XXII

Voilà ce charmant livre d'Eckermann sur les entretiens de Goethe

pendant les dix dernières années de sa vie. Quand on l'a lu avec bonne

foi, on change sa manière de voir sur ce grand homme. Goethe jeune

n'était pas Goethe. C'était une nature vigoureuse qui avait besoin de

beaucoup d'années pour mûrir. Il y a deux hommes en lui: l'adolescent

et le vieillard. Dans l'adolescent, on ne sent que l'abondance et

l'âpreté de la séve. Le talent s'y révèle, et il semble se contenter

du talent. La gloire et le monde sont ses uniques pensées; qu'il

brille, qu'il émeuve, qu'il éclate d'une façon quelconque, qu'on dise

qu'un génie est né en Allemagne et que ce génie aspire évidemment au

diadème intellectuel de son siècle, et il est content. La moralité de

ses oeuvres lui importe peu; au contraire, même une certaine

originalité paradoxale, qui scandalise un peu les idées routinières en

philosophie, en politique, en religion, ne lui déplaît pas; c'est le

sel du génie, c'est le sceau de sa supériorité sur le commun des

hommes; il se moque des larmes et du sang qu'il a fait couler par la

contagion de son roman de Werther. Ceux qui se tuent n'ont pas le

droit de vivre, car ils n'ont pas la force de supporter les grands

assauts de la nature de l'homme, les passions meurtrières! Il est

artiste, il n'est pas moraliste; tant pis pour ceux qui ne comprennent

pas que l'art est tout dans son délicieux poëme d'_Hermann et

Dorothée_, il change les notes de son clavier et il chante à demi-voix

les divines naïvetés de l'amour innocent et domestique. Le même succès

couronne ce délicieux poëme. Alors il sent ses ailes pousser dans

toute leur envergure, et il monte dans le drame à une hauteur de

l'éther où jamais homme, ni antique, ni moderne, n'avait osé regarder.

L'amour mortel sert de clef à la plus sublime métaphysique. Une

portion de philosophes l'écoute comme une révélation cachée des deux

mondes. Faust devient le nom du mal, Marguerite le nom du bien et du

beau réunis dans une femme, Méphistophélès le nom de l'égoïsme

indifférent au bien et au mal, et représente la corruption de ce monde

vulgaire et pervers. Mais ces portraits sont si surprenants et si

fortement dessinés qu'ils paraissent des créations et non des images.

Il faut avoir été introduit dans les mystères de la confidence divine

pour interpréter ainsi les arcanes de ses desseins. Goethe s'enferme

pendant des années entières dans l'ombre de ses méditations pour y

trouver le mot de Dieu que les hommes ne comprennent pas tout entier

encore, parce qu'il n'en dit que la moitié; l'autre moitié, mystique

et réparatrice, il passe vingt-cinq années de son âge mûr et de sa

vieillesse à la trouver, et il n'en donne qu'une partie avant de

mourir.

Dans les longs intervalles de ce travail sans fin, il se livre par

délassement à son souffle lyrique; il écrit des odes, des ballades,

des poésies symboliques de forme, très-élevées de sens,

très-mélodieuses de rhythme, que les femmes et les enfants

comprennent, et qui sont, comme le choeur antique, destinées à reposer

à la fois et à soutenir l'attention de l'Allemagne devant ses drames.

Il écrit aussi quelques romans, comme _Wilhelm maestro_, dans lesquels

il introduit des personnages immortels, tels que Mignon.

Pendant cette vie tout éthérée en apparence, Goethe a eu le bonheur

d'inspirer une amitié très-ardente et constante jusqu'à la mort au

prince régnant de Weimar et à la souveraine digne de lui. Le prince le

choisit pour son ministre intime et pour son conseiller principal; il

lui donna une maison à la ville, et une retraite paisible à la

campagne. Il y passe ses jours comme un dieu dans son musée; il s'y

marie à une belle épouse qui lui donne un fils obéissant et une

belle-fille adorable sur laquelle il se décharge des soins de la vie

matérielle pour vivre plus libre de ses heures dans son monde purement

intellectuel. Il régit le théâtre de Weimar. Il a Schiller pour poëte

et pour second. Il pleure sa mort prématurée, comme celle d'un

disciple; il l'honore toute sa vie d'un culte de gloire et de

souvenir. Il n'a point de rival dans toute l'Allemagne, devenue

l'Olympe de sa calme divinité. Le duc de Weimar meurt après cinquante

ans d'amitié, mais sa femme et son fils survivent, et la faveur du

grand homme revit tout entière en eux jusqu'à son dernier jour.

En politique, il commence par suivre son jeune souverain dans sa

première campagne de Prusse en Champagne contre Dumouriez; il soumet

ainsi son libéralisme organique aux lois et aux rigueurs de son

patriotisme. La paix se fait; il profite de ses loisirs pour voyager

en Suisse et en Italie, sur cette terre où les orangers fleurissent;

il y enrichit son coeur et son imagination des plus chères et des

plus vives images. Il revient à Weimar, et il y trouve l'aisance et la

puissance dans l'attachement du grand-duc. Il flotte alors quelque

temps entre les idées de la révolution française qu'il a respirées

jeune à Strasbourg, où il avait achevé son éducation, et les idées

hiérarchiques de l'Allemagne, sa vraie patrie. Il semble appeler sur

son pays l'influence des principes français, et se lancer hardiment

dans la sphère des bouleversements téméraires, d'où doit sortir un

ordre nouveau. Son prince et son ami paraît favoriser ces instincts

d'une liberté régénératrice. Mais ils se contiennent l'un et l'autre

dans la sphère spéculative. Aimant le peuple, ne le déchaînant pas

soudainement de ses respects et de ses devoirs, la douceur et la

lenteur du caractère germanique, la pression de la Prusse les

secondant, ils se bornent à l'instruire et à le charmer par les

plaisirs d'un théâtre athénien. Weimar devient la Grèce allemande, la

révolution y vit à l'état d'inspiration, c'est la terre de l'espérance

indéfinie et ajournée par la sagesse.

Bientôt la révolution débordée en France se resserre, change de forme,

et devient militaire et despotique. La Prusse, tour à tour menacée et

caressée par l'empereur Napoléon, hésite immobile entre la paix et la

guerre; Weimar suit ces diverses agitations de Berlin. L'Allemagne est

humiliée ou conquise à Austerlitz et à Wagram, Weimar frémit; la

bataille d'Iéna efface Berlin de la carte du royaume; la guerre de

Pologne poursuit cette cour infortunée jusqu'à Koenigsberg. La

victoire de Friedland, gagnée sur la Russie, décide l'empereur de

Russie à la paix de Tilsitt; il amène le roi et la reine de Prusse à

venir implorer la paix avec lui. Le vainqueur épuisé l'accorde à la

Russie, grande et en apparence généreuse; il la marchande, mutilée et

restreinte, à la Prusse, à laquelle il ne restitue qu'un asile pour

régner honteusement sur des débris. La reine, adorée de l'Allemagne et

du monde, meurt d'humiliation; l'espoir de la venger court dans tous

les coeurs de l'Allemagne. Napoléon passe à Weimar et y voit Goethe.

Cette entrevue flatteuse caresse et enivre le poëte; son impartiale

philosophie cède quelque chose à l'enthousiasme vrai ou politique pour

le conquérant, protecteur de son prince et de son pays. La vieillesse

et la réflexion qui la suit ramènent ses pensées à des principes plus

modérés que ceux de sa jeunesse; il admet l'identité des tendances,

mais les atermoiements lui paraissent une condition et une partie des

améliorations. La première condition du bien, c'est d'être possible.

Il croit que la multitude est aussi corruptible et aussi passionnée

que l'élite. Les crimes de la révolution française, qui mène en

triomphe le plus innocent des rois au supplice, et qui immole des

milliers d'innocents après lui pour se venger de l'aristocratie, lui

paraissent ce qu'ils sont, des lâchetés cruelles contre des ennemis ou

des innocents désarmés. Il appelle de leur vrai nom ces exécuteurs des

forfaits du peuple,--des meurtriers complaisants de la foule, des

flatteurs d'en bas aussi timides et aussi coupables que les courtisans

d'en haut. Il prononce tout bas le mot du sage d'Athènes: «La

multitude m'applaudit, ai-je donc dit quelque sottise?» Il croit que

la sagesse des opinions s'épure, en montant par le loisir, l'étude,

l'aisance, la philosophie, de classe en classe sociale, et que la

division du travail est aussi nécessaire dans l'oeuvre du gouvernement

libre que dans les oeuvres manuelles de l'artisan; il pardonne donc

une aristocratie intellectuelle dont il est lui-même le premier

exemple, et il recommande à ses disciples d'en tenir compte. Il

transige aussi sagement avec les nécessités du temps. Il instruit les

masses, il ne les bouleverse pas; il conserve ainsi son ascendant sur

les deux moitiés de la société en les réconciliant. On le comprend et

on le respecte; en haut par l'admiration, en bas par la

reconnaissance, il règne jusqu'à sa mort sur tous les esprits.

Tel fut Goethe, l'homme-dieu, dans son Olympe de Weimar.

Très-sage et très-heureux, il vécut en harmonie avec toutes les idées

raisonnables des deux partis qui déchiraient son temps, religion et

incrédulité, radicalisme et conservation, jamais populaire jusqu'à

l'excès, jamais impopulaire jusqu'à la ciguë, géant de l'Allemagne

dominant de la tête les petitesses du vulgaire, plus grand que lui et

respecté de lui, le seul homme supérieur qui ait dompté l'envie!

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 25 / 222 题