LES ÉVÉNEMENTS DE SAVERNE

[Illustration: Le sergent Hôflich, qui offrit trois marks pour «la peau

d'un Alsacien».]

Et d'abord on avait, à Saverne, la certitude que les paroles

outrageantes reprochées au lieutenant von Forstner avaient bien été

prononcées par lui. Douze recrues en avaient témoigné, à la grande

fureur de l'autorité militaire qui avait vu, dans cette «indiscrétion»,

une manière de complot de caserne et qui, en attendant d'autres

sanctions plus dures, avait changé de garnison les soldats alsaciens et

mis d'office à la retraite l'adjudant Baillet, malgré ses quatorze ans

de bons et loyaux services. Ces mesures, naturellement, n'avaient pu

qu'augmenter l'irritation locale. Sans doute, le lieutenant von Forstner

eût-il été sage en évitant, en ces circonstances, de paraître dans les

rues de Saverne. Il s'y montra néanmoins, mais avec une escorte, quelque

peu ridicule, de quatre hommes armés, qui l'accompagnèrent partout, au

restaurant, au bureau de tabac, et chez le marchand de chocolat. Des

gamins--comme en tous pays--ne manquèrent point de suivre les soldats et

se réjouirent, sans discrétion, de voir un herr lieutenant aussi bien

protégé. Leur rire, ce rire d'Alsace qui déplaît si fort aux immigrés,

exaspéra M. von Forstner et ses camarades. Une première fois, le 26

novembre au soir, un lieutenant du 99e, nommé Schadt, en revenant d'un

banquet d'officiers, avec l'inévitable von Forstner, avait fait sortir

la garde de la caserne pour arrêter les gens qui riaient sur le passage

des officiers: d'où l'arrestation d'un apprenti boulanger et d'un

paisible agent de banque, M. Lucien Kahn, que le sous-préfet fit

remettre en liberté dans la soirée. Mais cette sorte d'agression

préludait à des événements plus graves. Le lendemain, en effet, vers les

7 heures du soir, le lieutenant von Forstner, quittant la caserne avec

son escorte de soldats, retrouva du même coup son cortège de gamins,

qui, de plus en plus fort, criaient à la chien-lit. Le lieutenant Schadt

fit aussitôt sortir du corps de garde 80 soldats en armes, et le colonel

von Reutter, accouru, ordonna lui-même aux tambours de battre la charge.

Il n'y avait cependant, hors les enfants, que de rares curieux, quatre

ou cinq paisibles badauds sur lesquels se ruèrent les soldats. Huit

hommes envahirent même, on ne sait trop pourquoi, une maison voisine,

firent irruption dans l'appartement occupé par un menuisier nommé Lévy

qu'ils arrêtèrent après avoir brutalisé de la façon la plus odieuse sa

mère, une octogénaire infirme qui, peut-être, «avait ri». Mais cet

exploit ne devait être ni le dernier ni le plus fort. A ce moment en

effet, les juges de Saverne et le procureur impérial sortaient du palais

de justice, après une audience prolongée. Le lieutenant Schadt, qui

avait organisé la chasse à l'homme, fit arrêter le procureur impérial

lui-même et l'un des juges, malgré leurs véhémentes protestations. Ces

prisonniers, comme l'on pense, ne furent pas longtemps retenus, mais ce

fait, inouï, donne la mesure du sang-froid des troupes de Saverne. De

paisibles citoyens, cette nuit-là, des enfants, couchèrent dans les

locaux disciplinaires, tandis que se préparaient les protestations

indignées que, dès le lendemain, le président du tribunal et le corps

municipal télégraphiaient, le premier au ministre de la Justice, et le

second au Reichstag.

[Illustration: M. Lucien Kahn, arrêté pour avoir ri.]

[Illustration: Le lieutenant von Forstner sortant du bureau de tabac

devant lequel l'attendait son escorte.--_Instantané R. Weil, pris à 4

heures du soir._]

[Illustration: Une patrouille sortant de la caserne, ancien château de

Rohan. _Phot. A. Merckling._]

[Illustration: Le conseiller de justice Kalisch, qui fut arrêté, le

conseiller Beemelmans et un de leurs amis.]

La dépêche de la municipalité de Saverne réclamant la protection des

lois pour la population civile contre les excès des militaires fut lue

au Reichstag, le 1er décembre, par le président Kaempf au milieu d'une

émotion profonde. Le groupe des députés alsaciens-lorrains prit texte de

cette protestation pour interpeller le chancelier, qui se contenta, ce

jour-là, de répondre qu'une enquête étant ouverte il fallait en attendre

le résultat. Or, voici que, le lendemain même de cette prise de contact,

une singulière nouvelle vint mettre le comble à l'exaspération des

députés. On apprenait, en effet, que M. von Forstner--cet «énergumène»,

comme on l'appelle couramment au Reichstag--avait, dans la matinée, au

cours d'une promenade militaire avec sa compagnie, blessé à la tête à

coups de sabre un jeune cordonnier infirme, du nom de Charles Blank. Le

rapport officiel disait que des gamins avaient entouré les soldats dans

la traversée de Dettwiller, à l'ouest de Saverne, et que le lieutenant

avait dû leur faire donner la chasse par trente de ses hommes. Les

enfants, plus agiles, avaient échappé aisément, gaiement. Et, sans doute

pour ne point revenir les mains vides, les soldats--avec ce même

discernement qui leur avait fait arrêter un procureur impérial--étaient

tombés sur un passant peu valide, puisqu'il avait un pied bot, mais qui,

néanmoins, se débattit comme un diable. Eut-il un geste menaçant? On ne

sait trop ce qu'il faut croire de la version officielle. Ce qu'il y a de

certain, c'est que le terrible lieutenant n'hésita pas à se servir de

ses armes contre cet homme désarmé, et le malheureux infirme fut

conduit, la tête en sang, chez le bourgmestre de Dettwiller qui le prit

aussitôt sous sa protection.

[Illustration: LES JOURNÉES TROUBLÉES DE SAVERNE.--Lecture publique de

la proclamation de la municipalité, recommandant aux habitants de

s'abstenir de toute manifestation et de rester chez eux le soir

venu.--_Phot. A. Dahlet._]

[Illustration: Le lieut. von Forstner. Une promenade du lieutenant von

Forstner dans les rues de Saverne.]

Le lendemain 3 décembre, au Reichstag, en d'éloquentes protestations, M.

Fehrenbach, député du centre, après avoir parlé du préjudice moral

énorme causé par ces incidents à l'empire, affirma que «si jamais

L'autorité militaire devait l'emporter sur l'autorité civile, c'en

serait fini de l'Allemagne»; et M. von Calker, député national-libéral

et professeur à l'université de Strasbourg, déclara que tous les

résultats obtenus par la politique de réconciliation en Alsace-Lorraine

étaient désormais «fichus». La réponse embarrassée du chancelier,

l'attitude dédaigneuse du ministre de la Guerre, accrurent l'irritation

très générale de l'assemblée, et, le 4 décembre, dans ce pays au régime

presque absolu, et dont le peuple est le plus militariste du monde, on

vit les nationalistes et les centristes s'allier aux radicaux et aux

socialistes pour exprimer à une immense majorité (293 voix contre 54), à

propos des incidents militaires de Saverne, leur méfiance envers le

chancelier de l'empire.

[Illustration: LA SANCTION DES INCIDENTS DE SAVERNE.--Le départ du 99e

d'infanterie pour les camps de Bitche et de Haguenau. Le régiment se

dirige vers les quais d'embarquement ou l'attendent deux trains

spéciaux.--_Phot. A. Merckling._]

[Illustration: L'empereur et le chancelier.]

[Illustration: Le comte de Wedel et M. de Bethmann-Hollweg.]

[Illustration: Les généraux von Deimling et von Linker.]

L'Illustration, No. 3694, 13 Décembre 1913 · 第 17 / 42 题