Voilà ce charmant livre d'Eckermann sur les entretiens de Goethe
pendant les dix dernières années de sa vie. Quand on l'a lu avec bonne
foi, on change sa manière de voir sur ce grand homme. Goethe jeune
n'était pas Goethe. C'était une nature vigoureuse qui avait besoin de
beaucoup d'années pour mûrir. Il y a deux hommes en lui: l'adolescent
et le vieillard. Dans l'adolescent, on ne sent que l'abondance et
l'âpreté de la séve. Le talent s'y révèle, et il semble se contenter
du talent. La gloire et le monde sont ses uniques pensées; qu'il
brille, qu'il émeuve, qu'il éclate d'une façon quelconque, qu'on dise
qu'un génie est né en Allemagne et que ce génie aspire évidemment au
diadème intellectuel de son siècle, et il est content. La moralité de
ses oeuvres lui importe peu; au contraire, même une certaine
originalité paradoxale, qui scandalise un peu les idées routinières en
philosophie, en politique, en religion, ne lui déplaît pas; c'est le
sel du génie, c'est le sceau de sa supériorité sur le commun des
hommes; il se moque des larmes et du sang qu'il a fait couler par la
contagion de son roman de Werther. Ceux qui se tuent n'ont pas le
droit de vivre, car ils n'ont pas la force de supporter les grands
assauts de la nature de l'homme, les passions meurtrières! Il est
artiste, il n'est pas moraliste; tant pis pour ceux qui ne comprennent
pas que l'art est tout dans son délicieux poëme d'_Hermann et
Dorothée_, il change les notes de son clavier et il chante à demi-voix
les divines naïvetés de l'amour innocent et domestique. Le même succès
couronne ce délicieux poëme. Alors il sent ses ailes pousser dans
toute leur envergure, et il monte dans le drame à une hauteur de
l'éther où jamais homme, ni antique, ni moderne, n'avait osé regarder.
L'amour mortel sert de clef à la plus sublime métaphysique. Une
portion de philosophes l'écoute comme une révélation cachée des deux
mondes. Faust devient le nom du mal, Marguerite le nom du bien et du
beau réunis dans une femme, Méphistophélès le nom de l'égoïsme
indifférent au bien et au mal, et représente la corruption de ce monde
vulgaire et pervers. Mais ces portraits sont si surprenants et si
fortement dessinés qu'ils paraissent des créations et non des images.
Il faut avoir été introduit dans les mystères de la confidence divine
pour interpréter ainsi les arcanes de ses desseins. Goethe s'enferme
pendant des années entières dans l'ombre de ses méditations pour y
trouver le mot de Dieu que les hommes ne comprennent pas tout entier
encore, parce qu'il n'en dit que la moitié; l'autre moitié, mystique
et réparatrice, il passe vingt-cinq années de son âge mûr et de sa
vieillesse à la trouver, et il n'en donne qu'une partie avant de
mourir.
Dans les longs intervalles de ce travail sans fin, il se livre par
délassement à son souffle lyrique; il écrit des odes, des ballades,
des poésies symboliques de forme, très-élevées de sens,
très-mélodieuses de rhythme, que les femmes et les enfants
comprennent, et qui sont, comme le choeur antique, destinées à reposer
à la fois et à soutenir l'attention de l'Allemagne devant ses drames.
Il écrit aussi quelques romans, comme _Wilhelm maestro_, dans lesquels
il introduit des personnages immortels, tels que Mignon.
Pendant cette vie tout éthérée en apparence, Goethe a eu le bonheur
d'inspirer une amitié très-ardente et constante jusqu'à la mort au
prince régnant de Weimar et à la souveraine digne de lui. Le prince le
choisit pour son ministre intime et pour son conseiller principal; il
lui donna une maison à la ville, et une retraite paisible à la
campagne. Il y passe ses jours comme un dieu dans son musée; il s'y
marie à une belle épouse qui lui donne un fils obéissant et une
belle-fille adorable sur laquelle il se décharge des soins de la vie
matérielle pour vivre plus libre de ses heures dans son monde purement
intellectuel. Il régit le théâtre de Weimar. Il a Schiller pour poëte
et pour second. Il pleure sa mort prématurée, comme celle d'un
disciple; il l'honore toute sa vie d'un culte de gloire et de
souvenir. Il n'a point de rival dans toute l'Allemagne, devenue
l'Olympe de sa calme divinité. Le duc de Weimar meurt après cinquante
ans d'amitié, mais sa femme et son fils survivent, et la faveur du
grand homme revit tout entière en eux jusqu'à son dernier jour.
En politique, il commence par suivre son jeune souverain dans sa
première campagne de Prusse en Champagne contre Dumouriez; il soumet
ainsi son libéralisme organique aux lois et aux rigueurs de son
patriotisme. La paix se fait; il profite de ses loisirs pour voyager
en Suisse et en Italie, sur cette terre où les orangers fleurissent;
il y enrichit son coeur et son imagination des plus chères et des
plus vives images. Il revient à Weimar, et il y trouve l'aisance et la
puissance dans l'attachement du grand-duc. Il flotte alors quelque
temps entre les idées de la révolution française qu'il a respirées
jeune à Strasbourg, où il avait achevé son éducation, et les idées
hiérarchiques de l'Allemagne, sa vraie patrie. Il semble appeler sur
son pays l'influence des principes français, et se lancer hardiment
dans la sphère des bouleversements téméraires, d'où doit sortir un
ordre nouveau. Son prince et son ami paraît favoriser ces instincts
d'une liberté régénératrice. Mais ils se contiennent l'un et l'autre
dans la sphère spéculative. Aimant le peuple, ne le déchaînant pas
soudainement de ses respects et de ses devoirs, la douceur et la
lenteur du caractère germanique, la pression de la Prusse les
secondant, ils se bornent à l'instruire et à le charmer par les
plaisirs d'un théâtre athénien. Weimar devient la Grèce allemande, la
révolution y vit à l'état d'inspiration, c'est la terre de l'espérance
indéfinie et ajournée par la sagesse.
Bientôt la révolution débordée en France se resserre, change de forme,
et devient militaire et despotique. La Prusse, tour à tour menacée et
caressée par l'empereur Napoléon, hésite immobile entre la paix et la
guerre; Weimar suit ces diverses agitations de Berlin. L'Allemagne est
humiliée ou conquise à Austerlitz et à Wagram, Weimar frémit; la
bataille d'Iéna efface Berlin de la carte du royaume; la guerre de
Pologne poursuit cette cour infortunée jusqu'à Koenigsberg. La
victoire de Friedland, gagnée sur la Russie, décide l'empereur de
Russie à la paix de Tilsitt; il amène le roi et la reine de Prusse à
venir implorer la paix avec lui. Le vainqueur épuisé l'accorde à la
Russie, grande et en apparence généreuse; il la marchande, mutilée et
restreinte, à la Prusse, à laquelle il ne restitue qu'un asile pour
régner honteusement sur des débris. La reine, adorée de l'Allemagne et
du monde, meurt d'humiliation; l'espoir de la venger court dans tous
les coeurs de l'Allemagne. Napoléon passe à Weimar et y voit Goethe.
Cette entrevue flatteuse caresse et enivre le poëte; son impartiale
philosophie cède quelque chose à l'enthousiasme vrai ou politique pour
le conquérant, protecteur de son prince et de son pays. La vieillesse
et la réflexion qui la suit ramènent ses pensées à des principes plus
modérés que ceux de sa jeunesse; il admet l'identité des tendances,
mais les atermoiements lui paraissent une condition et une partie des
améliorations. La première condition du bien, c'est d'être possible.
Il croit que la multitude est aussi corruptible et aussi passionnée
que l'élite. Les crimes de la révolution française, qui mène en
triomphe le plus innocent des rois au supplice, et qui immole des
milliers d'innocents après lui pour se venger de l'aristocratie, lui
paraissent ce qu'ils sont, des lâchetés cruelles contre des ennemis ou
des innocents désarmés. Il appelle de leur vrai nom ces exécuteurs des
forfaits du peuple,--des meurtriers complaisants de la foule, des
flatteurs d'en bas aussi timides et aussi coupables que les courtisans
d'en haut. Il prononce tout bas le mot du sage d'Athènes: «La
multitude m'applaudit, ai-je donc dit quelque sottise?» Il croit que
la sagesse des opinions s'épure, en montant par le loisir, l'étude,
l'aisance, la philosophie, de classe en classe sociale, et que la
division du travail est aussi nécessaire dans l'oeuvre du gouvernement
libre que dans les oeuvres manuelles de l'artisan; il pardonne donc
une aristocratie intellectuelle dont il est lui-même le premier
exemple, et il recommande à ses disciples d'en tenir compte. Il
transige aussi sagement avec les nécessités du temps. Il instruit les
masses, il ne les bouleverse pas; il conserve ainsi son ascendant sur
les deux moitiés de la société en les réconciliant. On le comprend et
on le respecte; en haut par l'admiration, en bas par la
reconnaissance, il règne jusqu'à sa mort sur tous les esprits.
Tel fut Goethe, l'homme-dieu, dans son Olympe de Weimar.
Très-sage et très-heureux, il vécut en harmonie avec toutes les idées
raisonnables des deux partis qui déchiraient son temps, religion et
incrédulité, radicalisme et conservation, jamais populaire jusqu'à
l'excès, jamais impopulaire jusqu'à la ciguë, géant de l'Allemagne
dominant de la tête les petitesses du vulgaire, plus grand que lui et
respecté de lui, le seul homme supérieur qui ait dompté l'envie!