XXI

L'instant suprême approchait pendant ces entretiens. Voici la fin de

ce grand homme, racontée par son ami, témoin des derniers moments:

«Le lundi, il se leva, lut des brochures françaises; examina des

gravures, et, dans sa conversation avec M. Vogel, lui recommanda

plusieurs de ses protégés.

«Mais, dans la nuit du 19 au 20, la maladie prit tout à coup un

caractère menaçant. Après quelques heures de sommeil calme, Goethe

vers minuit se réveilla et sentit de minute en minute un froid qui, de

ses mains, étendues nues sur son lit, gagnait tout le corps. Une

douleur excessive se répandit d'abord sur les membres, puis sur la

poitrine, et la respiration devint difficile.--Mais Goethe ne voulut

pas que son domestique appelât le médecin.

«Ce ne sont que des souffrances, dit-il; il n'y a pas de danger.»

«Le matin, ces souffrances, toujours plus vives, le chassèrent de son

lit; il se mit sur un fauteuil; ses dents claquaient de froid. La

douleur qui torturait sa poitrine lui arrachait des gémissements, et

de temps en temps un cri. Ses traits étaient bouleversés, son teint

couleur de cendre; ses yeux, livides et enfoncés dans l'orbite,

avaient perdu tout éclat; son corps, froid comme une glace, dégouttait

de sueur; sa soif était ardente; quelques mots péniblement articulés

firent comprendre qu'il craignait une hémorrhagie pulmonaire.--Son

médecin, par des soins énergiques et prompts, fit disparaître en une

heure et demie ces symptômes. Le soir, l'accès était passé.--Le malade

était dans son fauteuil qu'il ne quitta plus pour son lit. Il fit avec

calme quelques réflexions, et Vogel lui ayant annoncé qu'une

récompense, dont Goethe avait appuyé la demande, venait d'être

accordée par le grand-duc, il montra de la joie. Déjà dans la journée,

sans que le médecin le sût, il avait signé d'une main tremblante le

bon de payement d'un secours destiné à une jeune fille de Weimar,

artiste pleine de talent pour laquelle il avait toujours montré une

sollicitude paternelle, et qui allait à l'étranger achever son

éducation. Ce fut là son dernier acte comme ministre des beaux-arts;

ce fut la dernière fois qu'il écrivit son nom.

«Dans la matinée du jour suivant, jusqu'à onze heures, il y avait eu

du mieux; mais, à partir de ce moment, l'état empira; les sens

commencèrent à refuser parfois leur service; il y eut des instants de

délire, et de temps en temps dans sa poitrine on entendait un bruit

sourd. Cependant Goethe semblait moins accablé. Toujours assis dans

son fauteuil, il répondait clairement et d'un ton amical aux questions

qui lui étaient faites, questions que le médecin ne permettait que

rarement, pour ne pas troubler par une trop grande excitation une fin

qui dès lors paraissait inévitable.

«Le portrait de la comtesse de Vaudreuil, femme de l'ambassadeur

français, arriva ce jour-là d'Eisenach. Le médecin permit qu'on le lui

montrât. Il se plut à le contempler quelque temps, puis il dit:

«Oui, l'artiste mérite des éloges, il n'a pas gâté ce que la nature a

créé si beau.»

«En échange, il avait l'intention d'envoyer une épreuve de son

portrait lithographié par Stieler; et il dit qu'il avait déjà composé

quatre vers, qu'il écrirait sur l'épreuve aussitôt après son

rétablissement.

«Le soir, il demanda la liste des personnes qui étaient venues savoir

de ses nouvelles, et, après l'avoir lue, il dit qu'il n'oublierait

pas, après sa guérison, cette preuve d'intérêt. Déjà dans la journée

il avait exprimé le regret de ne pouvoir recevoir ses amis. Il obligea

tout le monde à aller se reposer, et il fit coucher sur le lit, à côté

de lui, son domestique, épuisé par les veilles continues. Il dit

plusieurs fois à son copiste Jean, qui était près de lui pendant la

nuit:

«Soyez-moi fidèle et restez chez moi, cela ne peut durer que quelques

jours.»

«Le lendemain matin, il dit encore à sa belle-fille Ottilie:

«Avril amène avec lui plus d'une belle journée; l'exercice en plein

air me rendra mes forces.»

«Il fit quelques pas vers son cabinet de travail, mais il fut obligé

de se rasseoir aussitôt; plus tard il voulut se lever de nouveau, il

retombait dans son fauteuil. L'entrée de sa chambre était absolument

interdite, même au grand-duc; il n'y avait avec lui que sa

belle-fille, ses petits-enfants Wolf et Walter, le médecin et son

domestique. Le nom d'Ottilie revenait souvent sur ses lèvres; il la

pria de s'asseoir auprès de lui et tint longtemps sa main dans les

siennes. De douces images traversaient de temps en temps son

imagination.--Dans un de ses rêves il dit:

«Voyez... voyez cette belle tête de femme... avec ses boucles

noires... un coloris splendide... sur un fond noir...»

«À un autre moment, voyant sur le sol une feuille de papier, il

demanda:

«Pourquoi laisse-t-on par terre une lettre de Schiller?... Il faut la

ramasser.»

«Après un léger sommeil, il demanda un carton avec des dessins qu'il

croyait avoir vus dans sa vision.

«Peu à peu sa parole devenait plus pénible et plus obscure.

«Donnez-moi plus de lumière!» furent, dit-on, les derniers mots que

l'on put entendre tomber des lèvres de cet homme qui, toute sa vie,

avait été l'ennemi des ténèbres de toute nature. Son esprit resta

actif, même après qu'il eût perdu l'usage de la parole; suivant une

de ses habitudes, quand un sujet le préoccupait fortement, il traça

avec l'index des signes dans l'air; peu à peu il traça ces signes

moins haut, et enfin, sa main, tombant sur la couverture étendue sur

ses genoux, y traça des mots inconnus.

«À onze heures et demie, il appuya sa tête sur le côté gauche du

fauteuil et s'endormit doucement.

«On attendait autour de lui son réveil.--Il ne vint pas. Goethe était

mort.

«Le matin qui suivit le jour de sa mort, je me sentis un profond désir

de voir sa dépouille terrestre. Son fidèle serviteur Frédéric m'ouvrit

la chambre où il avait été déposé. Étendu sur le dos, il reposait

comme un homme endormi; la fermeté et une paix profonde se lisaient

sur les traits pleins d'élévation de son noble visage. Son puissant

front semblait encore garder des pensées. J'aurais désiré une boucle

de ses cheveux, mais le respect m'empêcha de la couper. Le corps, mis

à nu, était enseveli dans un drap blanc; on avait mis alentour de gros

morceaux de glace, pour le conserver frais aussi longtemps que

possible. Frédéric écarta le drap, et la divine beauté de ces membres

me remplit d'étonnement. Sa poitrine était extrêmement développée,

large et arrondie; les muscles des bras et des cuisses étaient pleins

et doux; les pieds magnifiques et de la forme la plus pure; il n'y

avait nulle part sur le corps trace d'embonpoint, de maigreur ou de

détérioration. J'avais là devant moi un homme parfait dans sa pleine

beauté, et mon enthousiasme à cette vue me fit un instant oublier que

l'esprit immortel avait abandonné une pareille enveloppe. Je mis la

main sur le coeur, je ne trouvai qu'un silence profond; j'avais pu

jusqu'à ce moment me contenir, mais alors je me détournai et laissai

un libre cours à mes larmes.»

Une pieuse et universelle ovation lui tint lieu de funérailles.

L'Allemagne entière pleura à l'envi son grand homme. Il n'était point

mort, il était transfiguré! Ses ouvrages vivaient et vivront

éternellement.

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 24 / 222 题