Les Allemands, sans doute, ont été les premiers surpris du
retentissement si grave que viennent d'avoir, au Reichstag et dans toute
l'Allemagne, les incidents de Saverne. Il y a, semble-t-il, quelque
chose de changé dans la manière allemande de concevoir le respect de la
dignité individuelle et de la fierté d'une race. Les exploits de la
petite garnison d'Alsace ont porté un coup imprévu et peut-être décisif
à la toute-puissance du colosse militaire. Le régime de la botte
allemande a été blâmé par le peuple allemand lui-même. Le pouvoir
personnel, le cabinet impérial, a été atteint par le vote qui a frappé
le chancelier, et des voix, de grandes voix qui ont été entendues par
toute l'Europe, ont déclaré, au Reichstag, que le régime d'arbitraire et
de vexation n'avait pas l'approbation du pays et que nulle part, en
aucune circonstance, l'armée n'était au-dessus de la loi.
Il faut bien reconnaître aussi que rarement le bon sens d'un peuple eut
lieu d'être exaspéré par autant de gestes odieux et de maladresses
accumulées. Nous pouvions croire, lorsque, dans notre numéro du 22
novembre, nous reproduisions les portraits, désormais historiques, du
lieutenant von Forstner et du colonel von Reutter, que les incidents,
alors connus--l'injure aux Alsaciens, traités de _wackes_ ou voyous,
l'insulte au drapeau français et à la légion étrangère, les mesures
inadmissibles prises par le colonel von Reutter contre la population
civile de Saverne--n'auraient d'autres suites que de promptes sanctions,
opportunément venues d'en haut, de Strasbourg ou de Berlin. Mais, à la
stupeur générale, en deçà comme au delà du Rhin, les choses se passèrent
tout autrement. La «petite garnison» poursuivit ses exploits et le
lieutenant von Forstner, ni découragé, ni blâmé, continua, avec
l'approbation de son colonel et vraisemblablement du chef du 19e corps
d'armée, le général von Deimling, d'exaspérer, par son attitude, par ses
gestes, par sa seule présence, une population réputée depuis des siècles
pour son très paisible caractère.
[Illustration: L'adjudant Baillet, contraint de quitter l'armée après
quatorze ans de service.]
[Illustration: Le général von Deimling, commandant du XVe corps à
Strasbourg.]
[Illustration: Mme Lévy (76 ans), qui fut brutalisée chez elle par les
soldats.]
[Illustration: Charles Blank, l'infirme frappé d'un coup de sabre par le
lieutenant von Forstner.]