l'_Imitation_ manifestait le philosophe. Ce
philosophe n'était d'aucune école et ne relevait d'aucun maître. On
sentait que le maître était l'auteur lui-même, inspiré par ce je ne
sais quoi qu'on appelle le génie de la sainteté chrétienne.
On ignore combien d'années Gerson fut confiné dans cette cellule de
Moelch. On le retrouve à Paris en 1429, devenu simple catéchiste
d'enfants dans l'église de Saint-Paul de Lyon. Il y remit son âme à
Dieu à l'âge de soixante-six ans. Il légua ses manuscrits sous le nom
de _Testamentum peregrini_, «Testament d'un pèlerin.» Charles VIII fit
graver sa devise sur son cénotaphe: _Sursum corda_, «Élevez vos coeurs
là-haut.» C'était sa vie en deux mots. Il n'en fut jamais de plus
sublime. La sincérité et l'amour furent les deux caractères de son
génie.