Bien, bien, merci! Oh! tu me récompenses de tous mes sacrifices. Mais,

hélas! une fois riche, une fois grand d’Espagne, une fois que tu feras

partie de ce monde, tu m’oublieras: en changeant d’air, on change

d’idées; tu me mépriseras, et... tu auras raison.

RAOUL.

Est-ce un génie sorti des _Mille et une Nuits_? Je me demande si

j’existe. Mais, mon ami, mon protecteur, il me faut une famille.

VAUTRIN.

Eh! on te la fabrique en ce moment, ta famille! Le Louvre ne

contiendrait pas les portraits de tes aïeux, ils encombrent les quais.

RAOUL.

Tu rallumes toutes mes espérances.

VAUTRIN.

Tu veux Inès?

RAOUL.

Par tous les moyens possibles.

VAUTRIN.

Tu ne recules devant rien? la magie et l’enfer ne t’effrayent pas?

RAOUL.

Va pour l’enfer, s’il me donne le paradis.

VAUTRIN.

L’enfer! c’est le monde des bagnes et des forçats décorés par la

justice et par la gendarmerie de marques et de menottes, conduits où

ils vont par la misère, et qui ne peuvent jamais en sortir. Le paradis,

c’est un bel hôtel, de riches voitures, des femmes délicieuses, des

honneurs. Dans ce monde, il y a deux mondes; je te jette dans le plus

beau, je reste dans le plus laid; et si tu ne m’oublies pas, je te

tiens quitte.

RAOUL.

Vous me donnez le frisson, et vous venez de faire passer devant moi le

délire.

VAUTRIN, =lui frappant sur l’épaule=.

Tu es un enfant! =(A part.)= Ne lui en ai-je pas trop dit? =(Il

sonne.)=

RAOUL, =à part=.

Par moments ma nature se révolte contre tous ses bienfaits! Quand

il met la main sur mon épaule, j’ai la sensation d’un fer chaud; et

cependant il ne m’a jamais fait que du bien! il me cache les moyens, et

les résultats sont tous pour moi.

VAUTRIN.

Que dis-tu là?

RAOUL.

Je dis que je n’accepte rien, si mon honneur...

VAUTRIN.

On en aura soin, de ton honneur! N’est-ce pas moi qui l’ai développé?

A-t-il jamais été compromis?

RAOUL.

Tu m’expliqueras.

VAUTRIN.

Rien.

RAOUL.

Rien?

VAUTRIN.

N’as-tu pas dit, par tous les moyens possibles?... Inès une fois à toi,

qu’importe ce que j’aurai fait ou ce que je suis? Tu emmèneras Inès, tu

voyageras. La famille de Christoval protégera le prince d’Arjos. =(A

Lafouraille.)= Frappez des bouteilles de vin de Champagne, votre maître

se marie, il va dire adieu à la vie de garçon, ses amis sont invités,

allez chercher ses maîtresses, s’il lui en reste! Il y a noce pour tout

le monde. Branle-bas général, et la grande tenue.

RAOUL.

Son intrépidité m’épouvante; mais il a toujours raison.

VAUTRIN.

A table!

TOUS.

A table!

VAUTRIN.

N’aie pas le bonheur triste, viens rire une dernière fois dans toute ta

liberté; je ne te ferai servir que des vins d’Espagne, c’est gentil.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

=La scène est à l’hôtel de Christoval.=

SCÈNE PREMIÈRE.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, INÈS.

INÈS.

Si la naissance de M. de Frescas est obscure, je saurai, ma mère,

renoncer à lui; mais, de votre côté, soyez assez bonne pour ne plus

insister sur mon mariage avec le marquis de Montsorel.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Si je repousse cette alliance insensée, je ne souffrirai pas non plus

que vous soyez sacrifiée à l’ambition d’une famille.

INÈS.

Insensée? qui le sait? Vous le croyez un aventurier, je le crois

gentilhomme, et nous n’avons aucune preuve à nous opposer.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Les preuves ne se feront pas attendre. Les Montsorel sont trop

intéressés à dévoiler sa honte.

INÈS.

Et lui! m’aime trop pour tarder à vous prouver qu’il est digne de nous.

Sa conduite, hier, n’a-t-elle pas été d’une noblesse parfaite?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Mais, chère folle, ton bonheur n’est-il pas le mien? Que Raoul

satisfasse le monde, et je suis prête à lutter pour vous contre les

Montsorel à la cour d’Espagne.

INÈS.

Ah! ma mère, vous l’aimez donc aussi?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Ne l’as-tu pas choisi?

SCÈNE II.

=LES MÊMES, UN VALET, puis= VAUTRIN.

=Le valet apporte à la duchesse une carte enveloppée et cachetée.=

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, =à Inès=.

Le général Crustamente, envoyé secret de Sa Majesté don Augustin Ier,

empereur du Mexique. Qu’est-ce que cela veut dire?

INÈS.

Du Mexique! il nous apporte sans doute des nouvelles de mon père!

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, =au valet=.

Faites entrer.

=(Vautrin paraît habillé en général mexicain, sa taille a quatre

pouces de plus, son chapeau est fourni de plumes blanches, son

habit est bleu de ciel avec les riches broderies des généraux

mexicains: pantalon blanc, écharpe aurore, les cheveux traînants

et frisés comme ceux de Murat; il a un grand sabre, il a le teint

cuivré, il grasseye comme les Espagnols du Mexique, son parler

ressemble au provençal, plus l’accent guttural des Maures.)=

VAUTRIN.

Est-ce bien à madame la duchesse de Christoval que j’ai l’honneur de

parler?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Oui, Monsieur.

VAUTRIN.

Et Mademoiselle?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Ma fille, Monsieur.

VAUTRIN.

Mademoiselle est la señora Inès, de son chef princesse d’Arjos. En

vous voyant, l’idolâtrie de M. de Christoval pour sa fille se comprend

parfaitement. Mesdames, avant tout, je demande une discrétion absolue:

ma mission est déjà difficile, et si l’on soupçonnait qu’il pût exister

des relations entre vous et moi, nous serions tous compromis.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Je vous promets le secret et sur votre nom et sur votre visite.

INÈS.

Général, il s’agit de mon père, vous me permettez de rester.

VAUTRIN.

Vous êtes nobles et Espagnoles, je compte sur votre parole.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Je vais recommander à mes gens de se taire.

VAUTRIN.

Pas un mot; réclamer leur silence, c’est souvent provoquer leur

indiscrétion. Je réponds des miens. J’avais pris l’engagement de vous

donner à mon arrivée des nouvelles de M. de Christoval, et voici ma

première visite.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Parlez-nous promptement de mon mari, général! Où se trouve-t-il?

VAUTRIN.

Le Mexique, Madame, est devenu ce qu’il devait être tôt ou tard, un

État indépendant de l’Espagne. Au moment où je parle, il n’y a plus un

seul Espagnol, il ne s’y trouve plus que des Mexicains.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

En ce moment?

VAUTRIN.

Tout se fait en un moment pour qui ne voit pas les causes. Que

voulez-vous? Le Mexique éprouvait le besoin de son indépendance, il

s’est donné un empereur! Cela peut surprendre encore, rien cependant

de plus naturel: partout les principes peuvent attendre, partout les

hommes sont pressés.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Qu’est-il donc arrivé à M. de Christoval?

VAUTRIN.

Rassurez-vous, Madame, il n’est pas empereur. Monsieur le duc a failli,

par une résistance désespérée, maintenir le royaume sous l’obéissance

de Ferdinand VII.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Mais, Monsieur, mon mari n’est pas militaire.

VAUTRIN.

Non, sans doute; mais c’est un habile courtisan, et c’était bien

joué. En cas de succès, il rentrait en grâce. Ferdinand ne pouvait se

dispenser de le nommer vice-roi.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Dans quel siècle étrange vivons-nous?

VAUTRIN.

Les révolutions se succèdent et ne se ressemblent pas. Partout on

imite la France. Mais, je vous en supplie, ne parlons pas politique,

c’est un terrain brûlant.

INÈS.

Mon père, général, avait-il reçu nos lettres?

VAUTRIN.

Dans une pareille bagarre, les lettres peuvent bien se perdre, quand

les couronnes ne se retrouvent pas.

LA DUCHESSE de CHRISTOVAL.

Et qu’est devenu M. de Christoval?

VAUTRIN.

Le vieil Amoagos, qui là-bas exerce une énorme influence, a sauvé votre

mari, au moment où j’allais le faire fusiller...

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL =et= SA FILLE.

Ah!

VAUTRIN.

C’est ainsi que nous nous sommes connus.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Vous, général?

INÈS.

Mon père, Monsieur!

VAUTRIN.

Eh! Mesdames, j’étais ou pendu par lui comme un rebelle, ou l’un des

héros d’une nation délivrée, et me voici! En arrivant à l’improviste

à la tête des ouvriers de ses mines, Amoagos décidait la question. Le

salut de son ami le duc de Christoval a été le prix de son concours.

Entre nous, l’empereur Iturbide, mon maître, n’est qu’un nom: l’avenir

du Mexique est tout entier dans le parti du vieil Amoagos.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Quel est donc, Monsieur, cet Amoagos qui, selon vous, est l’arbitre des

destinées du Mexique?

VAUTRIN.

Vous ne le connaissez pas ici? Vraiment non? Je ne sais pas ce qui

pourra souder l’ancien monde au nouveau! Oh! ce sera la vapeur.

Exploitez donc des mines d’or! soyez don Inigo, Jan Varaco Cardaval

de los Amoagos, las Frescas y Peral..... mais dans la kirielle de

nos noms espagnols, vous le savez, nous n’en disons jamais qu’un. Je

m’appelle simplement Crustamente. Enfin, soyez le futur président de

la république mexicaine, et la France vous ignore. Mesdames, le vieil

Amoagos a reçu là-bas M. de Christoval, comme un vieux gentilhomme

d’Aragon qu’il est, devait accueillir un grand d’Espagne banni pour

avoir été séduit par le beau nom de Napoléon.

INÈS.

N’avez-vous pas dit Frescas dans les noms?

VAUTRIN.

Oui, Frescas est le nom de la seconde mine exploitée par don Cardaval;

mais vous allez connaître toutes les obligations de M. le duc envers

son hôte par les lettres que je vous apporte. Elles sont dans mon

portefeuille. J’ai besoin de mon portefeuille. =(A part.)= Elles ont

assez bien mordu à mon vieil Amoagos. =(Haut.)= Permettez-moi de

demander un de mes gens? =(La duchesse fait signe à Inès de sonner.

A la duchesse.)= Accordez-moi, Madame, un moment d’entretien. =(A un

valet.)= Dites à mon nègre; mais non, il ne comprend que son affreux

patois, faites-lui signe de venir.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Mon enfant, vous me laisserez seule un moment. =(Lafouraille paraît.)=

VAUTRIN, =à Lafouraille=.

Jiji roro flouri.

LAFOURAILLE.

Joro.

INÈS, =à Vautrin=.

La confiance de mon père suffirait à vous mériter un bon accueil; mais,

général, votre empressement à dissiper nos inquiétudes vous vaut ma

reconnaissance.

VAUTRIN.

De la re..... connais..... sance! Ah! señora, si nous comptions, je me

croirais le débiteur de votre illustre père, après avoir eu le bonheur

de vous voir.

LAFOURAILLE.

Io.

VAUTRIN.

Caracas, y mouli joro, fistas, ip souri.

LAFOURAILLE.

Souri joro.

VAUTRIN, =aux dames=.

Mesdames, voici vos lettres. =(A part à Lafouraille.)= Circule de

l’antichambre à la cour, bouche close, l’oreille ouverte, les mains au

repos, l’œil au guet, et du nez.

LAFOURAILLE.

Ia, mein herr.

VAUTRIN, =en colère=.

Souri joro, fistas.

LAFOURAILLE.

Joro. =(Bas.)= Voici les papiers de Langeac.

VAUTRIN.

Je ne suis pas pour l’émancipation des nègres: quand il n’y en aura

plus, nous serons forcés d’en faire avec les blancs.

INÈS, =à sa mère=.

Permettez-moi, ma mère, d’aller lire la lettre de mon père. =(A

Vautrin.)= Général... =(Elle salue.)=

VAUTRIN.

Elle est charmante, puisse-t-elle être heureuse!

=(Inès sort, sa mère la conduit en faisant quelques pas avec elle.)=

SCÈNE III.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, VAUTRIN.

VAUTRIN, =à part=.

Si le Mexique se voyait représenter comme ça, il serait capable de

me condamner aux ambassades à perpétuité. =(Haut.)= Oh! excusez-moi,

Madame, j’ai tant de sujets de réflexions!

LA DUCHESSE.

Si les préoccupations sont permises, n’est-ce pas à vous autres

diplomates?

VAUTRIN.

Aux diplomates par état, oui; mais je compte rester militaire et franc.

Je veux réussir par la franchise. Nous voilà seuls, causons, car j’ai

plus d’une mission délicate.

LA DUCHESSE.

Auriez-vous des nouvelles que ma fille ne devrait pas entendre?

VAUTRIN.

Peut-être. Allons droit au fait: la señora est jeune et belle, elle

est riche et noble; elle peut avoir quatre fois plus de prétendants

que toute autre. On se dispute sa main. Eh bien! son père me charge de

savoir si elle a plus particulièrement remarqué quelqu’un.

LA DUCHESSE.

Avec un homme franc, général, je serai franche. L’étrangeté de votre

demande ne me permet pas d’y répondre.

VAUTRIN.

Ah! prenez garde! Pour ne jamais nous tromper, nous autres diplomates,

nous interprétons toujours le silence en mauvaise part.

LA DUCHESSE.

Monsieur, vous oubliez qu’il s’agit d’Inès de Christoval.

VAUTRIN.

Elle n’aime personne. Eh bien! elle pourra donc obéir aux vœux de son

père.

LA DUCHESSE.

Comment, M. de Christoval aurait disposé de sa fille?

VAUTRIN.

Vous le voyez? votre inquiétude vous trahit. Elle a donc fait un choix!

Eh bien! maintenant je tremble autant de vous interroger que vous de

répondre. Ah! si le jeune homme aimé par votre fille était un étranger,

riche, en apparence sans famille, et qui cachât son pays...

LA DUCHESSE.

Ce nom de Frescas, dit par vous, est celui que prend un jeune homme qui

recherche Inès.

VAUTRIN.

Se nommerait-il aussi Raoul?

LA DUCHESSE.

Oui, Raoul de Frescas.

VAUTRIN.

Un jeune homme fin, spirituel, élégant, vingt-trois ans.

LA DUCHESSE.

Doué de ces manières qui ne s’acquièrent pas.

VAUTRIN.

Romanesque au point d’avoir eu l’ambition d’être aimé pour lui-même, en

dépit d’une immense fortune; il a voulu la passion dans le mariage, une

folie! Le jeune Amoagos, car c’est lui, Madame...

LA DUCHESSE.

Mais ce nom de Raoul n’est pas...

VAUTRIN.

Mexicain, vous avez raison. Il lui a été donné par sa mère, une

Française, une émigrée, une demoiselle de Granville, venue de

Saint-Domingue. L’imprudent est-il aimé?

LA DUCHESSE.

Préféré à tous!

VAUTRIN.

Mais ouvrez cette lettre, lisez-la, Madame; et vous verrez que j’ai

pleins pouvoirs des seigneurs Amoagos et Christoval pour conclure ce

mariage.

LA DUCHESSE.

Oh! laissez-moi, Monsieur, rappeler Inès. =(Elle sort.)=

SCÈNE IV.

VAUTRIN, =seul=.

Le majordome est à moi, les véritables lettres, s’il en vient, me

seront remises. Raoul est trop fier pour revenir ici; d’ailleurs, il

m’a promis d’attendre. Me voilà maître du terrain; Raoul, une fois

prince, ne manquera pas d’aïeux: le Mexique et moi nous sommes là.

SCÈNE V.

VAUTRIN, LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, INÈS.

LA DUCHESSE, =à sa fille=.

Mon enfant, vous avez des remercîments à faire au général.

=(Elle lit sa lettre pendant une partie de la scène.)=

INÈS.

Des remercîments, Monsieur? Et mon père me dit que dans le nombre de

vos missions vous avez celle de me marier avec un seigneur Amoagos,

sans tenir compte de mes inclinations.

VAUTRIN.

Rassurez-vous, il se nomme ici Raoul de Frescas.

INÈS.

Raoul de Frescas, lui! Mais, alors, pourquoi son silence obstiné?

VAUTRIN.

Faut-il que le vieux soldat vous explique le cœur du jeune homme? Il

voulait de l’amour, et non de l’obéissance; il voulait...

INÈS.

Ah! général, je le punirai de sa modestie et de sa défiance. Hier, il

aimait mieux dévorer une offense que de révéler le nom de son père.

VAUTRIN.

Mais, Mademoiselle, il ignore encore si le nom de son père est celui

d’un coupable de haute trahison ou celui d’un libérateur de l’Amérique.

INÈS.

Ah! ma mère, entendez-vous?

VAUTRIN, =à part=.

Comme elle l’aime! Pauvre fille, ça ne demande qu’à être abusé.

LA DUCHESSE.

La lettre de mon mari vous donne, en effet, général, de pleins pouvoirs.

VAUTRIN.

J’ai les actes authentiques et les papiers de famille...

UN VALET, =entrant=.

Madame la duchesse veut-elle recevoir M. de Frescas?

VAUTRIN, =à part=.

Raoul ici!

LA DUCHESSE, =au valet=.

Faites entrer.

VAUTRIN.

Bon! le malade vient tuer le médecin.

LA DUCHESSE.

Inès, vous pouvez recevoir seule M. de Frescas, il est agréé par votre

père. =(Inès baise la main de sa mère.)=

SCÈNE VI.

=LES MÊMES=, RAOUL.

=Raoul salue les deux dames, Vautrin va à lui.=

VAUTRIN, =à Raoul=.

Don Raoul de Cardaval.

RAOUL.

Vautrin!

VAUTRIN.

Non, le général Crustamente.

RAOUL.

Crustamente!

VAUTRIN.

Bien. Envoyé du Mexique. Retiens bien le nom de ton père, Amoagos, un

seigneur d’Aragon, un ami du duc de Christoval. Ta mère est morte;

j’apporte les titres, les papiers de famille authentiques, reconnus.

Inès est à toi.

RAOUL.

Et vous voulez que je consente à de pareilles infamies? jamais!

VAUTRIN, =aux deux femmes=.

Il est stupéfait de ce que je lui apprends, il ne s’attendait pas à un

si prompt dénoûment.

RAOUL.

Si la vérité me tue, tes mensonges me déshonorent, j’aime mieux mourir.

VAUTRIN.

Tu voulais Inès par tous les moyens possibles, et tu recules devant un

innocent stratagème?

RAOUL, =exaspéré=.

Mesdames!...

VAUTRIN.

La joie le transporte. =(A Raoul.)= Parler, c’est perdre Inès et me

livrer à la justice: tu le peux, ma vie est à toi.

RAOUL.

O Vautrin! dans quel abîme m’as-tu plongé?

VAUTRIN.

Je t’ai fait prince, n’oublie pas que tu es au comble du bonheur. =(A

part.)= Il ira.

SCÈNE VII.

INÈS, =près de la porte où elle a quitté sa mère=, RAOUL,

=de l’autre côté du théâtre=.

RAOUL, =à part=.

L’honneur veut que je parle, la reconnaissance veut que je me taise; eh

bien! j’accepte mon rôle d’homme heureux, jusqu’à ce qu’il ne soit plus

en péril; mais j’écrirai ce soir et Inès saura qui je suis. Vautrin,

un pareil sacrifice m’acquitte bien envers toi: nos liens sont rompus.

J’irai chercher je ne sais où la mort du soldat.

INÈS, =s’approchant après avoir examiné=.

Mon père et le vôtre sont amis; ils consentent à notre mariage, nous

nous aimons comme s’ils s’y opposaient, et vous voilà rêveur, presque

triste!

RAOUL.

Vous avez votre raison, et moi, je n’ai plus la mienne. Au moment où

vous ne voyez plus d’obstacle, il peut en surgir d’insurmontables.

INÈS.

Raoul, quelles inquiétudes jetez-vous dans notre bonheur!

RAOUL.

Notre bonheur! =(A part.)= Il m’est impossible de feindre. =(Haut.)= Au

nom de notre amour, je vous demande de croire en ma loyauté.

INÈS.

Ma confiance en vous n’était-elle pas infinie? Et le général a tout

justifié, jusqu’à votre silence chez les Montsorel. Aussi vous

pardonné-je les petits chagrins que vous étiez obligé de me causer.

RAOUL, =à part=.

Ah! Vautrin! je me livre à toi! =(Haut.)= Inès, vous ne savez pas

quelle est la puissance de vos paroles: elles m’ont donné la force de

supporter le ravissement que vous me causez... Eh bien! oui, soyons

heureux!

SCÈNE VIII.

=LES MÊMES=, LE MARQUIS DE MONTSOREL.

LE VALET, =annonçant=.

M. le marquis de Montsorel.

RAOUL, =à part=.

Ah! ce nom me rappelle à moi-même. =(A Inès.)= Quoi qu’il arrive,

Inès, attendez pour juger ma conduite l’heure où je vous la soumettrai

moi-même, et pensez que j’obéis en ce moment à une invincible fatalité.

INÈS.

Raoul, je ne vous comprends plus; mais je me fie toujours à vous.

LE MARQUIS, =à part=.

Encore ce petit monsieur! =(Il salue Inès.)= Je vous croyais avec votre

mère, Mademoiselle, et j’étais loin de penser que ma visite pût être

importune. Faites-moi la grâce de m’excuser...

INÈS.

Restez, je vous prie: il n’y a plus d’étranger ici, monsieur Raoul est

agréé par ma famille.

LE MARQUIS.

Monsieur Raoul de Frescas veut-il alors agréer mes compliments?

RAOUL.

Vos compliments? je les accepte =(Il lui tend la main et le marquis la

lui serre)= d’aussi bon cœur que vous me les offrez.

LE MARQUIS.

Nous nous entendons.

INÈS, =à Raoul=.

Faites en sorte qu’il parte, et restez. =(Au marquis.)= Ma mère a

besoin de moi pour quelques instants, j’espère vous la ramener.

SCÈNE IX.

LE MARQUIS, RAOUL, =puis= VAUTRIN.

LE MARQUIS.

Acceptez-vous une rencontre à mort et sans témoins?

RAOUL.

Sans témoins, Monsieur?

LE MARQUIS.

Ne savez-vous pas qu’un de nous est de trop en ce monde?

RAOUL.

Votre famille est puissante: en cas de succès, votre proposition

m’expose à sa vengeance, permettez-moi de ne pas échanger l’hôtel de

Christoval contre une prison. =(Vautrin paraît.)= A mort, soit! mais

avec des témoins.

LE MARQUIS.

Les vôtres n’arrêteront point le combat?

RAOUL.

Nous avons chacun une garantie dans notre haine.

VAUTRIN, =à part=.

Ah çà, mais nous trébucherons donc toujours dans le succès! mort? cet

enfant joue sa vie comme si elle lui appartenait.

LE MARQUIS.

Eh bien! Monsieur, demain à huit heures, sur la terrasse de

Saint-Germain, nous irons dans la forêt.

VAUTRIN.

Vous n’irez pas. =(A Raoul.)= Un duel? la partie est-elle égale?

Monsieur est-il comme vous le fils unique d’une grande maison? Votre

père, don Inigo, Juan, Varago de los Amoagos de Cardaval, las Frescas y

Peral vous le permettrait-il, don Raoul?

LE MARQUIS.

Je consentais à me battre avec un inconnu, mais la grande maison de

Monsieur ne gâte rien à l’affaire.

RAOUL, =au marquis=.

Il me semble que maintenant, Monsieur, nous pouvons nous traiter avec

courtoisie et en gens qui s’estiment assez l’un l’autre pour se haïr et

se tuer.

LE MARQUIS, =regardant Vautrin=.

Peut-on savoir le nom de votre mentor?

VAUTRIN.

A qui aurais-je l’honneur de répondre?

LE MARQUIS.

Au marquis de Montsorel, monsieur.

VAUTRIN, =le toisant=.

J’ai le droit de me taire; mais je vous dirai mon nom, une seule fois,

bientôt, et vous ne le répéterez pas. Je serai le témoin de M. de

Frescas. =(A part.)= Et Buteux sera l’autre.

SCÈNE X.

RAOUL, VAUTRIN, LE MARQUIS, LA DUCHESSE DE MONTSOREL;

=puis= LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, INÈS.

UN VALET, =annonçant=.

Madame la duchesse de Montsorel.

VAUTRIN, =à Raoul=.

Pas d’enfantillage: de l’aplomb et au pas! je suis devant l’ennemi.

LE MARQUIS.

Ah! ma mère, venez-vous assister à ma défaite? Tout est conclu. La

famille de Christoval se jouait de nous. Monsieur =(il montre Vautrin)=

apporte les pouvoirs des deux pères.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Raoul a une famille? =(Madame de Christoval et sa fille entrent et

saluent la duchesse. A madame de Christoval.)= Madame, mon fils

vient de m’apprendre l’événement inattendu qui renverse toutes nos

espérances.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

L’intérêt que vous paraissez témoigner à M. de Frescas s’est donc

affaibli depuis hier?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =examinant Vautrin=.

Et c’est grâce à monsieur que tous les doutes ont été levés? Qui est-il?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Le représentant du père de M. de Frescas, don Amoagos, et de M. de

Christoval. Il nous a donné les nouvelles que nous attendions, et nous

a remis enfin les lettres de mon mari.

VAUTRIN, =à part=.

Ah çà, vais-je poser longtemps comme ça?

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à Vautrin=.

Monsieur connaît sans doute depuis longtemps la famille de M. de

Frescas?

VAUTRIN.

Elle est très-restreinte: un père, un oncle... =(A Raoul.)= Vous n’avez

même pas la douloureuse consolation de vous rappeler votre mère. =(A la

duchesse.)= Elle est morte au Mexique peu de temps après son mariage.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Monsieur est né au Mexique?

VAUTRIN.

En plein Mexique.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à la duchesse de Christoval=.

Ma chère, on nous trompe. =(A Raoul.)= Monsieur, vous n’êtes pas venu

du Mexique, votre mère n’est pas morte, et vous avez été dès votre

enfance abandonné, n’est-ce pas?

RAOUL.

Ma mère vivrait!

VAUTRIN.

Pardon, Madame, j’arrive moi, et si vous souhaitez apprendre des

secrets, je me fais fort de vous en révéler qui vous dispenseront

d’interroger monsieur. =(A Raoul.)= Pas un mot.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

C’est lui! Et cet homme en fait l’enjeu de quelque sinistre partie...

=(Elle va au marquis.)= Mon fils...

LE MARQUIS.

Vous les avez troublés, ma mère, et nous avons sur cet homme =(il

montre Vautrin)= la même pensée; mais une femme a seule le droit de

dire tout ce qui pourra faire découvrir cette horrible imposture.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Horrible! oui. Mais laissez-nous.

LE MARQUIS.

Mesdames, malgré tout ce qui s’élève contre moi, ne m’en veuillez pas

si j’espère encore. =(A Vautrin.)= Entre la coupe et les lèvres il y a

souvent...

VAUTRIN.

La mort! =(Le marquis et Raoul se saluent, et le marquis sort.)=

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à madame de Christoval=.

Chère duchesse, je vous en supplie, renvoyez Inès, nous ne saurions

nous expliquer en sa présence.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, =à sa fille, en lui faisant signe de sortir=.

Je vous rejoins dans un moment.

RAOUL, =à Inès, en lui baisant la main=.

C’est peut-être un éternel adieu! =(Inès sort.)=

SCÈNE XI.

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, LA DUCHESSE DE MONTSOREL, RAOUL, VAUTRIN.

VAUTRIN, =à la duchesse de Christoval=.

Ne soupçonnez-vous donc pas quel intérêt amène ici madame?

LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.

Depuis hier je n’ose me l’avouer.

VAUTRIN.

Moi, j’ai deviné cet amour à l’instant.

RAOUL, =à Vautrin=.

J’étouffe dans cette atmosphère de mensonge.

VAUTRIN, =à Raoul=.

Un seul moment encore.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Madame, je sais tout ce que ma conduite a d’étrange en cet instant, et

je n’essayerai pas de la justifier. Il est des devoirs sacrés devant

lesquels s’abaissent toutes les convenances et même les lois du monde.

Quel est le caractère? quels sont donc les pouvoirs de monsieur?

Théâtre · 第 4 / 30 段