Voyez dans la vie de Gerson comment les hommes lui enseignent les
hommes.
Il se jure à lui-même de s'immoler à la justice. Le duc d'Orléans, son
adversaire, tombe, mais il tombe sous les coups d'un assassin. Gerson
prend la parole devant le peuple assemblé; il s'indigne de
l'assassinat, il brave les partisans du duc de Bourgogne. Le peuple et
les Bourguignons s'ameutent contre lui; il se dérobe à leur fureur
sous les souterrains de Notre-Dame. Il y séjourne plusieurs mois
caché, la haine du peuple comme l'épée de Damoclès suspendue sur sa
tête. Son intrépidité brave tout pour ne pas mentir à Dieu, souveraine
justice. Qui peut dire ce qui se passe dans son âme pendant son agonie
de tant de jours et de tant de semaines? Il souffre, mais il ne
fléchit pas. Voilà le noviciat de sa douleur.
La fureur du peuple s'éteint comme sa faveur, Gerson rentre dans ses
hautes fonctions; le roi l'emploie dans sa diplomatie pour calmer la
discorde au sujet des papes entre Rome et Avignon. Il y soutient le
droit de l'Église de pourvoir à sa continuité et à son unité en
déposant les doubles pontifes. Il y combat les sectes visionnaires et
l'astrologie judiciaire. Jean Huss est condamné par lui. Ses ennemis
croissent en nombre à mesure qu'il croît en renommée. Ils se coalisent
contre lui. Ils se promettent sa mort, s'il retourne en France. Il
s'évade du concile de Constance sous les habits d'un pèlerin, et
prend, inconnu, la route d'Allemagne. Il traverse, ainsi déguisé, la
forêt Noire, et s'arrête de nouveau en Bavière.
C'est là que, caché dans la montagne, il compose, à l'exemple de
Boëce, en prose et en vers, ses _Consolations_. Le duc d'Autriche,
s'apitoyant sur son sort, lui offre et lui assigne un lieu de refuge à
l'entrée de la Bavière, dans une île du Danube. La magnifique abbaye
de Moelch le reçoit, séjour des princes dans les cellules de
cénobites. Cette magnifique hospitalité du duc d'Autriche fut aussi
favorable à son repos qu'à ses méditations. Il avançait dans la vie,
et il recueillait son âme. Il avait besoin de consolations, et il ne
pouvait les trouver qu'en lui-même. Il se réfugia dans le sein de
Dieu, le suprême consolateur, et il écrivit ces monologues et ces
dialogues intérieurs qui portèrent d'abord le nom de _Consolations_.
Consolations en effet, descendues du ciel et remontées du coeur du
solitaire jusqu'à l'oreille de tous les hommes. Il y a dans toutes les
âmes pour les inspirations de cette espèce une prédisposition
magnétique qui attend pour ainsi dire leur publication, et qui la suit
de si près qu'on dirait qu'elle la précède. C'est la grâce de
l'opinion publique, c'est le miracle de la multiplication des pains
sur la montagne. On ne voit pas la main qui les partage dans la foule,
et tout le monde se sent nourri.