L'instant suprême approchait pendant ces entretiens. Voici la fin de
ce grand homme, racontée par son ami, témoin des derniers moments:
«Le lundi, il se leva, lut des brochures françaises; examina des
gravures, et, dans sa conversation avec M. Vogel, lui recommanda
plusieurs de ses protégés.
«Mais, dans la nuit du 19 au 20, la maladie prit tout à coup un
caractère menaçant. Après quelques heures de sommeil calme, Goethe
vers minuit se réveilla et sentit de minute en minute un froid qui, de
ses mains, étendues nues sur son lit, gagnait tout le corps. Une
douleur excessive se répandit d'abord sur les membres, puis sur la
poitrine, et la respiration devint difficile.--Mais Goethe ne voulut
pas que son domestique appelât le médecin.
«Ce ne sont que des souffrances, dit-il; il n'y a pas de danger.»
«Le matin, ces souffrances, toujours plus vives, le chassèrent de son
lit; il se mit sur un fauteuil; ses dents claquaient de froid. La
douleur qui torturait sa poitrine lui arrachait des gémissements, et
de temps en temps un cri. Ses traits étaient bouleversés, son teint
couleur de cendre; ses yeux, livides et enfoncés dans l'orbite,
avaient perdu tout éclat; son corps, froid comme une glace, dégouttait
de sueur; sa soif était ardente; quelques mots péniblement articulés
firent comprendre qu'il craignait une hémorrhagie pulmonaire.--Son
médecin, par des soins énergiques et prompts, fit disparaître en une
heure et demie ces symptômes. Le soir, l'accès était passé.--Le malade
était dans son fauteuil qu'il ne quitta plus pour son lit. Il fit avec
calme quelques réflexions, et Vogel lui ayant annoncé qu'une
récompense, dont Goethe avait appuyé la demande, venait d'être
accordée par le grand-duc, il montra de la joie. Déjà dans la journée,
sans que le médecin le sût, il avait signé d'une main tremblante le
bon de payement d'un secours destiné à une jeune fille de Weimar,
artiste pleine de talent pour laquelle il avait toujours montré une
sollicitude paternelle, et qui allait à l'étranger achever son
éducation. Ce fut là son dernier acte comme ministre des beaux-arts;
ce fut la dernière fois qu'il écrivit son nom.
«Dans la matinée du jour suivant, jusqu'à onze heures, il y avait eu
du mieux; mais, à partir de ce moment, l'état empira; les sens
commencèrent à refuser parfois leur service; il y eut des instants de
délire, et de temps en temps dans sa poitrine on entendait un bruit
sourd. Cependant Goethe semblait moins accablé. Toujours assis dans
son fauteuil, il répondait clairement et d'un ton amical aux questions
qui lui étaient faites, questions que le médecin ne permettait que
rarement, pour ne pas troubler par une trop grande excitation une fin
qui dès lors paraissait inévitable.
«Le portrait de la comtesse de Vaudreuil, femme de l'ambassadeur
français, arriva ce jour-là d'Eisenach. Le médecin permit qu'on le lui
montrât. Il se plut à le contempler quelque temps, puis il dit:
«Oui, l'artiste mérite des éloges, il n'a pas gâté ce que la nature a
créé si beau.»
«En échange, il avait l'intention d'envoyer une épreuve de son
portrait lithographié par Stieler; et il dit qu'il avait déjà composé
quatre vers, qu'il écrirait sur l'épreuve aussitôt après son
rétablissement.
«Le soir, il demanda la liste des personnes qui étaient venues savoir
de ses nouvelles, et, après l'avoir lue, il dit qu'il n'oublierait
pas, après sa guérison, cette preuve d'intérêt. Déjà dans la journée
il avait exprimé le regret de ne pouvoir recevoir ses amis. Il obligea
tout le monde à aller se reposer, et il fit coucher sur le lit, à côté
de lui, son domestique, épuisé par les veilles continues. Il dit
plusieurs fois à son copiste Jean, qui était près de lui pendant la
nuit:
«Soyez-moi fidèle et restez chez moi, cela ne peut durer que quelques
jours.»
«Le lendemain matin, il dit encore à sa belle-fille Ottilie:
«Avril amène avec lui plus d'une belle journée; l'exercice en plein
air me rendra mes forces.»
«Il fit quelques pas vers son cabinet de travail, mais il fut obligé
de se rasseoir aussitôt; plus tard il voulut se lever de nouveau, il
retombait dans son fauteuil. L'entrée de sa chambre était absolument
interdite, même au grand-duc; il n'y avait avec lui que sa
belle-fille, ses petits-enfants Wolf et Walter, le médecin et son
domestique. Le nom d'Ottilie revenait souvent sur ses lèvres; il la
pria de s'asseoir auprès de lui et tint longtemps sa main dans les
siennes. De douces images traversaient de temps en temps son
imagination.--Dans un de ses rêves il dit:
«Voyez... voyez cette belle tête de femme... avec ses boucles
noires... un coloris splendide... sur un fond noir...»
«À un autre moment, voyant sur le sol une feuille de papier, il
demanda:
«Pourquoi laisse-t-on par terre une lettre de Schiller?... Il faut la
ramasser.»
«Après un léger sommeil, il demanda un carton avec des dessins qu'il
croyait avoir vus dans sa vision.
«Peu à peu sa parole devenait plus pénible et plus obscure.
«Donnez-moi plus de lumière!» furent, dit-on, les derniers mots que
l'on put entendre tomber des lèvres de cet homme qui, toute sa vie,
avait été l'ennemi des ténèbres de toute nature. Son esprit resta
actif, même après qu'il eût perdu l'usage de la parole; suivant une
de ses habitudes, quand un sujet le préoccupait fortement, il traça
avec l'index des signes dans l'air; peu à peu il traça ces signes
moins haut, et enfin, sa main, tombant sur la couverture étendue sur
ses genoux, y traça des mots inconnus.
«À onze heures et demie, il appuya sa tête sur le côté gauche du
fauteuil et s'endormit doucement.
«On attendait autour de lui son réveil.--Il ne vint pas. Goethe était
mort.
«Le matin qui suivit le jour de sa mort, je me sentis un profond désir
de voir sa dépouille terrestre. Son fidèle serviteur Frédéric m'ouvrit
la chambre où il avait été déposé. Étendu sur le dos, il reposait
comme un homme endormi; la fermeté et une paix profonde se lisaient
sur les traits pleins d'élévation de son noble visage. Son puissant
front semblait encore garder des pensées. J'aurais désiré une boucle
de ses cheveux, mais le respect m'empêcha de la couper. Le corps, mis
à nu, était enseveli dans un drap blanc; on avait mis alentour de gros
morceaux de glace, pour le conserver frais aussi longtemps que
possible. Frédéric écarta le drap, et la divine beauté de ces membres
me remplit d'étonnement. Sa poitrine était extrêmement développée,
large et arrondie; les muscles des bras et des cuisses étaient pleins
et doux; les pieds magnifiques et de la forme la plus pure; il n'y
avait nulle part sur le corps trace d'embonpoint, de maigreur ou de
détérioration. J'avais là devant moi un homme parfait dans sa pleine
beauté, et mon enthousiasme à cette vue me fit un instant oublier que
l'esprit immortel avait abandonné une pareille enveloppe. Je mis la
main sur le coeur, je ne trouvai qu'un silence profond; j'avais pu
jusqu'à ce moment me contenir, mais alors je me détournai et laissai
un libre cours à mes larmes.»
Une pieuse et universelle ovation lui tint lieu de funérailles.
L'Allemagne entière pleura à l'envi son grand homme. Il n'était point
mort, il était transfiguré! Ses ouvrages vivaient et vivront
éternellement.