--Dame! si ce que tu crois est vrai, si réellement, dans un accès de

folie scientifique, il a détourné l'_Éclair_ de la route qu'il devait

suivre pour le lancer dans l'infini, peut-être, la réflexion lui venant,

a-t-il été pris de remords, et s'est-il...

--... Suicidé! s'exclama l'ingénieur.

[Illustration: 035]

Un gémissement douloureux les fit se retourner, et ils virent Séléna

qui, pâle et défaillante, ayant entendu les derniers mots prononcés,

s'adossait à la paroi du wagon pour ne pas tomber, et murmurait:

--Mon père... mon pauvre père.

Les deux jeunes gens coururent à elle, et cherchèrent à la rassurer.

--Mais non, mademoiselle, dit Fricoulet, la supposition de Gontran est

idiote!... le père Ossipoff se tuer au moment où la Nature s'apprête à

lui dévoiler ses plus profonds mystères!... Ah! c'est bien mal connaître

les savants.

Mais cette argumentation ne pouvait avoir sur la terreur de Séléna

aucune influence; la jeune fille avait saisi le bras de son fiancé et,

les lèvres agitées d'un tremblement convulsif, ne cessait de répéter:

--Gontran, j'ai peur... j'ai peur...

Alors, tout apitoyé, le jeune homme regarda son ami d'un air qui

semblait le supplier de trouver un moyen de rassurer Séléna.

--Mes enfants, dit l'ingénieur, il n'y a que la dynamite qui puisse

avoir raison de cette porte-là; Gontran, va-t-en dans la machinerie me

chercher ce qu'il faut.

En quelques minutes, le jeune homme fut de retour, rapportant une

cartouche dont Fricoulet eut tôt fait de réduire les dimensions de façon

à ce que l'explosif, tout en ayant raison de l'obstacle qu'il s'agissait

de renverser, ne pût nuire en rien à l'organisme même du véhicule.

Cette cartouche, ainsi réduite, fut placée par l'ingénieur entre la

porte et le chambranle, à l'endroit même de la serrure, et il y fixa une

mèche qu'il fit se dérouler jusqu'à l'entrée de l'escalier; ensuite,

ayant obligé ses compagnons à se reculer sur les marches, il mit le feu

à la mèche.

Une flamme courte, semblable à un feu follet, courut sur le plancher et

en moins d'une seconde, atteignant la cartouche, y mit le feu.

Une détonation formidable retentit, la serrure sauta en mille miettes,

et, sous la force de l'explosion, la porte s'ouvrit violemment.

[Illustration: 036]

[Illustration: Farenheit sauta sur Ossipoff et le souleva de terre aussi

facilement que s'il n'eût pas plus pesé qu'une plume (p. 35). 037]

CHAPITRE II

DANS LA VOIE LACTÉE

[Illustration: 038]

D'un bond, Fricoulet fut dans la cabine et, sur ses pas, Farenheit et

Gontran se précipitèrent, suivis de Séléna.

Mais, tout comme avait fait l'ingénieur, ils s'arrêtèrent brusquement,

presque aussitôt après avoir franchi le seuil.

C'est qu'en vérité le spectacle qui s'offrait à eux était bien fait pour

les frapper de stupeur.

Ossipoff était bien tranquillement assis à la place qu'il avait coutume

d'occuper dans la cabine, c'est-à-dire devant le hublot, et, l'oeil collé

à l'oculaire de son télescope, le corps penché en avant dans une

attitude d'ardente curiosité, sondant l'espace, avec une quiétude qui

semblait faire croire qu'il n'avait entendu ni l'épouvantable vacarme

fait depuis un quart d'heure par Farenheit, ni même le bruit formidable

de l'explosion.

Et l'ingénieur, en présence de cette impassibilité, n'était pas loin de

comparer le vieil Ossipoff au célèbre Archimède qui, surpris par les

ennemis de sa patrie, tandis qu'il était occupé à résoudre un problème,

dédaigna non seulement de chercher à fuir, mais encore d'interrompre ses

calculs, et se fit tuer stoïquement.

Il est probable que si l'ingénieur eût pu lire ce qui se passait dans

l'esprit du vieillard, il eût rabattu beaucoup de son admiration: car la

vérité était qu'Ossipoff savait parfaitement bien n'avoir rien à

craindre de la part de ses compagnons de voyage: quand Farenheit aurait

bien juré et tempêté, quand Fricoulet l'aurait plaisanté, et quand

Gontran, contenu d'ailleurs par son amour pour Séléna, aurait, suivant

son habitude, protesté avec sa dignité de diplomate, les choses

n'iraient pas plus loin.

Seulement, ce qui était certain, c'est qu'aussitôt qu'ils

s'apercevraient de sa trahison, Fricoulet et les autres exigeraient de

faire machine en arrière, et le savant se rendait bien compte que, seul,

il ne pourrait lutter contre eux; c'est pourquoi, afin de gagner du

temps, il avait fait la sourde oreille aux menaces de Farenheit, comme

aux questions de Fricoulet, se disant que chaque seconde écoulée le

rapprochait de 500,000 lieues du mystère qu'il voulait pénétrer.

Comme on le voit, c'était l'égoïsme le plus pur qui, cette fois encore,

dictait sa conduite.

Mais la stupeur en laquelle l'attitude inattendue du vieillard avait

plongé les voyageurs ne dura que quelques secondes et Farenheit,

ressaisi d'une colère d'autant plus grande que cette immobilité

l'exaspérait davantage, sauta sur Ossipoff, l'empoigna par le collet de

son vêtement, et le souleva de terre aussi facilement que s'il n'eût pas

plus pesé qu'une plume.

--Maintenant, vieux coquin, hurla-t-il, répondras-tu?... qu'as-tu fait

cette nuit?... et où sommes-nous?

Le vieillard cherchait vainement à se dégager; mais il s'agitait comme

un pantin impuissant au bout des doigts musculeux de l'Américain.

--Monsieur Farenheit, implorait-il, laissez-moi regarder... chaque

minute... chaque seconde perdue pour moi... je vous répondrai, je vous

le jure, tout en consultant l'espace.

Farenheit lui riposta par un éclat de rire strident.

--Point de ça, mon brave monsieur, répondez, ou je jure Dieu que je vous

étrangle...

Alors, Gontran et Fricoulet intervinrent et, s'adressant à Farenheit:

--Laissez-le; c'est un maniaque duquel on ne pourra rien tirer par

l'intimidation; puisqu'il a promis de répondre si on le rendait à son

cher télescope, lâchez-le.

Les mains de l'Américain abandonnèrent leur proie et, en moins d'une

seconde, Ossipoff se retrouva assis, l'oeil rivé à l'oculaire, le regard

fouillant l'immensité.

--Oui, dit-il alors d'une voix brève, en hachant ses phrases, oui, j'ai

détourné l'_Éclair_ de sa route, je comprends votre mécontentement, mais

cela était plus fort que moi. Il y a, dans cet infini, comme une

puissance magnétique qui m'attire et à laquelle je ne puis résister...

--En tout cas, ricana Fricoulet, vous ne nous parlerez pas de l'aimant

d'Hypérion, car vous n'avez guère dû en trouver de traces?

Une furtive rougeur passa sur le front de l'astronome déconfit qui

murmura:

--Et cependant, mon cher Gontran, la position exacte d'Hypérion dans

l'espace, quand l'appareil a quitté le courant astéroïdal dans lequel il

naviguait, était bien, n'est-ce pas, par rapport à la terre, 174 degrés

de longitude et onze heures quarante minutes d'ascension droite?

Fricoulet tressaillit, une flamme brilla dans sa prunelle, et il murmura

tout bas à l'oreille de Flammermont:

--Voilà le renseignement que je voulais.

Cependant, ne recevant pas de réponse de son futur gendre, Ossipoff se

détourna légèrement et le regardant bien en face.

--Qu'en pensez-vous?

On juge si cette question embarrassait le jeune homme: en dépit des

nombreux «examens» que depuis trois ans de vie commune Ossipoff lui

avait fait subir, en dépit de la lecture plusieurs fois recommencée des

_Continents Célestes_ (le malheureux les savait presque par coeur), il

ignorait absolument ce que pouvaient bien représenter 174 degrés de

longitude, et onze heures quarante minutes d'ascension droite.

Mais comme ce n'était pas l'aplomb qui lui manquait, il prit un air

soucieux et répondit du bout des lèvres:

--Tout cela dépend, mon cher monsieur, de l'heure à laquelle l'_Éclair_

a viré de bord.

--Il était exactement minuit trente-cinq minutes et vingt-cinq secondes.

Gontran hocha la tête à plusieurs reprises, agita muettement les lèvres,

comme il arrive lorsqu'on est plongé dans de profondes réflexions.

--Il se pourrait bien que vos calculs fussent exacts, finit-il par dire,

sans vouloir trop s'engager.

Pendant ce temps, Fricoulet, qui avait inscrit furtivement sur son

carnet les renseignements fournis par Ossipoff, calculait rapidement, et

le chemin déjà parcouru par l'appareil, et la situation dans l'espace du

point problématique sur lequel le vieux savant avait mis le cap; mais le

résultat obtenu ne paraissait pas le satisfaire, il claquait de la

langue avec impatience, fourrageait nerveusement ses cheveux, et bientôt

on put l'entendre murmurer d'une voix rageuse:

--Et cependant, à raison de 2 milliards de lieues par heure...

Le vieillard sursauta; mais sans cependant abandonner le télescope, il

riposta:

[Illustration: 041]

--Deux milliards! vous êtes loin du compte, mon cher monsieur Fricoulet;

durant cette nuit j'ai mesuré notre vitesse, et j'ai pu me convaincre

qu'elle est de beaucoup supérieure à ce que vous aviez prévu. L'_Éclair_

parcourt bien deux milliards de lieues, mais à la minute, et non pas à

l'heure.

Très froidement Fricoulet inclina la tête, se contentant de dire, comme

si le chiffre énorme qui venait de lui être communiqué ne le surprenait

en aucune façon:

--Parbleu!... voilà d'où vient mon erreur.

Et il se remit tranquillement à refaire ses calculs.

Mais ni Gontran, ni surtout Farenheit, n'étaient doués d'une dose de

philosophie suffisante pour accueillir, sans protester, une semblable

nouvelle: autant ils eussent applaudi à cette rapidité vertigineuse si,

grâce à elle, l'_Éclair_ eût pu les transporter dans leur planète

natale en un espace de temps plus court que celui prévu tout d'abord,

autant ils la maudissaient, cette rapidité qui les jetait dans l'infini,

leur enlevant à tout jamais l'espoir de retourner chez eux.

[Illustration: 042]

--Deux milliards! s'écria l'Américain littéralement affolé, deux

milliards! mais cela fait...

--Cela fait exactement, mon cher monsieur, dit alors très placidement

Fricoulet, dont les calculs étaient terminés, un trillion de lieues ou

quatre milliards de kilomètres, en un peu plus de trente heures.

--Mais où sommes-nous? où sommes-nous? gémit Gontran.

--À quelque chose comme 1,200 milliards de lieues de notre Soleil,

répondit l'ingénieur; car maintenant j'ai la certitude que cette étoile

si brillante, aperçue à l'arrière du wagon, n'est autre que le centre de

notre système planétaire.

Farenheit lança ses poings fermés dans la direction d'Ossipoff.

--Ah! bandit! clama-t-il; ah! brigand!

Mais, impassible, le vieillard répondit:

--C'est cette inconcevable rapidité qui m'a poussé à faire ce que j'ai

fait; j'y ai vu le doigt de la Providence qui ne voulait pas laisser mon

oeuvre inachevée et me mettait à même d'explorer les principales régions

stellaires, sans que cela nous causât un retard bien appréciable.

--Eh! cria Gontran, auquel la patience finissait par échapper, du train

dont nous marchons, qui sait si nous pourrons jamais revenir sur terre.

--Songez, poursuivit imperturbablement le vieillard, que dans huit

jours, pas davantage...

--Nous serons de retour, interrompit Farenheit.

--Nous serons dans un autre univers, différent de celui que nous

abandonnons, et dans lequel nous serons appelés à faire une inépuisable

moisson de découvertes.

Durant que le vieillard parlait, le visage de l'Américain avait

successivement passé par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel; mais

quand Ossipoff se fût tu, sa colère éclata, et, après avoir lâché une

kyrielle de jurons d'une énergie telle que la pudeur nous défend de les

reproduire, il s'écria:

--Ça! jamais!... Si nous nous laissions plus longtemps conduire par un

fou, nous serions plus fous que lui-même! et du moment que vous autres,

par une faiblesse imbécile, vous encouragez sa folie, je vous sauverai

malgré vous.

Il courut vers la porte en disant:

--Dans une seconde, l'_Éclair_ voguera vers New-York.

Fricoulet étendit la main.

--Un moment, voulez-vous m'écouter? et quand vous m'aurez entendu, vous

ferez ce que vous voudrez: bien que le commerce des suifs, dans lequel

vous vous êtes enrichi, ait peu dû vous ouvrir l'esprit sur les choses

de la navigation, vous comprendrez cependant aisément que, pour mettre

le cap sur un port quelconque, il faut, quand on ne le voit pas, avoir

une boussole ou un phare. Or, notre phare à nous, c'est le Soleil qui

éclaire la Terre et il se trouve que, par suite de notre éloignement, ce

Soleil, qui doit nous servir de point de direction, est tombé au rang

d'étoile. Je vous demanderai, en conséquence, sur quel point de ce ciel

fourmillant d'étincelles--qui sont autant de Soleils--vous dirigerez

l'appareil.

L'ancien commerçant de Chicago s'était immobilisé, les pieds cloués au

plancher, frappé de stupeur par la justesse de ce raisonnement.

--Alors, interrogea Gontran d'un air véritablement navré, il n'y a plus

aucun espoir de revoir jamais la Terre, et il nous faut nous accoutumer

à l'idée que l'_Éclair_ nous servira de tombeau!

Puis, exaspéré par les paroles que lui-même venait de prononcer:

--Non, non! s'exclama-t-il, ce n'est pas possible. Voyons, Fricoulet, il

doit bien y avoir un moyen de revenir en arrière!

Ossipoff pivota sur son escabeau, et d'un ton qui trahissait une douleur

véritable:

--Comment! c'est vous, mon fils, qui parlez ainsi! n'êtes-vous donc plus

l'ardent collaborateur du début?

--Monsieur Ossipoff, répondit le jeune homme d'un air visiblement

énervé, il n'y a plus ni collaborateur, ni ami, ni fils; il n'y a qu'un

homme lassé de toutes ces tergiversations, de tous ces retards, de tous

ces manques de bonne foi, et, n'était votre âge, j'ajouterais de tous

ces mensonges.

--Oh! Gontran! soupira Séléna sur un ton de reproche.

--Il ne l'a pas dit! ricana Fricoulet, mademoiselle, il ne l'a pas dit.

--Nous ne sommes pas éternels, que diable! outre que ma patience est à

bout, nos vivres ne sont pas loin d'être épuisés et je dis, comme M.

Farenheit: retournons-nous-en!...

De tout ce que venait de dire le jeune homme le vieillard n'avait retenu

qu'une chose: c'est ce qui avait trait à l'impossibilité matérielle de

continuer le voyage.

--C'est ce qui vous trompe, répondit-il, nous avons encore pour trois

mois d'air respirable, de boissons et d'aliments; voyons, accordez-moi

ces trois mois... serait-ce trop payer de quelques semaines de retard la

joie ineffable que nous éprouverons à contempler des mondes si

merveilleux?

[Illustration: 044]

Gontran eut un geste énergique et il ouvrait la bouche pour répondre par

un refus catégorique à la demande suppliante du vieillard, lorsque

Fricoulet, se penchant vers lui, murmura rapidement à son oreille:

--Ne le contrarie pas et accepte; il n'y a pas moyen de faire

autrement...

--Hein! sursauta le jeune homme.

--Impossible de virer de bord, ajouta tout bas l'ingénieur.

Mais, si bas qu'il eût parlé, Farenheit l'avait entendu; il se dressa

tout debout, comme si ses jambes eussent été mues par un ressort, et,

jetant ses grands bras au plafond:

[Illustration: Aimait-il ou n'aimait-il pas Séléna? (p. 45), 045]

--Impossible! vociféra-t-il d'une voix de Stentor, impossible! je

croyais que ce mot-là n'était pas français.

Fricoulet haussa les épaules.

--Et je vous dis, moi, déclara-t-il, que si Napoléon s'était trouvé à

notre place, il ne se serait jamais hasardé à prononcer une phrase

semblable. J'aurais été curieux de voir comment il s'y serait pris pour

virer de bord avec l'épouvantable vitesse qui nous emporte.

L'Américain poussa un rugissement.

--Mais alors, s'écria-t-il, il n'y a aucune raison pour que nous ne

continuions pas, de la sorte, jusqu'au fin fond de tous les mondes!

--Dame, riposta Fricoulet, je n'en sais pas plus que vous, mon cher

monsieur Farenheit; tout ce que je puis vous dire, c'est ce que je

constate, et je constate malheureusement que nous sommes entraînés avec

une rapidité qui, pour une raison que je ne m'explique pas, va toujours

en augmentant.

--Et rien à faire?... rien à tenter?

--Pour le moment, rien: misérable corpuscule, l'_Éclair_ est soumis à

des influences stellaires inconnues de nous et contre lesquelles, par

conséquent, il est difficile de lutter.

L'Américain était abasourdi, promenant ses regards successivement sur

toutes les personnes qui se trouvaient là, comme s'il attendait que

l'une d'elles prît la parole pour démentir l'ingénieur et affirmer que

tout espoir n'était pas perdu; malheureusement ce n'étaient ni Séléna,

ni Gontran et encore moins Ossipoff, qui étaient capables de lui

regaillardir l'esprit sur ce point.

D'ailleurs, M. de Flammermont, obéissant au conseil que Fricoulet lui

donnait, en clignant de l'oeil du côté d'Ossipoff, dit en ce moment au

vieillard:

--Soit donc, qu'il soit fait ainsi que vous l'avez voulu: poursuivons

notre route insensée et souhaitons que la responsabilité que vous avez

prise, en agissant ainsi que vous l'avez fait cette nuit, ne pèse pas, à

certain moment, trop lourdement sur vos épaules.

Le vieillard, l'esprit tout rempli de ses turlutaines scientifiques, ne

voulut voir, dans les paroles de Gontran, qu'un pardon généreux accordé

à sa trahison, et, pour le remercier, il tendit les mains vers lui.

Mais le jeune homme se souciait peu, pour l'instant, des étreintes

amicales du vieux savant, et, faisant mine de ne point voir le geste de

celui-ci, il tourna les talons et rejoignit Fricoulet qu'il avait

entendu descendre dans la salle de la machine.

--Mon vieux, fit-il d'un ton grave, je suis homme et prétends avoir la

force d'apprendre, sans trembler, le sort qui nous est réservé; donc,

j'exige de toi la franchise la plus absolue.

--Eh bien! franchement, je ne sais rien. Ainsi que je l'ai déclaré tout

à l'heure à Farenheit, nous subissons, actuellement des forces

attractives dont je ne me rends aucun compte. Nous voguons en plein

inconnu. Je doute que le père Ossipoff lui-même y comprenne quelque

chose, et cependant lui qui est resté pendant presque toute sa vie le

nez collé à l'objectif des télescopes...

Cette fois, Gontran parut réellement accablé, car il avait une foi

absolue dans l'ingéniosité de Fricoulet qui, tant de fois déjà depuis le

commencement de ce voyage insensé, les avait tirés des situations

désespérées où les avait mis les idées folles d'Ossipoff.

Aussi, du moment que l'ingénieur lui déclarait qu'il ne pouvait rien,

c'est qu'il n'y avait plus qu'une chose à faire: attendre stoïquement la

mort.

Il sortit de la machinerie sans ajouter un mot, gagna sa cabine et

s'étendit sur son hamac, où il ne tarda pas à s'endormir, en dépit de

l'angoisse fort naturelle qu'avait mise en lui la réponse très franche

de son ami.

Il s'éveilla en entendant prononcer son nom tout près de son oreille, et

ses yeux, soudainement ouverts, virent Fricoulet debout à son chevet et

penché vers lui.

--Eh bien! tu t'en payes un somme! plaisanta l'ingénieur.

--J'ai dormi longtemps? interrogea M. de Flammermont en se dressant sur

son séant.

--Peuh! quelque chose comme six heures.

--Pas possible! s'écria Gontran en sautant sur le plancher.

Pour toute réponse, l'ingénieur tira sa montre et la mit sous le nez de

son ami.

--C'est ma foi vrai, murmura celui-ci.

Puis le souvenir de la réalité, un moment évanoui pendant le sommeil,

lui revenant soudain:

--Rien de nouveau? demanda-t-il.

--Si, quelque chose... et de très important...

--Tu as réussi à nous faire virer de bord?

--Pas précisément: toujours en avant et d'une vitesse toujours

croissante.

--Ah! dit Flammermont d'un air morne; alors qu'y a-t-il de nouveau et de

si important?

[Illustration: 048]

--Mais ma parallaxe, parbleu! tu sais bien... je l'ai établie.

--Alors?

--Eh bien! nous savons où nous allons. Tu trouves que ce n'est rien,

cela?

--Peu m'importe où nous allons, du moment qu'on ne va pas où je veux.

Fricoulet haussa insouciamment les épaules.

--Baste! plaisanta-t-il, tout chemin mène à Rome...

Il ajouta, en frappant amicalement sur l'épaule de Gontran:

--... Et aussi à la mairie du VIIIe arrondissement, mon vieux.

M. de Flammermont poussa un soupir qui en disait beaucoup sur l'état de

lassitude auquel il en était arrivé, et, baissant les yeux pour fuir le

regard inquisiteur de l'ingénieur:

--Ah! mon cher Alcide, répondit-il, si tu savais comme j'y pense peu, en

ce moment, à la mairie du VIIIe..., et tiens, veux-tu que je t'avoue

une chose, je n'y pense même pas du tout, et j'ai une peur, c'est que

plus j'irai et moins j'y penserai...

Fricoulet se mit à rire, et, frappant sur l'épaule du jeune apprenti

diplomate:

--Farceur! va, s'exclama-t-il; voilà au moins dix fois, depuis le

commencement du voyage, que tu me racontes la même chose... Tu ne penses

pas un mot de ce que tu dis...

--Je te jure...

--Pas de faux serment! ça porte malheur.

--Alcide...

--Allons donc! à qui feras-tu croire qu'un amour assez grand pour vous

emmener dans la Lune à la suite de la femme aimée, puisse s'en aller

ainsi en fumée, sans qu'il n'en reste pas au moins une parcelle!...

--Je n'ai pas prétendu qu'il n'en restât pas.

--En ce cas, tu sauras qu'en matière d'incendie, un feu n'est considéré

comme éteint que lorsqu'il ne subsiste aucune étincelle; autrement, il

suffit de la plus petite brise pour tout rallumer...

Gontran courba la tête, un peu confus de la perspicacité de son ami,

bien qu'au fond il se demandât si cette perspicacité était capable de

démêler exactement ce que lui-même ne pouvait arriver à démêler,

c'est-à-dire: aimait-il ou n'aimait-il pas Séléna?

Qu'il eût éprouvé pour la jeune fille une passion réelle, profonde, cela

ne pouvait être mis en doute; ainsi que venait de le dire fort justement

Fricoulet, on ne se lance pas ainsi qu'il l'avait fait dans d'aussi

abracadabrantes aventures, sans qu'un lien puissant vous attache à la

femme qui vous entraîne à sa suite.

Et bien qu'en effet, écoeuré par les retards successifs apportés au

retour sur la Terre, énervé par les continuelles discussions que

soulevait Ossipoff, il eût préféré bien des fois renoncer à son amour;

cet amour était plus fort que sa volonté et triomphait sans peine de ses

irritations et de ses mauvaises humeurs.

Certes, quoi qu'il eût dit à Fricoulet, il aimait encore Séléna; oui, il

en était sûr, il l'aimait assez pour l'épouser et pour trouver, dans ce

mariage, le bonheur rêvé depuis si longtemps.

L'aimait-il assez pour continuer à jouer, une fois qu'elle serait

devenue sa femme, le rôle qu'il jouait depuis des mois? Voilà la

question qu'il se posait, question à laquelle, même en dehors des

moments d'irritation, il croyait devoir répondre négativement.

[Illustration: 050]

Il en avait assez des planètes, des bolides, des comètes, des étoiles et

des soleils! Il avait eu beau se saturer de la lecture des _Continents

Célestes_, son esprit s'était montré absolument réfractaire au calcul

des orbites, des aphélies et de tout cet appareil scientifique avec

lequel Fricoulet jonglait aussi facilement que s'il n'eût jamais fait

que cela toute sa vie; il refusait énergiquement de mordre à

l'astronomie et la vue seule d'Ossipoff le mettait dans un état

d'irritation difficile à dissimuler.

En outre, l'engagement qu'il avait pris quelques jours auparavant de

consacrer sa vie à la continuation des études du vieux savant sur

Hypérion, et de léguer à son fils aîné le soin de continuer ses propres

études, cet engagement pris à la légère, sous l'influence d'un tendre

sourire de Séléna, l'épouvantait maintenant qu'il y réfléchissait

froidement.

Comment! il ne suffisait pas à la folle curiosité d'Ossipoff qu'il

sacrifiât à la recherche de mondes problématiques les quelques années

qui lui restaient à vivre, il fallait encore que cette curiosité le

poursuivît lui-même et la première génération issue de lui! Ah çà!

était-il donc fou l'autre jour quand il avait juré de se conformer au

désir du vieillard.

Ce fut sous l'influence de ces pensées que, relevant la tête, il dit à

Fricoulet:

--Je te jure que tu es plus malin que moi si tu crois pouvoir affirmer

quelque chose sur ce qui se passe en moi: Certes, Séléna est une fille

charmante, qui ferait une non moins charmante compagne, mais

l'astronomie... non, décidément, il y a trop d'astronomie à la clé...

--Baste!... tu as bien réussi à donner le change à Ossipoff depuis trois

ans;... pour quelque temps à peine que le voyage va encore durer, tu ne

vas pas faire la bêtise d'enlever ton masque...

Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral · 第 2 / 25 段