Pauvre Daucourt! Après des prodiges de courage et d'endurance, ayant dû
braver trop souvent des conditions atmosphériques qui lui faisaient
courir les plus grands dangers, il avait presque franchi le massif du
Taurus. Malgré le bris de son appareil, il pouvait espérer qu'aucun
autre Français volant dans son sillage--pas plus Bonnier que
Védrines--ne planerait avant lui au-dessus des Pyramides. Mais les
gardiens de son monoplan, qu'il aurait été facile de réparer, l'ont
laissé brûler; et, malgré son désir ardent de ne pas arrêter un si bel
effort, la Ligue nationale aérienne, dont les ressources sont limitées,
renonce à l'envoi d'un nouvel appareil. Le transport en grande vitesse,
par chemin de fer, de Paris à Eregli, coûterait près de 20.000 francs!
Nous avons reçu de M. Roux, compagnon de voyage de Daucourt, de
nouvelles notes accompagnées de photographies, les dernières sans doute.
Nous reprenons ce journal de route à Podima, dernière escale des
voyageurs avant Constantinople. (Nous renonçons à publier les vues
prises au-dessus de la Corne d'Or et du Bosphore; embrumées, elles
donnent une idée trop vague de ce panorama merveilleux.)
Le 8 novembre, après déjeuner, escortés par tous les habitants de
Podima, nos compatriotes descendent vers la plage, et bientôt le
monoplan s'envole. Le vent arrière est assez fort; pendant une centaine
de mètres, il rabat l'appareil à 10 mètres à peine au-dessus de l'eau.
On monte ensuite, assez rapidement, le long de la côte, et, au bout de
dix minutes, on vogue à 1.000 mètres au-dessus du lac Derkos.
«... La nature du terrain reste la même; collines recouvertes par
endroits de petits bois ou de broussailles fort peu propices à un
atterrissage.
» A 3 h. 1/2 nous allons droit sur Hademkeuiet nous distinguons
parfaitement la mer de Marmara. A notre gauche émerge peu à peu de la
brume, sur une étendue telle que nous doutons d'abord, la ville si
impatiemment désirée et qui termine la première partie de ce long
voyage.
» Stamboul, Péra, Scutari, ne forment à nos yeux qu'une immense
agglomération très blanche et très confuse de palais et de mosquées aux
minarets élancés. Nous dominons à la fois la mer Noire, le Bosphore et
la Marmara. Par-dessus tout cela un soleil clair, mais dont l'automne
adoucit l'éclat. Nous oublions toutes les difficultés vaincues par la
ténacité de Daucourt, et nous jouissons d'un spectacle merveilleux que
n'ont jamais contemplé les empereurs de Byzance.
» Un grand hangar se détache nettement sur le sol, au milieu du champ
d'aviation de San Stefano. Daucourt arrête le moteur et, sans bruit,
nous descendons en une glissade folle vers le point désigné qui marquera
notre dernier atterrissage sur la terre d'Europe. Alors c'est
l'enthousiasme de plusieurs centaines de compatriotes et d'amis ottomans
qui crient «Vive la France», comme si tout le génie de notre race était
représenté par l'arrivée de ces quelques morceaux de bois et de toile
auxquels nos ingénieurs ont donné les ailes et le coeur d'acier qui les
animent. On acclame notre pays: c'est la seule récompense que nous
avions désirée.
» Mme Bompard, qui était venue trois jours de suite nous attendre à San
Stefano, est la première à nous accueillir. Elle s'ingénie à rendre des
plus agréables notre court séjour à Constantinople; c'est sous sa
conduite que nous visitâmes Stamboul et ses merveilles.»
Mais que de tristesses en ce beau pays:
«... Toute la campagne environnant Constantinople est encore encombrée
de camps où couchent sous la tente, malgré la saison avancée, des
milliers de réservistes non libérés ou même des malades en observation.
Le spectacle le plus désolant est, sans contredit, le défilé
interminable des voitures sur la route d'Andrinople. Les pauvres gens
qui avaient fui en Asie à l'approche des Bulgares repassent maintenant
le Bosphore et reviennent chez eux sans espoir de trouver leur foyer
encore debout. Car la Thrace est si dévastée que dans nombre de villages
les neuf dixièmes des maisons sont complètement détruites.»
[Illustration: Le départ de Konia: le pilote Daucourt étant déjà à son
poste, le passager, M. Roux, met l'hélice en mouvement, puis se hâte de
monter sur l'appareil qui commence à rouler pour prendre son
vol.--_Instantanés de m. du Jeu._]
M. Roux s'étend longuement sur l'influence que nous possédons à
Constantinople, sur la diffusion de notre langue dans toutes les classes
de la société, sur l'estime et l'amitié que les Turcs manifestent pour
la France.
On en jugera, d'ailleurs, par la lettre suivante que lui remit Djemal
bey, au moment du départ:
«Le soussigné, gouverneur militaire de Constantinople et commandant par
intérim le premier corps d'armée, colonel Djemal bey, présente M.
Daucourt et son compagnon, M. Roux, qui ont entrepris le raid
Paris-Constantinople-Le Caire, à tous les fonctionnaires civils et
militaires et à tous les officiers chargés du maintien de l'ordre. Ce
sont deux héros qui se sacrifient pour la science, et ces deux courageux
et intrépides Français sont des amis sincères des Ottomans. Sur quelque
point de l'empire qu'ils se trouvent, qu'on leur donne toutes facilités,
et qu'on leur complète tout ce qui leur manque. J'ordonne donc à tous
les agents 'de la force publique qu'on leur accorde aide et protection
avec les égards dignes d'eux.»
[Illustration: Les monts Hadji Dagh, à l'ouest de la ville de Karaman.]
Nos voyageurs quittent San Stefano le 15 novembre à 3 heures du soir,
escortés jusqu'à Scutari par deux aviateurs ottomans:
«... Cette fois nous passons à faible hauteur et sur Stamboul même. Les
ruines des anciens murs de Byzance se détachent nettement, et, si le
spectacle est moins grandiose que celui qui s'offrit à notre arrivée,
par contre nous distinguons la ville dans ses moindres détails. Pendant
que nous approchons de la côte d'Asie, je me retourne souvent pour voir
encore Constantinople qui fuit dans la brume. Voici les îles des
Princes, puis le golfe d'Ismid; de chaque côté se dressent les premières
montagnes d'Anatolie, fort irrégulières, au milieu d'une campagne très
cultivée, du moins près de la mer.
» A 3 h. 15 nous passons encore au-dessus d'un camp d'un millier de
tentes; un peu plus tard, nous laissons sur notre gauche Ismid,
l'antique Nicomédie, et nous apercevons dans le port trois vieilles
frégates datant au moins d'un demi-siècle. Nous devons éviter que la
nuit nous surprenne dans les défilés de Biledjik, et, à 1 heures, nous
atterrissons à Ada-Bazar, dans un mauvais champ labouré. C'est la cohue
habituelle jusqu'à ce que le gouverneur Haliss bey nous emmène dans sa
voiture à l'hôtel. Nous trouvons ici comme partout le même accueil
charmant et l'hospitalité turque légendaire.
» Haliss bey a mis un landau à notre disposition, et nous ne sortons que
suivis par deux officiers qui assistent à tous les dîners où nous sommes
conviés. Nous préférerions flâner à pied, mais le temps épouvantable qui
nous retient ici nous oblige à prendre la voiture, et les rues sont si
mal pavées que nous devons nous cramponner aux portières pour ne pas
tomber les uns sur les autres.»
[Illustration: Le mont Kara Dagh, au nord de la ville de Karaman.]
Nos compatriotes prennent contact avec la population arménienne au cours
d'un dîner que leur offre Aram Nigorossian, directeur de l'École
centrale, sous la présidence de l'archevêque d'Ismid, Mgr Stepannos. Et,
durant leur séjour forcé à Ada-Bazar, on rivalise de zèle pour leur
faire comprendre la question arménienne.
L'arrivée de l'aéroplane a, d'ailleurs, produit une grande sensation
dans toute la province.
«...Des paysans viennent de très loin pour voir notre Borel qui fait
triste figure sous la pluie au milieu de la boue dont il aura
grand'peine à sortir. Nous avons recouvert le moteur, l'hélice et le
fuselage avec de grandes bâches, mais les ailes sont submergées d'eau
depuis trois jours. A quelques pas, sous une petite tente, s'abritent,
faisant un peu de feu pour se réchauffer, les trois soldats qui gardent
notre appareil.
» Nous ne voyons toujours pas les sommets des montagnes que nous devons
survoler, tant les nuages sont bas. Impossible de partir dans de telles
conditions. Le vent n'est rien en aviation à côté du brouillard, surtout
en pays de montagnes, car nous pouvons nous trouver subitement dans la
brume et perdre la direction. A la vitesse de 100 kilomètres à l'heure,
il sera impossible au pilote d'éviter à temps le premier obstacle,
montagne ou forêt, qui se dressera tout à coup devant nous.»
Enfin, le 24 novembre, le temps se lève; le monoplan s'envole vers Konia
où il est attendu depuis trois jours.
[Illustration: Eregli et la chaîne du Taurus couverte de neige, vus du
monoplan de Daucourt et Roux à 1.800 mètres de hauteur.--_Photographies
H. Roux._]
[Illustration: L'appareil de Daucourt après l'accident d'atterrissage.]
[Illustration: Le lendemain matin après l'incendie.]
LE RAID PARIS-LE CAIRE DE DAUCOURT ET ROUX INTERROMPU A BOZANTI PAR LA
DESTRUCTION DE LEUR APPAREIL.
«... Le Père Gaudens, supérieur des Assomptionniste est à la tête de sa
fanfare et de ses trois cents élèves, les écoles turques forment
elles-mêmes un cortège pittoresque. Les banques, les boutiques, toutes
les maisons sont fermées. Le grand _Tcherili_, descendant des sultans
heldjacides, chef religieux des derviches tourneurs, et qui a conservé
la prérogative de ceindre le sabre du sultan le jour du couronnement,
est venu au-devant de nous avec une délégation de derviches tourneurs et
de hodjas. Nous sommes reçus par M. de Tcherkavsky, consul de Russie,
qui remplit les fonctions de consul de France et de six autres nations.
Ici, encore, tout le monde parle français.»
Le lendemain, à dix heures, départ aux accents de la _Marseillaise_ et
de l'hymne russe joués par les élèves du père Gaudens. Les voyageurs
aperçoivent bientôt à l'horizon la ligne neigeuse qui dessine les hauts
sommets du Taurus. Laissant à gauche le mont Kara Dagh, isolé sur le
plateau, ils passent au-dessus de la ville de Karaman, et, à midi, ils
descendent à Eregli.
«... On nous raconte des choses bien amusantes. En nous apercevant au
loin, des femmes arméniennes se mettent à genoux et chantent des
cantiques en se frappant la poitrine. Un vieux prêtre turc fend la foule
en s'écriant: «Je veux voir les hommes qui descendent du ciel.» Un
fonctionnaire morigène le populo qui l'entoure: «Voilà comment sont les
Français; ils travaillent, ils aiment la science et ils aiment à voler
comme les oiseaux. Vous, vous êtes paresseux et c'est pourquoi vous ne
savez encore que marcher comme les animaux.»
M. Roux quitte alors son compagnon pour gagner Adana en chemin de fer et
en voiture. Daucourt veut monter à 3.000 mètres pour franchir le Taurus;
comme il est déjà chargé de 160 litres d'essence, il lui est impossible
de garder son passager.
A la station de Kiilek, M. Roux apprend la chute de l'aviateur. Ce
dernier le rejoint le lendemain à Adana, ayant fait la route, partie à
cheval, partie sur une autodraisienne mise à sa disposition par un
Allemand aimable, M. Hausba, ingénieur en chef de la ligne de chemin de
fer.
Daucourt raconte ainsi son accident:
Le ciel étant brumeux autour d'Eregli, il demanda télégraphiquement à
plusieurs stations des renseignements sur l'état atmosphérique. Les uns
lui signalèrent le vent du sud, d'autres celui du Nord. Le temps
devenant plus clair vers midi, il partit et s'éleva graduellement à
2.500 mètres. En approchant de Bozanti, les nuages enveloppaient les
sommets autour de lui et il dut songer à descendre. Le vent soufflait en
sens contraire de deux vallées se coupant à angle droit; pris dans une
véritable tornade, obligé d'atterrir sur un petit espace encombré
d'arbres, il arriva au sol avec une vitesse telle que son aile gauche
coupa le sommet d'un arbre, et l'entraîna avec l'appareil qui s'arrêta
une vingtaine de mètres plus loin, assez endommagé.
Mieux qu'aucune description, les photographies montrent les difficultés
de l'atterrissage sur cet étroit espace de terre semé de cailloux,
piqueté d'arbres, encerclé de tous côtés par les montagnes. On ne peut
cependant qu'admirer la chance ou l'habileté de Daucourt pour avoir
trouvé un sol relativement si favorable dans la région
extraordinairement abrupte des _Portes de Cilicie_. Ces défilés sauvages
ne se trouvent point au coeur du Taurus; ils sont situés sur le versant
sud, dans les derniers contreforts du massif, sur la route de Bozanti à
Adana, dont M. Roux fit une partie en voiture.
Comme nous le disions en commençant ce compte rendu, et comme
l'indiquent nos photographies, le monoplan était fort réparable,--en
trois jours, nous écrit M. Roux. Mais les gendarmes chargés de le garder
pendant la nuit se firent remplacer par un paysan qui, probablement,
alluma du feu pour se réchauffer et s'endormit. Car ce pauvre homme fut
lui-même surpris et fort maltraité par l'incendie. Et, vers 8 heures du
matin, on vint annoncer au malheureux pilote que son appareil achevait
de brûler. Il fut d'autant plus navré qu'il avait cédé, en quelque sorte
malgré lui, à l'insistance des gendarmes, auxquels il eût préféré un
homme de confiance payé par lui-même.
*
* *
Quels que soient les regrets, fort compréhensibles, des deux intrépides
voyageurs qu'une vulgaire question matérielle empêche d'achever leur
raid magnifique, ils pourront se vanter, l'un et l'autre, d'avoir fait
preuve d'une valeur et d'une habileté exceptionnelles; et, s'ils doivent
renoncer à la joie de se voir acclamer à Jérusalem et au pied des
Pyramides, ils garderont un doux et glorieux souvenir de leur randonnée
sur cette terre d'Asie Mineure où, les premiers, ils ont fait descendre
du ciel les couleurs françaises.
Nous avons dit à plusieurs reprises à quel point Daucourt et son
compagnon étaient frappés du degré que, du Bosphore au Taurus, atteint
la culture française» La petite pièce de vers que nous recevons d'Adana
en est la preuve la plus éloquente, la plus agréable à accueillir, que
nous puissions souhaiter. L'auteur, M. Hrand Sarian, fut boursier du
gouvernement ottoman à Paris. On n'en est pas moins délicieusement
surpris de voir un habitant de la lointaine Adana exprimer dans le plus
pur français et avec toute la chaleur communicative de l'âme orientale
ses sentiments pour la France: