tâche de prendre l’air, la figure et le costume d’un employé aux
recouvrements, tu iras reporter les couverts empruntés par Lafouraille
à l’ambassade. =(A Fil-de-Soie.)= Toi, Fil-de-Soie, M. de Frescas aura
quelques amis, prépare un somptueux déjeuner, nous ne dînerons pas.
Après, tu t’habilleras en homme respectable, aie l’air d’un avoué.
Tu iras rue Oblin, numéro 6, au quatrième étage, tu sonneras sept
coups, un à un. Tu demanderas le père Giroflée. On te répondra: D’où
venez-vous? Tu diras: D’un port de mer en Bohême. Tu seras introduit.
Il me faut des lettres et divers papiers de M. le duc Christoval:
voilà le texte et les modèles, je veux une imitation absolue dans le
plus bref délai. Lafouraille, tu verras à faire mettre quelques lignes
aux journaux sur l’arrivée... =(Il lui parle à l’oreille.)= Cela fait
partie de mon plan. Laissez-moi.
LAFOURAILLE.
Eh bien! êtes-vous content?
VAUTRIN.
Oui.
PHILOSOPHE.
Vous ne nous en voulez plus?
VAUTRIN.
Non.
FIL-DE-SOIE.
Enfin, plus d’émeute, on sera sage.
BUTEUX.
Soyez tranquille, on ne se bornera pas à être poli, on sera honnête.
VAUTRIN.
Allons, enfants, un peu de probité, beaucoup de tenue, et vous serez
considérés.
SCÈNE IV.
VAUTRIN, =seul=.
Il suffit, pour les mener, de leur faire croire qu’ils ont de l’honneur
et un avenir. Ils n’ont pas d’avenir! que deviendront-ils? Bah! si les
généraux prenaient leurs soldats au sérieux, on ne tirerait pas un coup
de canon!
Après douze ans de travaux souterrains, dans quelques jours j’aurai
conquis à Raoul une position souveraine: il faudra la lui assurer.
Lafouraille et Philosophe me seront nécessaires dans le pays où je
vais lui donner une famille. Ah! cet amour a détruit la vie que je
lui arrangeais. Je le voulais glorieux par lui-même, domptant, pour
mon compte et par mes conseils, ce monde où il m’est interdit de
rentrer. Raoul n’est pas seulement le fils de mon esprit et de mon
fiel, il est ma vengeance. Mes drôles ne peuvent pas comprendre ces
sentiments; ils sont heureux; il ne sont pas tombés, eux! ils sont nés
de plain-pied avec le crime; mais moi, j’avais tenté de m’élever, et si
l’homme peut se relever aux yeux de Dieu, jamais il ne se relève aux
yeux du monde. On nous demande de nous repentir, et l’on nous refuse
le pardon. Les hommes ont entre eux l’instinct des bêtes sauvages: une
fois blessés, ils ne reviennent plus, et ils ont raison. D’ailleurs,
réclamer la protection du monde quand on en a foulé toutes les lois aux
pieds, c’est vouloir revenir sous un toit qu’on a ébranlé et qui vous
écraserait.
Avais-je assez poli, caressé le magnifique instrument de ma domination!
Raoul était courageux, il se serait fait tuer comme un sot; il a
fallu le rendre froid, positif, lui enlever une à une ses belles
illusions et lui passer le suaire de l’expérience! le rendre défiant
et rusé comme... un vieil escompteur, tout en l’empêchant de savoir
qui j’étais. Et l’amour brise aujourd’hui cet immense échafaudage. Il
devait être grand, il ne sera plus qu’heureux. J’irai donc vivre dans
un coin, au soleil de sa prospérité: son bonheur sera mon ouvrage.
Voilà deux jours que je me demande s’il ne vaudrait pas mieux que
la princesse d’Arjos mourût d’une petite fièvre... cérébrale. C’est
inconcevable, tout ce que les femmes détruisent.
SCÈNE V.
VAUTRIN, LAFOURAILLE.
VAUTRIN.
Que me veut-on? ne puis-je être un moment seul? ai-je appelé?
LAFOURAILLE.
La griffe de la justice va nous chatouiller les épaules.
VAUTRIN.
Quelle nouvelle sottise avez-vous faite?
LAFOURAILLE.
Eh bien! la petite Nini a laissé entrer un monsieur bien vêtu qui
demande à vous parler. Buteux siffle l’air: _Où peut-on être mieux
qu’au sein de sa famille?_ Ainsi c’est un limier.
VAUTRIN.
Ce n’est que ça, je sais ce que c’est, fais-le attendre. Tout le monde
sous les armes! Allons, plus de Vautrin, je vais me dessiner en baron
de Vieux-Chêne. Ainzi barle l’y ton hallemant, travaille-le, enfin le
grand jeu! =(Il sort.)=
SCÈNE VI.
LAFOURAILLE, SAINT-CHARLES.
LAFOURAILLE.
Meinherr ti Vraissegasse n’y être basse, menne sire, hai zon
haindandante, le paron de Fieil-Chêne, il être oguipai afecque ein
hargidecde ki toite pattir eine crante odelle à nodre maidre.
SAINT-CHARLES.
Pardon, mon cher, vous dites?...
LAFOURAILLE.
Ché tis paron de Fié-Chêne.
SAINT-CHARLES.
Baron!
LAFOURAILLE.
Fi! fi!
SAINT-CHARLES.
Il est baron?
LAFOURAILLE.
Te Fieille-Chêne.
SAINT-CHARLES.
Vous êtes Allemand?
LAFOURAILLE.
Ti doute! ti doute! chez sis Halzazien, et il èdre ein crante
tifferance. Lé Hâllemands d’Allemâgne tisent ein follére, les
Halzaziens tisent haine follèrre.
SAINT-CHARLES, =à part=.
Décidément, cet homme a l’accent trop allemand pour ne pas être un
Parisien.
LAFOURAILLE, =à part=.
Je connais cet homme-là.—Oh!
SAINT-CHARLES.
Si M. le baron de Vieux-Chêne est occupé, j’attendrai.
LAFOURAILLE, =à part=.
Ah! Blondet, mon mignon, tu déguises ta figure et tu ne déguises pas
ta voix! si tu te tires de nos pattes, tu auras de la chance. (Haut.)
Ké toiche tire à mennesire pire l’encacher à guider zes okipazions?
=(Il fait un mouvement pour sortir.)=
SAINT-CHARLES.
Attendez, mon cher, vous parlez allemand, je parle français, nous
pourrions nous tromper. =(Il lui met une bourse dans la main.)= Avec ça
il n’y aura plus d’équivoque.
LAFOURAILLE.
Ya, menner.
SAINT-CHARLES.
Ce n’est qu’un à-compte.
LAFOURAILLE, =à part=.
Sur mes quatre-vingt mille francs. =(Haut.)= Et fous foulez que
chespionne mon maidre?
SAINT-CHARLES.
Non, mon cher, j’ai seulement besoin de quelques renseignements qui ne
vous compromettront pas.
LAFOURAILLE.
Chapelle za haisbionner an pon allemante.
SAINT-CHARLES.
Mais non, c’est...
LAFOURAILLE.
Haisbionner. Et qué toische tire té fous à mennesir le paron?
SAINT-CHARLES.
Annoncez M. le chevalier de Saint-Charles.
LAFOURAILLE.
Ninis andantons. Ché fais fous l’amenaire; mais nai lui tonnez boind te
l’archant à stil indandante: il èdre plis honnède ké nous teusses. =(Il
lui donne un petit coup de coude.)=
SAINT-CHARLES.
C’est-à-dire qu’il coûte davantage.
LAFOURAILLE.
Ia, meinherr. =(Il sort.)=
SCÈNE VII.
SAINT-CHARLES, =seul=.
Mal débuté! dix louis dans l’eau. Espionner?... appeler les
choses tout de suite par leur nom, c’est trop bête pour ne pas
être très-spirituel. Si le prétendu intendant, car il n’y a plus
d’intendant, si le baron est de la force de son valet, ce n’est
guère que sur ce qu’ils voudront me cacher que je pourrai baser mes
inductions. Ce salon est très-bien. Ni portrait du roi, ni souvenir
impérial, allons! ils n’encadrent pas leurs opinions. Les meubles
disent-ils quelque chose? non. C’est même encore trop neuf pour être
déjà payé. Sans l’air que le portier a sifflé, et qui doit être un
signal, je commencerais à croire aux Frescas.
SCÈNE VIII.
SAINT-CHARLES, VAUTRIN, LAFOURAILLE.
LAFOURAILLE.
Foilà, mennesir, le paron te Fieille-Chêne!
=(Vautrin paraît vêtu d’un habit marron très-clair, d’une coupe
très-antique, à gros boutons de métal; il a une culotte de soie
noire, des bas de soie noire, des souliers à boucles d’or, un
gilet carré à fleurs, deux chaînes de montre, cravate du temps
de la Révolution, une perruque de cheveux blancs, une figure de
vieillard, fin, usé, débauché, le parler doux et la voix cassée.)=
VAUTRIN, =à Lafouraille=.
C’est bien, laissez-nous. =(Lafouraille sort. A part.)= A nous deux,
monsieur Blondet. =(Haut.)= Monsieur, je suis bien votre serviteur.
SAINT-CHARLES, =à part=.
Un renard usé, c’est encore dangereux. =(Haut.)= Excusez-moi, monsieur
le baron, si je vous dérange sans avoir l’honneur d’être connu de vous.
VAUTRIN.
Je devine, Monsieur, ce dont il s’agit.
SAINT-CHARLES, =à part=.
Bah!
VAUTRIN.
Vous êtes architecte, et vous venez traiter avec moi; mais j’ai déjà
des offres superbes.
SAINT-CHARLES.
Pardon, votre Allemand vous aura mal dit mon nom. Je suis le chevalier
de Saint-Charles.
VAUTRIN, =levant ses lunettes=.
Oh! mais attendez donc... nous sommes de vieilles connaissances. Vous
étiez au congrès de Vienne, et l’on vous nommait alors le comte de
Gorcum... joli nom!
SAINT-CHARLES, =à part=.
Enfonce-toi, mon vieux! =(Haut.)= Vous y êtes donc allé aussi?
VAUTRIN.
Parbleu! Et je suis charmé de vous retrouver, car vous êtes un rusé
compère. Les avez-vous roulés!... ah! vous les avez roulés!
SAINT-CHARLES, =à part=.
Va pour Vienne! =(Haut.)= Moi, monsieur le baron, je vous remets
parfaitement à cette heure, et vous y avez bien habilement mené votre
barque...
VAUTRIN.
Que voulez-vous? nous avions les femmes pour nous! Ah çà! mais
avez-vous encore votre belle Italienne?
SAINT-CHARLES.
Vous la connaissez aussi? c’est une femme d’une adresse...
VAUTRIN.
Eh! mon cher, à qui le dites-vous? Elle a voulu savoir qui j’étais.
SAINT-CHARLES.
Alors, elle le sait.
VAUTRIN.
Eh bien, mon cher!...—Vous ne m’en voudrez pas?—Elle n’a rien su.
SAINT-CHARLES.
Eh bien! baron, puisque nous sommes dans un moment de franchise, je
vous avouerai de mon côté que votre admirable Polonaise...
VAUTRIN.
Aussi! vous?
SAINT-CHARLES.
Ma foi, oui!
VAUTRIN, =riant=.
Ah! ah! ah! ah!
SAINT-CHARLES, =riant=.
Oh! oh! oh! oh!
VAUTRIN.
Nous pouvons en rire à notre aise, car je suppose que vous l’avez
laissée là?
SAINT-CHARLES.
Comme vous, tout de suite. Je vois que nous sommes revenus tous deux
manger notre argent à Paris, et nous avons bien fait; mais il me
semble, baron, que vous avez pris une position bien secondaire, et qui
cependant attire l’attention.
VAUTRIN.
Ah! je vous remercie, chevalier. J’espère que nous voici maintenant
amis pour longtemps?
SAINT-CHARLES.
Pour toujours.
VAUTRIN.
Vous pouvez m’être extrêmement utile, je puis vous servir énormément,
entendons-nous! Que je sache l’intérêt qui vous amène, et je vous dirai
le mien.
SAINT-CHARLES, =à part=.
Ah çà, est-ce lui qu’on lâche sur moi, ou moi sur lui?
VAUTRIN, =à part=.
Ça peut aller longtemps comme ça.
SAINT-CHARLES.
Je vais commencer.
VAUTRIN.
Allons donc!
SAINT-CHARLES.
Baron, de vous à moi, je vous admire.
VAUTRIN.
Quel éloge dans votre bouche!
SAINT-CHARLES.
Non, d’honneur! créer un de Frescas à la face de tout Paris, est une
invention qui passe de mille piques celle de nos comtesses au congrès.
Vous pêchez à la dot avec une rare audace.
VAUTRIN.
Je pêche à la dot?
SAINT-CHARLES.
Mais, mon cher, vous seriez découvert, si ce n’était pas moi, votre
ami, qu’on eût chargé de vous observer, car je vous suis détaché de
très-haut. Comment aussi, permettez-moi de vous le reprocher, osez-vous
disputer une héritière à la famille de Montsorel?
VAUTRIN.
Et moi, qui croyais bonnement que vous veniez me proposer de faire des
affaires ensemble, et que nous aurions spéculé tous deux avec l’argent
de M. de Frescas, dont je dispose entièrement!... et vous me dites des
choses d’un autre monde! Frescas, mon cher, est un des noms légitimes
de ce jeune seigneur qui en a sept. De hautes raisons l’empêchent
encore pour vingt-quatre heures de déclarer sa famille, que je connais:
leurs biens sont immenses, je les ai vus, j’en reviens. Que vous m’ayez
pris pour un fripon, passe encore, il s’agit de sommes qui ne sont pas
déshonorantes; mais pour un imbécile capable de se mettre à la suite
d’un gentilhomme d’occasion, assez niais pour rompre en visière aux
Montsorel avec un semblant de grand seigneur... Décidément, mon cher,
il paraîtrait que vous n’avez pas été à Vienne! Nous ne nous comprenons
plus du tout.
SAINT-CHARLES.
Ne vous emportez pas, respectable intendant! cessons de nous
entortiller de mensonges plus ou moins agréables, vous n’avez pas la
prétention de m’en faire avaler davantage. Notre caisse se porte mieux
que la vôtre, venez donc à nous! Votre jeune homme est Frescas comme
je suis chevalier et comme vous êtes baron. Vous l’avez rencontré sur
les côtes d’Italie; c’était alors un vagabond, aujourd’hui c’est un
aventurier, voilà tout!
VAUTRIN.
Vous avez raison, cessons de nous entortiller de mensonges plus ou
moins agréables, disons-nous la vérité.
SAINT-CHARLES.
Je vous la paye.
VAUTRIN.
Je vous la donne. Vous êtes une infâme canaille, mon cher. Vous vous
nommez Charles Blondet; vous avez été l’intendant de la maison de
Langeac; vous avez acheté deux fois le vicomte, et vous ne l’avez pas
payé... c’est honteux! vous devez quatre-vingt mille francs à un de
mes valets; vous avez fait fusiller le vicomte à Mortagne pour garder
les biens que la famille vous avait confiés. Si le duc de Montsorel,
qui vous envoie, savait qui vous êtes... hé! hé! il vous ferait rendre
des comptes étranges! Ote tes moustaches, tes favoris, ta perruque,
tes fausses décorations et tes broches d’ordres étrangers..... =(Il
lui arrache sa perruque, ses favoris, ses décorations.)= Bonjour,
drôle! Comment as-tu fait pour dévorer cette fortune si spirituellement
acquise? Elle était colossale; où l’as-tu perdue?
SAINT-CHARLES.
Dans les malheurs.
VAUTRIN.
Je comprends... Que veux-tu maintenant?
SAINT-CHARLES.
Qui que tu sois, tape là, je te rends les armes, je n’ai pas de chance
aujourd’hui: tu es le diable ou Jacques Collin.
VAUTRIN.
Je suis et ne veux être pour toi que le baron de Vieux-Chêne. Écoute
bien mon ultimatum; je puis te faire enterrer dans une de mes caves à
l’instant, à la minute; on ne te réclamera pas.
SAINT-CHARLES.
C’est vrai.
VAUTRIN.
Ce serait prudent! Veux-tu faire pour moi chez les Montsorel ce que les
Montsorel t’envoient faire ici?
SAINT-CHARLES.
Accepté! Quels avantages?
VAUTRIN.
Tout ce que tu prendras.
SAINT-CHARLES.
Des deux côtés?
VAUTRIN.
Soit! Tu remettras à celui de mes gens qui t’accompagnera tous les
actes qui concernent la famille de Langeac; tu dois les avoir encore.
Si M. de Frescas épouse mademoiselle de Christoval, tu ne seras pas son
intendant, mais tu recevras cent mille francs. Tu as affaire à des gens
difficiles, ainsi marche droit, on ne te trahira pas.
SAINT-CHARLES.
Marché conclu.
VAUTRIN.
Je ne le ratifierai qu’avec les pièces en main: jusque-là, prends
garde! =(Il sonne; tous les gens paraissent.)= Reconduisez monsieur
le chevalier avec tous les égards dus à son rang. =(A Saint-Charles,
lui montrant Philosophe.)= Voici l’homme qui vous accompagnera. =(A
Philosophe.)= Ne le quitte pas.
SAINT-CHARLES, =à part=.
Si je me tire sain et sauf de leurs griffes, je ferai main-basse sur ce
nid de voleurs.
VAUTRIN.
Monsieur le chevalier, je vous suis tout acquis.
SCÈNE IX.
VAUTRIN, LAFOURAILLE.
LAFOURAILLE.
Monsieur Vautrin!
VAUTRIN.
Eh bien!
LAFOURAILLE.
Vous le laissez aller?
VAUTRIN.
S’il ne se croyait pas libre, que pourrions-nous savoir? Mes
instructions sont données: on va lui apprendre à ne pas mettre de
cordes chez les gens à pendre. Quand Philosophe me rapportera les
pièces que cet homme doit lui remettre, on me les donnera partout où je
serai.
LAFOURAILLE.
Mais après, le laisserez-vous en vie?
VAUTRIN.
Vous êtes toujours un peu trop vifs, mes mignons: ne savez-vous donc
pas combien les morts inquiètent les vivants? Chut! j’entends Raoul...
laisse-nous.
SCÈNE X.
VAUTRIN, RAOUL DE FRESCAS.
=Vautrin rentre vers la fin du monologue: Raoul, qui est sur le
devant de la scène, ne le voit pas.=
RAOUL.
Avoir entrevu le ciel et rester sur la terre, voilà mon histoire! je
suis perdu: Vautrin, ce génie à la fois infernal et bienfaisant, cet
homme, qui sait tout et qui semble tout pouvoir, cet homme, si dur pour
les autres et si bon pour moi, cet homme qui ne s’explique que par la
féerie, cette providence, je puis dire maternelle, n’est pas, après
tout, la providence. =(Vautrin paraît avec une perruque noire, simple,
un habit bleu, pantalon de couleur grisâtre, gilet ordinaire, noir, la
tenue d’un agent de change.)= Oh! je connaissais l’amour; mais je ne
savais pas encore ce que c’était que la vengeance, et je ne voudrais
pas mourir sans m’être vengé de ces deux Montsorel!
VAUTRIN.
Il souffre. Raoul, qu’as-tu, mon enfant?
RAOUL.
Eh! je n’ai rien, laissez-moi.
VAUTRIN.
Tu me rebutes encore? tu abuses du droit que tu as de maltraiter ton
ami... A quoi pensais-tu là?
RAOUL.
A rien.
VAUTRIN.
A rien! Ah çà, Monsieur, croyez-vous que celui qui vous a enseigné ce
flegme anglais, sous lequel un homme de quelque valeur doit couvrir
ses émotions, ne connaisse pas le défaut de cette cuirasse d’orgueil?
Dissimulez avec les autres; mais avec moi, c’est plus qu’une faute; en
amitié, les fautes sont des crimes.
RAOUL.
Ne plus jouer, ne plus rentrer ivre, quitter la ménagerie de l’Opéra,
devenir un homme sérieux, étudier, vouloir une position... tu appelles
cela dissimuler.
VAUTRIN.
Tu n’es encore qu’un pauvre diplomate, tu seras grand quand tu m’auras
trompé. Raoul, tu as commis la faute contre laquelle je t’avais mis
le plus en garde. Mon enfant, qui devait prendre les femmes pour ce
qu’elles sont, des êtres sans conséquence, enfin s’en servir et non les
servir, est devenu un berger de M. de Florian; mon Lovelace se heurte
contre une Clarisse. Ah! les jeunes gens doivent frapper longtemps sur
ces idoles, avant d’en reconnaître le creux.
RAOUL.
Un sermon?
VAUTRIN.
Comment! moi qui t’ai formé la main au pistolet, qui t’ai montré à
tirer l’épée, qui t’ai appris à ne pas redouter l’ouvrier le plus fort
du faubourg, moi qui ai fait pour ta cervelle comme pour le corps,
moi qui t’ai voulu mettre au-dessus de tous les hommes, enfin moi qui
t’ai sacré roi, tu me prends pour une ganache? Allons, un peu plus de
franchise.
RAOUL.
Voulez-vous savoir ce que je pensais?... Mais non, ce serait accuser
mon bienfaiteur.
VAUTRIN.
Ton bienfaiteur! tu m’insultes. T’ai-je offert mon sang, ma vie?
suis-je prêt à tuer, à assassiner ton ennemi, pour recevoir de toi cet
intérêt exorbitant appelé reconnaissance? Pour t’exploiter, suis-je
un usurier? Il y a des hommes qui vous attachent un bienfait au cœur,
comme on attache un boulet au pied des... suffit! ces hommes-là, je
les écraserais comme des chenilles sans croire commettre un homicide!
Je t’ai prié de m’adopter pour ton père, mon cœur doit être pour toi
ce que le ciel est pour les anges, un espace où tout est bonheur et
confiance; tu peux me dire toutes tes pensées, même les mauvaises.
Parle, je comprends tout, même une lâcheté.
RAOUL.
Dieu et Satan se sont entendus pour fondre ce bronze-là!
VAUTRIN.
C’est possible.
RAOUL.
Je vais tout te dire.
VAUTRIN.
Eh bien! mon enfant, asseyons-nous.
RAOUL.
Tu as été cause de mon opprobre et de mon désespoir.
VAUTRIN.
Où? quand? Sang d’un homme! qui t’a blessé? qui t’a manqué? Dis le
lieu, nomme les gens... la colère de Vautrin passera par là!
RAOUL.
Tu ne peux rien.
VAUTRIN.
Enfant, il y a deux espèces d’hommes qui peuvent tout.
RAOUL.
Et qui sont?
VAUTRIN.
Les rois, qui sont ou doivent être au-dessus des lois. Et... tu vas te
fâcher... les criminels, qui sont au-dessous.
RAOUL.
Et comme tu n’es pas roi...
VAUTRIN.
Eh bien! je règne en dessous.
RAOUL.
Quelle affreuse plaisanterie me fais-tu là, Vautrin?
VAUTRIN.
N’as-tu pas dit que le diable et Dieu s’étaient cotisés pour me fondre?
RAOUL.
Ah! Monsieur, vous me glacez.
VAUTRIN.
Rassieds-toi! Du calme, mon enfant. Tu ne dois t’étonner de rien, sous
peine d’être un homme ordinaire.
RAOUL.
Suis-je entre les mains d’un démon ou d’un ange? Tu m’instruis sans
déflorer les nobles instincts que je sens en moi; tu m’éclaires sans
m’éblouir; tu me donnes l’expérience des vieillards, et tu ne m’ôtes
aucune des grâces de la jeunesse; mais tu n’as pas impunément aiguisé
mon esprit, étendu ma vue, éveillé ma perspicacité. Dis-moi d’où vient
ta fortune? a-t-elle des sources honorables? pourquoi me défends-tu
d’avouer les malheurs de mon enfance? pourquoi m’avoir imposé le nom du
village où tu m’as trouvé? pourquoi m’empêcher de chercher mon père ou
ma mère? Enfin, pourquoi me courber sous des mensonges? On s’intéresse
à l’orphelin, mais on repousse l’imposteur! Je mène un train qui me
fait l’égal d’un fils de duc et pair, tu me donnes une grande éducation
et pas d’état, tu me lances dans l’empyrée du monde, et l’on m’y crache
au visage qu’il n’y a plus de Frescas. On m’y demande une famille, et
tu me défends toute réponse. Je suis à la fois un grand seigneur et un
paria, je dois dévorer des affronts qui me poussent à déchirer vivants
des marquis et des ducs: j’ai la rage dans l’âme, je veux avoir vingt
duels, et je périrai! Veux-tu qu’on m’insulte encore? Plus de secrets
pour moi: Prométhée infernal, achève ton œuvre, ou brise-la.
VAUTRIN.
Eh! qui resterait froid devant la générosité de cette belle jeunesse?
Comme son courage s’allume! Allez, tous les sentiments, au grand galop!
Oh! tu es l’enfant d’une noble race. Eh bien! Raoul, voilà ce que
j’appelle des raisons.
RAOUL.
Ah!
VAUTRIN.
Tu me demandes des comptes de tutelle? les voici.
RAOUL.
Mais en ai-je le droit? sans toi vivrais-je?
VAUTRIN.
Tais-toi. Tu n’avais rien, je t’ai fait riche. Tu ne savais rien, je
t’ai donné une belle éducation. Oh! je ne suis pas encore quitte envers
toi. Un père... tous les pères donnent la vie à leurs enfants, moi, je
te dois le bonheur... Mais est-ce bien là le motif de ta mélancolie?
n’y a-t-il pas là... dans ce coffret... =(Il montre un coffret)=
certain portrait et certaines lettres cachées, et que nous lisons avec
des... Ah!...
RAOUL.
Vous avez...
VAUTRIN.
Oui, j’ai... Tu es donc touché à fond?
RAOUL.
A fond.
VAUTRIN.
Imbécile! L’amour vit de tromperie, et l’amitié de confiance.—Enfin,
sois heureux à ta manière.
RAOUL.
Eh! le puis-je? Je me ferai soldat, et... partout où grondera le canon,
je saurai conquérir un nom glorieux, ou mourir.
VAUTRIN.
Hein!... de quoi? qu’est-ce que cet enfantillage?
RAOUL.
Tu t’es fait trop vieux pour pouvoir comprendre, et ce n’est pas la
peine de te le dire.
VAUTRIN.
Je te le dirai donc. Tu aimes Inès de Christoval, de son chef princesse
d’Arjos, fille d’un duc banni par le roi Ferdinand, une Andalouse
qui t’aime et qui me plaît, non comme femme, mais comme un adorable
coffre-fort qui a les plus beaux yeux du monde, une dot bien tournée,
la plus délicieuse caisse, svelte, élégante comme une corvette noire
à voiles blanches, apportant les galions d’Amérique si impatiemment
attendus et versant toutes les joies de la vie, absolument comme la
Fortune peinte au-dessus des bureaux de loterie: je t’approuve, tu as
tort de l’aimer, l’amour te fera faire mille sottises... mais je suis
là.
RAOUL.
Ne me la flétris pas de tes horribles sarcasmes.
VAUTRIN.
Allons, on mettra une sourdine à son esprit, et un crêpe à son chapeau.
RAOUL.
Oui. Car il est impossible à l’enfant jeté dans le ménage d’un pêcheur
d’Alghero de devenir prince d’Arjos, et perdre Inès, c’est mourir de
douleur.
VAUTRIN.
Douze cent mille livres de rente, le titre de prince, des grandesses et
des économies, mon vieux, il ne faut pas voir cela trop en noir.
RAOUL.
Si tu m’aimes, pourquoi des plaisanteries quand je suis au désespoir?
VAUTRIN.
Et d’où vient donc ton désespoir?
RAOUL.
Le duc et le marquis m’ont tout à l’heure insulté chez eux, devant
elle, et j’ai vu s’éteindre toutes mes espérances... On m’a fermé la
porte de l’hôtel de Christoval. J’ignore encore pourquoi la duchesse de
Montsorel m’a fait venir. Depuis deux jours elle me témoigne un intérêt
que je ne puis m’expliquer.
VAUTRIN.
Et qu’allais-tu donc faire chez ton rival?
RAOUL.
Mais tu sais donc tout?
VAUTRIN.
Et bien d’autres choses! Enfin, tu veux Inès de Christoval? tu peux te
passer cette fantaisie.
RAOUL.
Si tu te jouais de moi?
VAUTRIN.
Raoul, on t’a fermé la porte de l’hôtel de Christoval... tu seras
demain le prétendu de la princesse d’Arjos, et les Montsorel seront
renvoyés, tout Montsorel qu’ils sont.
RAOUL.
Ma douleur vous rend fou.
VAUTRIN.
Qui t’a jamais autorisé à douter de ma parole? qui t’a donné un cheval
arabe, pour faire enrager tous les dandys exotiques ou indigènes
du bois de Boulogne? qui paye tes dettes de jeu? qui veille à tes
plaisirs? qui t’a donné des bottes, à toi qui n’avais pas de souliers?
RAOUL.
Toi, mon ami, mon père, ma famille!
VAUTRIN.