DIALOGUE MÉMORABLE ENTRE LA JUNGFRAU ET TARTARIN.--UN SALON
NIHILISTE.--LE DUEL AU COUTEAU DE CHASSE.--AFFREUX CAUCHEMAR.--«C'EST
MOI QUE VOUS CHERCHEZ, MESSIEURS?»--ÉTRANGE ACCUEIL FAIT PAR
L'HOTELIER MEYER A LA DÉLÉGATION TARASCONNAISE.
Comme tous les hôtels chics d'Interlaken, l'hôtel Jungfrau, tenu par
Meyer, est situé sur le Hoeheweg, large promenade à la double allée de
noyers qui rappelait vaguement à Tartarin son cher Tour de ville,
moins le soleil, la poussière et les cigales; car, depuis une semaine
de séjour, la pluie n'avait cessé de tomber.
Il habitait une très belle chambre avec balcon, au premier étage; et
le matin, faisant sa barbe devant la petite glace à main pendue à la
croisée, une vieille habitude de voyage, le premier objet qui frappait
ses yeux par delà des blés, des luzernes, des sapinières, un cirque de
sombres verdures étagées, c'était la Jungfrau sortant des nuages sa
cime en corne, d'un blanc pur de neige amoncelée, où s'accrochait
toujours le rayon furtif d'un invisible levant. Alors entre l'Alpe
rose et blanche et l'Alpiniste de Tarascon, s'établissait un court
dialogue qui ne manquait pas de grandeur.
«Tartarin, y sommes-nous?» demandait la Jungfrau sévèrement.
«Voilà, voilà...» répondait le héros, son pouce sous le nez, se hâtant
de finir sa barbe; et, bien vite, il atteignait son complet à carreaux
d'ascensionniste, au rancart depuis quelques jours, le passait en
s'injuriant:
«Coquin de sort! c'est vrai que ça n'a pas de nom...
Mais une petite voix discrète et claire montait entre les myrtes en
bordure devant les fenêtres du rez-de-chaussée:
«Bonjour... disait Sonia, le voyant paraître au balcon... le landau
nous attend... dépêchez-vous donc, paresseux...
--Je viens, je viens...
En deux temps, il remplaçait sa grosse chemise de laine par du linge
empesé fin, ses knickers-bockers de montagne par la jaquette
vert-serpent qui, le dimanche, à la musique, tournait la tête à toutes
les dames de Tarascon.
Le landau piaffait devant l'hôtel, Sonia déjà installée à côté de son
frère, plus pâle et creusé de jour en jour malgré le bienfaisant
climat d'Interlaken; mais, au moment de partir, Tartarin voyait
régulièrement se lever d'un banc de la promenade et s'approcher, avec
le lourd dandinement d'ours de montagne, deux guides fameux de
Grindelwald, Rodolphe Kaufmann et Christian Inebnit, retenus par lui
pour l'ascension de la Jungfrau et qui, chaque matin, venaient voir si
leur monsieur était disposé.
L'apparition de ces deux hommes aux fortes chaussures ferrées, aux
vestes de futaine, râpées au dos et sur l'épaule par le sac et les
cordes d'ascension, leurs faces naïves et sérieuses, les quatre mots
de français qu'ils baragouinaient péniblement en tortillant leurs
grands chapeaux de feutre, c'était pour Tartarin un véritable
supplice. Il avait beau leur dire:
«Ne vous dérangez pas... je vous préviendrai...
Tous les jours, il les retrouvait à la même place et s'en débarrassait
par une grosse pièce proportionnée à l'énormité de son remords.
Enchantés de cette façon de «faire la Jungfrau», les montagnards
empochaient le _trinkgeld_ gravement et reprenaient d'un pas résigné,
sous la fine pluie, le chemin de leur village, laissant Tartarin
confus et désespéré de sa faiblesse. Puis le grand air, les plaines
fleuries reflétées aux prunelles limpides de Sonia, le frôlement d'un
petit pied contre sa botte au fond de la voiture... Au diable la
Jungfrau! Le héros ne songeait qu'à ses amours, ou plutôt à la
mission qu'il s'était donnée de ramener dans le droit chemin cette
pauvre petite Sonia, criminelle inconsciente, jetée par dévouement
fraternel hors la loi et hors la nature.
C'était le motif qui le retenait à Interlaken, dans le même hôtel que
les Wassilief. A son âge, avec son air papa, il ne pouvait songer
se faire aimer de cette enfant; seulement, il la voyait si douce, si
bravette, si généreuse envers tous les misérables de son parti, si
dévouée pour ce frère, que les mines sibériennes lui avaient renvoy
le corps rongé d'ulcères, empoisonné de vert-de-gris, condamné à mort
par la phtisie plus sûrement que par toutes les cours martiales! Il y
avait de quoi s'attendrir, allons!
Tartarin leur proposait de les emmener à Tarascon, de les installer
dans un bastidon plein de soleil aux portes de la ville, cette bonne
petite ville où il ne pleut jamais, où la vie se passe en chansons et
en fêtes. Il s'exaltait, esquissait un air de tambourin sur son
chapeau, entonnait le gai refrain national sur une mesure de
farandole:
_Lagadigade
La Tarasco, la Tarasco,
Lagadigade
La Tarasco de Casteù._
Mais tandis qu'un sourire ironique amincissait encore les lèvres du
malade, Sonia secouait la tête. Ni fêtes ni soleil pour elle, tant
que le peuple russe râlerait sous le tyran. Sitôt son frère
guéri,--ses yeux navrés disaient autre chose,--rien ne l'empêcherait
de retourner là-bas souffrir et mourir pour la cause sacrée.
«Mais, coquin de bon sort! criait le Tarasconnais, après ce tyran là,
si vous le faites sauter, il en viendra un autre... Il faudra donc
recommencer... Et les années se passent, vé! le temps du bonheur et
des jeunes amours...» Sa façon de dire «amour» à la tarasconnaise,
avec les _r_ et les yeux hors du front, amusait la jeune fille; puis,
sérieuse, elle déclarait qu'elle n'aimerait jamais que l'homme qui
délivrerait sa patrie. Oh! celui-là, fut-il laid comme Bolibine,
plus rustique et grossier que Manilof, elle était prête à se donner
toute à lui, à vivre à ses côtés en libre grâce, aussi longtemps que
durerait sa jeunesse de femme, et que cet homme voudrait d'elle.
«En libre grâce!» le mot dont se servent les nihilistes pour qualifier
ces unions illégales contractées entre eux par le consentement
réciproque. Et de ce mariage primitif, Sonia parlait tranquillement,
avec son air de vierge, en face du Tarasconnais, bon bourgeois,
électeur paisible, tout disposé pourtant à finir ses jours auprès de
cette adorable fille, dans ledit état de libre grâce, si elle n'y
avait mis d'aussi meurtrières et abominables conditions.
Pendant qu'ils devisaient de ces choses extrêmement délicates, des
champs, des lacs, des forêts, des montagnes se déroulaient devant eux
et, toujours, à quelque tournant, à travers le frais tamis de cette
perpétuelle ondée qui suivait le héros dans ses excursions, la
Jungfrau dressait sa cime blanche comme pour aiguiser d'un remords la
délicieuse promenade. On rentrait déjeuner, s'asseoir à l'immense
table d'hôte où les Riz et les Pruneaux continuaient leurs hostilités
silencieuses dont se désintéressait absolument Tartarin, assis près de
Sonia, veillant à ce que Boris n'eût pas de fenêtre ouverte dans le
dos, empressé, paternel, mettant à l'air toutes ses séductions d'homme
du monde et ses qualités domestiques d'excellent lapin de choux.
Ensuite, on prenait le thé chez les Russes, dans le petit salon ouvert
au rez-de-chaussée devant un bout de jardin, au bord de la promenade.
Encore une heure exquise pour Tartarin, de causerie intime, à voix
basse, pendant que Boris sommeillait sur un divan. L'eau chaude
grésillait dans le samovar; une odeur de fleurs mouillées se glissait
par l'entre-bâillure de la porte avec le reflet bleu des glycines qui
l'encadraient. Un peu plus de soleil, de chaleur, et c'était le rêve
du Tarasconnais réalisé, sa petite Russe installée là-bas, près de
lui, soignant le jardinet du baobab.
Tout à coup, Sonia tressautait:
«Deux heures!... Et le courrier?
--On y va», disait le bon Tartarin; et rien qu'à l'accent de sa voix,
au geste résolu et théâtral dont il boutonnait sa jaquette, empoignait
sa canne, on eût deviné la gravité de cette démarche en apparence
assez simple, aller à la poste restante chercher le courrier des
Wassilief.
Très surveillés par l'autorité locale et la police russe, les
nihilistes, les chefs surtout, sont tenus à de certaines précautions,
comme de se faire adresser lettres et journaux bureau restant, et sur
de simples initiales.
Depuis leur installation à Interlaken, Boris se traînant à peine,
Tartarin, pour éviter à Sonia l'ennui d'une longue attente au guichet
sous des regards curieux, s'était chargé à ses risques et périls de
cette corvée quotidienne. La poste aux lettres n'est qu'à dix minutes
de l'hôtel, dans une large et bruyante rue faisant suite à la
promenade et bordée de cafés, de brasseries, de boutiques pour les
étrangers, étalages d'alpenstocks, guêtres, courroies, lorgnettes,
verres fumés, gourdes, sacs de voyage, qui semblaient là tout exprès
pour faire honte à l'Alpiniste renégat. Des touristes défilaient en
caravanes, chevaux, guides, mulets, voiles bleus, voiles verts, avec
le brimbalement des cantines à l'amble des bêtes, les pics ferrés
marquant le pas contre les cailloux; mais cette fête, toujours
renouvelée, le laissait indifférent. Il ne sentait même pas la bise
fraîche à goût de neige qui venait de la montagne par bouffées,
uniquement attentif à dépister les espions qu'il supposait sur ses
traces.
Le premier soldat d'avant garde, le tirailleur rasant les murs dans la
ville ennemie, n'avance pas avec plus de méfiance que le Tarasconnais
pendant ce court trajet de l'hôtel à la poste. An moindre coup de
talon sonnant derrière les siens, il s'arrêtait attentivement devant
les photographies étalées, feuilletait un livre anglais ou allemand
pour obliger le policier à passer devant lui; ou bien il se retournait
brusquement, dévisageait sous le nez, avec des yeux féroces, une
grosse fille d'auberge allant aux provisions, ou quelque touriste
inoffensif, vieux Pruneau de table d'hôte, qui descendait du trottoir,
épouvanté, le prenant pour un fou.
A la hauteur du bureau dont les guichets ouvrent assez bizarrement
même la rue, Tartarin passait et repassait, guettait les physionomies
avant de s'approcher, puis s'élançait, fourrait sa tête, ses épaules,
dans l'ouverture, chuchotait quelques mots indistinctement, qu'on lui
faisait toujours répéter, ce qui le mettait au désespoir, et,
possesseur enfin du mystérieux dépôt, rentrait à l'hôtel par un grand
détour du côté des cuisines, la main crispée un fond de sa poche sur
le paquet de lettres et de journaux, prêt à tout déchirer, à tout
avaler à la moindre alerte.
Presque toujours Manilof et Bolibine attendaient les nouvelles chez
leurs amis; ils ne logeaient pas à l'hôtel pour plus d'économie et de
prudence. Bolibine avait trouvé de l'ouvrage dans une imprimerie, et
Manilof, très habile ébéniste, travaillait pour des entrepreneurs. Le
Tarasconnais ne les aimait pas; l'un le gênait par ses grimaces, ses
airs narquois, l'autre le poursuivait de mines farouches. Puis ils
prenaient trop de place dans le coeur de Sonia.
«C'est un héros!» disait-elle de Bolibine, et elle racontait que
pendant trois ans il avait imprimé tout seul une feuille
révolutionnaire en plein coeur de Pétersbourg. Trois ans sans
descendre une fois, sans se montrer à une fenêtre, couchant dans un
grand placard où la femme qui le logeait l'enfermait tous les soirs
avec sa presse clandestine.
Et la vie de Manilof, pendant six mois, dans les sous-sols du Palais
d'hiver, guettant l'occasion, dormant, la nuit, sur sa provision de
dynamite, ce qui finissait par lui donner d'intolérables maux de tête,
des troubles nerveux aggravés encore par l'angoisse perpétuelle, les
brusques apparitions de la police avertie vaguement qu'il se tramait
quelque chose et venant tout à coup surprendre les ouvriers employés
au palais. A ses rares sorties, Manilof croisait sur la place de
l'Amirauté un délégué du Comité révolutionnaire qui demandait tout bas
en marchant:
«Est-ce fait?
--Non, rien encore...» disait l'autre sans remuer les lèvres. Enfin,
un soir de février, à la même demande dans les mêmes termes, il
répondait avec le plus grand calme:
«C'est fait...
Presque aussitôt un épouvantable fracas confirmait ses paroles et,
toutes les lumières du palais s'éteignant brusquement, la place se
trouvait plongée dans une obscurité complète que déchiraient des cris
de douleur et d'épouvante, des sonneries de clairons, des galopades de
soldats et de pompiers accourant avec des civières.
Et Sonia interrompant son récit:
«Est-ce horrible, tant de vies humaines sacrifiées, tant d'efforts, de
courage, d'intelligence inutiles?... Non, non, mauvais moyens, ces
tueries en masse... Celui qu'on vise échappe toujours... Le vrai
procédé, le plus humain, serait d'aller au tsar comme vous alliez au
lion, bien déterminé, bien armé, se poster à une fenêtre, une portière
de voiture... et quand il passerait...
--Bé oui!... certaine_main_...» disait Tartarin embarrassé, feignant
de ne pas saisir l'allusion, et tout de suite il se lançait dans
quelque discussion philosophique, humanitaire, avec un des nombreux
assistants. Car Bolibine et Manilof n'étaient pas les seuls visiteurs
des Wassilief. Tous les jours se montraient des figures nouvelles:
des jeunes gens, hommes ou femmes, aux tournures d'étudiants pauvres,
d'institutrices exaltées, blondes et roses, avec le front têtu et le
féroce enfantillage de Sonia; des illégaux, des exilés, quelques-uns
même condamnés à mort, ce qui ne leur ôtait rien de leur expansion de
jeunesse.
Ils riaient, causaient haut, et, la plupart parlant français, Tartarin
se sentait vite à l'aise. Ils l'appelaient «l'oncle», devinaient en
lui quelque chose d'enfantin, de naïf, qui leur plaisait. Peut-être
abusait-il un peu de ses récits de chasse, relevant sa manche jusqu'au
biceps pour montrer sur son bras la cicatrice d'un coup de griffe de
panthère, ou faisant tâter sous sa barbe les trous qu'y avaient
laissés les crocs d'un lion de l'Atlas, peut-être aussi se
familiarisait-il un peu trop vite avec les gens, les appelant de leurs
petits noms au bout de cinq minutes qu'on était ensemble:
«Écoutez, Dmitri... Vous me connaissez Fédor Ivanovitch...» Pas
depuis bien longtemps, en tout cas; mais il leur allait tout de même
par sa rondeur, son air aimable, confiant, si désireux de plaire. Ils
lisaient des lettres devant lui, combinaient des plans, des mots de
passe pour dérouter la police, tout un côté conspirateur dont
s'amusait énormément l'imagination du Tarasconnais; et, bien qu'oppos
par nature aux actes de violence, il ne pouvait parfois s'empêcher de
discuter leurs projets homicides, approuvait, critiquait, donnait des
conseils dictés par l'expérience d'un grand chef qui a marché sur le
sentier de la guerre, habitué au maniement de toutes les armes, aux
luttes corps à corps avec les grands fauves.
Un jour même qu'ils parlaient en sa présence de l'assassinat d'un
policier poignardé par un nihiliste au théâtre, il leur démontra que
le coup avait été mal porté et leur donna une leçon de couteau:
«Comme ceci, _vé!_ de bas on haut. On ne risque pas de se blesser...
Et s'animant à sa propre mimique:
«Une supposition, _té!_ que je tienne votre despote entre
quatre-z'yeux, dans une chasse à l'ours. Il est là-bas où vous êtes,
Fédor; moi, ici, près du guéridon, et chacun son couteau de chasse...
A nous deux, monseigneur, il faut en découdre...
Campé au milieu du salon, ramassé sur ses jambes courtes pour mieux
bondir, râlant comme un bûcheron ou un geindre, il leur mimait un vrai
combat terminé par son cri de triomphe quand il eut enfoncé l'arme
jusqu'à la garde, de bas en haut, coquin de sort! dans les entrailles
de son adversaire.
«Voilà comme ça se joue, mes petits!
Mais quels remords ensuite, quelles terreurs, lorsque échappé au
magnétisme de Sonia et de ses yeux bleus, à la griserie que dégageait
ce bouquet de têtes folies, il se trouvait seul, en bonnet de nuit,
devant ses réflexions et son verre d'eau sucrée de tous les soirs.
Différemment, de quoi se mêlait-il? Ce tsar n'était pas son tsar, en
définitive, et toutes ces histoires ne le regardaient guère...
Voyez-vous qu'un de ces jours il fut coffré, extradé, livré à l
justice moscovite... _Boufre!_ c'est qu'ils ne badinent pas, tous ces
cosaques... Et dans l'obscurité de sa chambre d'hôtel, avec cette
horrible faculté qu'augmentait la position horizontale, se
développaient devant lui, comme sur un de ces «dépliants» qu'on lui
donnait aux jours de l'an de son enfance, les supplices variés et
formidables auxquels il était exposé: Tartarin, dans les mines de
vert-de-gris, comme Boris, travaillant de l'eau jusqu'au ventre, le
corps dévoré, empoisonné. Il s'échappe, se cache au milieu des forêts
chargées de neige, poursuivi par les Tartares et les chiens dressés
pour cette chasse à l'homme. Exténué de froid, de faim, il est repris
et finalement pendu entre deux forçats, embrassé par un pope aux
cheveux luisants, puant l'eau-de-vie et l'huile de phoque, pendant que
là-bas, à Tarascon, dans le soleil, les fanfares d'un beau dimanche,
la foule, l'ingrate et oublieuse foule, installe Costecalde rayonnant
sur le fauteuil du P. C. A.
C'est dans l'angoisse d'un de ces mauvais rêves qu'il avait poussé son
cri de détresse: «À moi, Bézuquet...» envoyé au pharmacien sa lettre
confidentielle toute moite de la sueur du cauchemar. Mais il
suffisait du petit bonjour de Sonia vers sa croisée pour l'ensorceler,
le rejeter encore dans toutes les faiblesses de l'indécision.
Un soir, revenant du Kursaal à l'hôtel avec les Wassilief et Bolibine,
après deux heures de musique exaltante, le malheureux oublia toute
prudence, et le «Sonia, je vous aime», qu'il retenait depuis si
longtemps, il le prononça en serrant le bras qui s'appuyait au sien.
Elle ne s'émut pas, le fixa toute pâle sous le gaz du perron où ils
s'arrêtaient: «Eh bien! méritez-moi...» dit-elle avec un joli sourire
d'énigme, un sourire remontant sur les fines dents blanches. Tartarin
allait répondre, s'engager par serment à quelque folie criminelle,
quand le chasseur de l'hôtel s'avançant vers lui:
«Il y a du monde pour vous, là-haut... Des messieurs... on vous
cherche.
--On me cherche!... _Outre!_... pourquoi faire?» Et le numéro 1 du
dépliant lui apparut: Tartarin coffré, extradé... Certes, il avait
peur, mais son attitude fut héroïque. Détaché vivement de Sonia
«Fuyez, sauvez-vous...» lui dit-il d'une voix étouffée. Puis il
monta, la tête droite, les yeux fiers, comme à l'échafaud, si ému
cependant qu'il était obligé de se cramponner à la rampe...
En s'engageant dans le corridor, il aperçut des gens groupés au fond,
devant sa porte, regardant par la serrure, cognant, appelant: «Hé!
Tartarin...
Il fit deux pas, et la bouche sèche: «C'est moi que vous cherchez,
messieurs?
--Té! pardi oui, mon président!...
Un petit vieux, alerte et sec, habillé de gris et qui semblait porter
sur sa jaquette, son chapeau, ses guêtres, ses longues moustaches
tombantes, toute la poussière du Tour de ville, sautait au cou du
héros, frottait à ses joues satinées et douillettes le cuir desséch
de l'ancien capitaine d'habillement.
«Bravida!... pas possible!... Excourbaniès aussi?... Et là-bas, qui
est-ce?...
Un bêlement répondit: «Cher maî-aî-aître!...» et l'élève s'avança,
cognant aux murs une espèce de longue canne à pêche empaquetée dans le
haut, ficelée de papier gris et de toile cirée.
«Hé! _vé!_ c'est Pascalon... Embrassons-nous, petitot... Mais
qu'est-ce qu'il porte?... Débarrasse-toi donc!...
--Le papier... ôte le papier!...» soufflait le commandant. L'enfant
roula l'enveloppe d'une main prompte, et l'étendard tarasconnais se
déploya aux yeux de Tartarin anéanti.
Les délégués se découvrirent.
«Mon président--la voix de Bravida tremblait solennelle et rude--vous
avez demandé la bannière, nous vous l'apportons, té!...
Le président arrondissait des yeux gros comme des pommes: «Moi, j'ai
demandé?...
--Comment! vous n'avez pas demandé?
--Ah! si, parfaite_main_...» dit Tartarin subitement éclairé par le
nom de Bézuquet. Il comprit tout, devina le reste, et,
s'attendrissant devant l'ingénieux mensonge du pharmacien pour le
rappeler au devoir et à l'honneur, il suffoquait, bégayait dans sa
barbe courte: «Ah! mes enfants, que c'est bon! quel bien vous me
faites...
--Vive le prési_dain!_...» glapit Pascalon, brandissant l'oriflamme.
Le gong d'Excourbaniès retentit, fit rouler son cri de guerre. «Ha!
ha! ha! _fen dè brut_...» jusque dans les caves de l'hôtel. Des
portes s'ouvraient, des têtes curieuses se montraient à tous les
étages, puis disparaissaient épouvantées devant cet étendard, ces
hommes noirs et velus qui hurlaient des mots étranges, les bras en
l'air. Jamais le pacifique hôtel Jungfrau n'avait subi pareil
vacarme.
«Entrons chez moi,» fit Tartarin un peu gêné. Ils tâtonnaient dans la
nuit de la chambre, cherchant des allumettes, quand un coup
autoritaire frappé à la porte la fit s'ouvrir d'elle-même devant la
face rogue, jaune et bouffie de l'hôtelier Meyer. Il allait entrer,
mais s'arrêta devant cette ombre où luisaient des yeux terribles, et
du seuil, les dents soirées sur son dur accent tudesque: «Tâchez de
vous tenir tranquilles... ou je vous fais tous ramasser par _le_
police...
Un grognement de buffle sortit de l'ombre à ce mot brutal de
«ramasser». L'hôtelier recula d'un pas, mais jeta encore: «On sait
qui vous êtes, allez! on a l'oeil sur vous, et moi je ne veux plus de
monde comme ça dans ma maison.
--Monsieur Meyer, dit Tartarin doucement, poliment, mais très ferme...
faites préparer ma note... Ces messieurs et moi nous partons demain
matin pour la Jungfrau.
O sol natal, ô petite patrie dans la grande! rien que d'entendre
l'accent tarasconnais frémissant avec l'air du pays aux plis d'azur de
la bannière; voilà Tartarin délivré de l'amour et de ses pièges, rendu
à ses amis, à sa mission, à la gloire.
Maintenant, zou!...