I
Louis XV pubère dans le courant du mois de février 1721.--Amour de la
chasse et sauvagerie du jeune Roi.--Son éloignement de la femme.--Le duc
de Bourbon forme le projet de marier Louis XV.--État dressé des cent
princesses à marier en Europe.--Les dix-sept princesses dont le Conseil
examine les titres.--Mademoiselle de Vermandois et les causes qui
l'empêchèrent de devenir Reine de France.--Marie, fille de Leczinski,
Roi de Pologne.--Certificat des médecins sur les aptitudes de la
princesse à donner au Roi de France des enfants.--Déclaration de son
mariage par le Roi à son petit lever.--Contrat de mariage de Louis XV et
de Marie Leczinska.--Épousailles par procuration de la princesse
polonaise à Strasbourg.--Arrivée de la Reine à Moret.--Célébration du
mariage du jeune roi dans la chapelle de Fontainebleau, le 5 septembre
1725.--Amour du Roi pour sa femme.--Dépêche du duc de Bourbon sur la
nuit de noce de Louis XV.
Louis XV né le 15 février 1710, était pubère[1] dans le courant du mois
de février 1721.
L'enfant malingre dans l'exercice quotidien et passionné de la chasse,
en une existence toujours au vent, à la pluie, au soleil, à la gelée,
était devenu fort et musculeux. À quatorze ans et demi, Louis XV aura
les apparences d'un jeune homme de dix-huit ans[2].
Les forêts retentissantes des aboiements des chiens, les journées à
cheval où le chasseur endiablé prend un malin plaisir à harasser et à
tuer sa suite, les solides et animales réfections[3] après le forcement
des bêtes et les curées toutes chaudes de sang fumant, les longues
stations au cabaret, dit du Peray, près Rambouillet, égayées de
plaisanteries et de joyeusetés féroces[4]: C'est là tout ce que semble
aimer sur la terre ce grand et vivace adolescent qui fuit la société des
femmes comme _la peste_[5], qui évite même de les regarder. Chez le
souverain et le maître, il y a en ce temps comme la sauvagerie brutale,
méchante et farouche d'un jeune Hippolyte.
On dirait même que Louis XV, à l'époque de sa majorité de Roi de France,
ce Louis XV bientôt si amoureux de la femme, éprouve un éloignement, une
répulsion, une horreur singulière et étrange du sexe. Des témoignages
irrécusables parlent de mauvaises habitudes nées et développées dans
l'ombre des garde-robes, de fréquentations de pages, de sales
polissonneries qui, un moment, faisaient craindre de voir reparaître à
Versailles les goûts contre nature et les mignons de la cour des
Valois[6].
Dans l'été de 1724, un voyage est organisé pour Chantilly[7] qui n'a
d'autre but que de chercher à inspirer à Louis XV le goût de la femme;
et en lui amenant ses sens et ses tendresses, la cour espère voir
s'adoucir, s'humaniser, pour ainsi dire, le naturel intraitable et
anormal du jeune Roi.
* * * * *
La virilité inquiétante du Roi, jointe à de courtes et violentes
maladies, amenées tantôt par un excès de nourriture, tantôt par la
fatigue d'une journée de chasse où l'on avait couru à la fois et un cerf
et un sanglier, tantôt par l'effort furieux que le jeune chasseur avait
fait pour casser un arbre dans une forêt, décidait le duc de Bourbon,
déjà sollicité par le sentiment public, à marier Louis XV. M. le Duc
songeait en outre, comme chef de la maison de Condé, que si le Roi
venait à mourir sans héritier, c'était la maison d'Orléans qui était
appelée à recueillir la succession[8]. Le projet de renvoyer l'Infante
qui n'avait que sept ans et ne pouvait donner des enfants à Louis XV que
dans six ou sept années était arrêté, et bientôt, malgré l'opposition de
M. de Fréjus, le renvoi était adopté au conseil[9].
Alors se faisait un travail sur les princesses de l'Europe à marier,
travail que nous retrouvons aux Archives nationales[10] sous le titre:
ESTAT GÉNÉRAL DES PRINCESSES EN EUROPE QUI NE SONT PAS MARIÉES, AVEC
LEURS NOMS, ÂGES ET RELIGION.
«Il y en a quarante-quatre de l'âge de 24 ans et au-dessus et qui, par
conséquent, ne conviennent pas.
Il y en a vingt-neuf de 12 ans et au-dessous qui sont trop jeunes.
Il y en a dix dont les alliances ne peuvent convenir parce qu'elles sont
de branches cadettes, ou si pauvres que leurs pères et leurs frères sont
obligés de servir d'autres princes pour subsister avec plus d'aisance.
Il reste dix-sept princesses sur lesquelles se réduit le choix à faire
pour Sa Majesté et dont l'état est ci-joint avec des observations[11].
44
29
10
17
___