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G. LE FAURE et H. DE GRAFFIGNY
Aventures Extraordinaires
D'UN SAVANT RUSSE
LE DÉSERT SIDÉRAL
200 compositions inédites de JOSÉ ROY
[Illustration: 001]
PARIS
FAYARD FRÈRES, ÉDITEURS, 78, BOULEVARD SAINT-MICHEL
1896
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
[Illustration: 002]
Notre pensée se sent en communication latente avec ces mondes
inaccessibles.
CAMILLE FLAMMARION.
_Les Terres du Ciel_.
* * * * *
Les Aventures extraordinaires d'un Savant Russe
Ouvrage complet en 4 parties
PREMIÈRE PARTIE
La Lune, un volume in-8º, compositions inédites de L. VALLET.
DEUXIÈME PARTIE
Le Soleil et les Planètes. Un volume in-8º, compositions inédites
d'HENRIOT.
TROISIÈME PARTIE
Les Mondes géants. Un volume in-8º, compositions inédites de JULES
CAYRON.
QUATRIÈME PARTIE
Le Désert Sidéral. Un volume in-8º, compositions inédites de JOSÉ ROY.
* * * * *
TABLE DES MATIÈRES
I. Le désert intersidéral
II. Dans la voie lactée
III. Au pôle austral du monde
IV. Dans lequel les choses se brouillent
V. Où Gontran et Fricoulet ont une explication sérieuse
VI. Les rapports entre les passagers se tendent de plus en plus
VII. Le cauchemar d'Ossipoff
VIII. La fin de tout
IX. Où le monde scientifique est dans la joie... et Fédor Sharp aussi
X. Le triomphe de Sharp continue
XI. La boîte à surprise
XII. Où tout le monde est content, sauf Jonathan Farenheit
* * * * *
Aventures Extraordinaires
D'UN
SAVANT RUSSE
CHAPITRE PREMIER
LE DÉSERT INTERSIDÉRAL
Durant un long moment, Mickhaïl Ossipoff demeura immobile, les yeux
attachés, démesurément ouverts, sur les leviers que ses mains avaient
abandonnés; il était en proie à une sorte d'hallucination, se demandant
s'il était bien vrai qu'il eût fait ce qu'il venait de faire, se
refusant à croire qu'il se fût véritablement rendu coupable de l'infâme
trahison qu'il avait commise à l'égard de ses compagnons de voyage.
Quoi! tout à l'heure encore, il avait juré à sa fille, à celui qui
devait être son fils, à ses amis, que c'en était fini de sa folie
astronomique, que, puisque la nature était décidément contre lui, il
renonçait à lutter plus longtemps!
À ses oreilles, bruissaient encore les remerciements émus de Séléna qui
retrouvait enfin le père qu'elle croyait à jamais perdu pour elle, et
sur ses joues il lui semblait sentir le doux effleurement des lèvres de
la jeune fille. Et, malgré tout cela, en dépit de son serment, en dépit
des promesses de Gontran, il avait été brusquement ressaisi par sa
passion de l'espace, par l'ardente curiosité qui, depuis des mois,
l'entraînait plus loin, toujours plus loin qu'il n'avait dit...
Et maintenant...
Mais, chez un homme comme lui, en lequel le désir de savoir dominait
tous les autres sentiments, toutes les autres passions, cet accablement
des premiers instants ne pouvait se prolonger: presque tout de suite il
se trouva repris par la fièvre qui le consumait depuis si longtemps; le
savant l'emporta une fois encore sur le père, la silhouette éplorée de
Séléna s'évanouit, et toutes les forces de son esprit se trouvèrent
concentrées sur l'ardu problème que crée au monde scientifique
l'existence hypothétique d'Hypérion.
Oui, il le sentait, cet astre dont Babinet et Forbes ont affirmé
l'existence gravitait dans la région où il se trouvait; il en était
sûr!... quelle gloire immortelle devait rejaillir sur celui qui, le
premier, posant son doigt sur une sphère céleste, assignerait sans
hésiter au dernier monde du système solaire, un emplacement certain.
Il ne songeait pas qu'en escomptant à l'avance cette gloire en vue de
laquelle il venait de commettre une action aussi insensée, il perdait la
raison; car, en admettant même que les pressentiments scientifiques de
Babinet et de Forbes fussent exacts, en admettant qu'il pût, pour ainsi
dire, toucher du doigt cette planète mystérieuse et en étudier la route
dans l'espace, pourrait-il jamais revenir des profondeurs de cet infini,
où il se trouvait lancé à présent, pour dire à ceux de la Terre «j'ai
voulu voir, j'ai vu, c'est ainsi».
Sa réflexion ne portait pas si loin; il n'y avait, pour lui, en ce
moment, qu'une chose, et une chose inadmissible: c'était qu'il ne
découvrit par _de visu_ ce que d'autres avaient découvert par la seule
puissance de la logique et du calcul.
Il savait bien, mieux que tout autre même, combien le monde savant était
divisé par l'existence problématique de cette planète, que certains
audacieux n'avaient pas hésité à baptiser du nom d'Hypérion, alors même
qu'il n'était nullement prouvé qu'elle existât.
Mais, le lecteur a déjà eu occasion de s'en convaincre: Ossipoff était
un emballé de l'espace, un halluciné de l'infini, et, ainsi que l'avait
dit un jour Fricoulet, en parlant des théories exagérées du vieillard,
en matière de planètes.
--Avec lui, quand il n'y en a plus, il y en a encore...
Il croyait donc à Hypérion; il y croyait de toute la puissance de son
imagination, et de toute la force de sa science: comme il l'avait dit à
Gontran, il préparait sur la mystérieuse planète un long ouvrage,
destiné à prouver péremptoirement l'existence de ce monde hypothétique,
et la préface de cet ouvrage contenait une énergique déclaration de
guerre contre tous ceux du monde savant qui se permettaient de tourner
en ridicule l'audace des parrains d'Hypérion.
«Il vous sied bien, s'écriait-il, de plaisanter le génie des Babinet et
des Forbes, après avoir eu la honte de tourner en ridicule l'audacieux
génie de Leverrier!
«N'est-ce point par la science seule, et en se basant sur la loi de
Bode, que Leverrier, déduisant des perturbations remarquées dans la
marche d'Uranus l'existence d'une planète inconnue, a cherché et trouvé
Neptune à la distance 36.
«En dépit de vos sarcasmes et de vos plaisanteries, il vous a bien fallu
cependant vous incliner devant les faits, et reconnaître la vérité des
théories grâce auxquelles Leverrier a si démesurément étendu les
dimensions du monde solaire. Pourquoi alors refuser à Babinet
l'autorisation de procéder d'une manière analogue pour affirmer, au delà
de Neptune, l'existence d'une sphère que nos instruments d'optique,
jusqu'à présent imparfaits, ne nous permettent pas de découvrir!
N'a-t-on pas constaté dans la marche de Neptune, tout comme Leverrier
l'avait fait pour l'Uranus, des perturbations graves? et ces
perturbations ne peuvent-elles être attribuées à l'influence, tantôt
retardatrice, tantôt accélératrice, d'une sphère extérieure».
Partant de là, le vieux savant en arrivait à examiner les principes
scientifiques différents de ceux de Babinet, sur lesquels d'autres
astronomes, le docteur Forbes entre autres, se basaient pour déclarer
qu'Hypérion existait.
Ceux-là, emboîtant le pas à Leverrier, s'élevaient avec force contre les
suppositions de Babinet; à eux, peu importaient la marche de Neptune et
ses irrégularités. Le principe de leur recherche était fondé sur la
théorie qui introduit, comme membres permanents, dans notre système
solaire, les comètes considérées comme des corps de composition et de
caractères particuliers, qui se meuvent à travers les espaces
stellaires, sujets aux lois de l'attraction.
Si la comète approche d'une planète, avec un mouvement d'une vitesse
accélérée, elle décrira une orbite hyperbolique et ne reviendra jamais
vers le soleil; mais si l'action de la planète réduit la vitesse de
translation du corps, elle l'entraînera dans une orbite elliptique,
ayant pour foyer notre soleil.
En cataloguant les distances aphélies de toutes les orbites elliptiques
connues, le docteur Forbes trouve qu'on peut les grouper de telle sorte
qu'elles correspondent à la distance de certaines planètes, et qu'après
Neptune, il n'y a que les distances 100 et 300 rayons terrestres qui
forment des groupes nombreux; d'où il conclut qu'à ces distances
existent des planètes.
Et combien de fois, se basant sur ces théories que, pour sa part, il
adoptait avec une ferveur de croyant, Ossipoff n'avait-il pas fait tous
les calculs nécessaires pour dresser l'état civil d'Hypérion d'aussi
scrupuleuse façon, que s'il l'eût tenue dans le champ du grand
équatorial de l'Observatoire de Pulkowa: c'était, d'après lui, une
planète de la taille de Neptune, gravitant à la distance 47--toujours
d'après la loi de Bode,--suivant une orbite inclinée de 5 degrés sur le
plan de l'écliptique, et circulant autour du Soleil en 138.481 jours, ou
379 années terrestres.
On comprend qu'étant arrivé, par la puissance du raisonnement et des
calculs, à posséder sur Hypérion des renseignements aussi précis, le
vieux savant n'eût pu résister à la folie de se convaincre, par ses
propres yeux, de l'exactitude de ses suppositions.
N'était-ce point, à peu près, comme si un provincial ne profitait pas de
son passage à Paris pour s'en aller visiter les merveilles que contient
la capitale?
Et maintenant que, sans avoir pour ainsi dire conscience de ce qu'il
faisait, il avait détourné l'_Éclair_ de la route convenue pour le
lancer dans l'_infini_, il se disait qu'en vérité, il eût été bien fou
de négliger une si extraordinaire occasion de soulever le voile de la
nature.
Comme nous le disions au début de ce chapitre, la sorte d'hallucination
à laquelle il avait été en proie, après avoir touché aux leviers, ne
dura que quelques instants; presque aussitôt, il reprit possession de
lui-même, et rapidement, arriva à établir la position certaine où
devait se trouver s'il existait vraiment, le monde à la recherche duquel
il se lançait.
[Illustration: 009]
Étant donné l'emplacement de l'_Éclair_, la position d'Hypérion dans le
ciel ne pouvait être, relativement à la Terre, que par 174 degrés de
longitude et 11 heures 40 minutes d'ascension droite.
Ayant donc mis le cap du vaisseau aérien sur ce point du ciel, Ossipoff
s'en retourna dans sa cabine et braqua son télescope sur l'espace
immuablement noir, qu'il traversait avec la rapidité de la lumière.
Il semblait que ce fût un gouffre dans lequel l'appareil tombait sans
paraître en devoir jamais atteindre le fond: aucun point de repère qui
indiquât la distance franchie; seules, là-bas, tout là-bas, les étoiles
scintillaient, semblables à des clous d'acier sur une draperie
mortuaire, mais bien trop lointaines pour qu'Ossipoff pût, même avec la
rapidité avec laquelle il filait, juger du rapprochement progressif de
ces mondes.
Six heures durant, le wagon de lithium vogua ainsi, droit sur l'infini,
sans que le savant vît passer, dans le champ de la lunette, aucun corps
ayant apparence de planète.
Les millions de lieues s'ajoutaient aux millions de lieues, et le
vieillard, absorbé dans ses recherches, n'avait conscience ni du temps
écoulé, ni de la distance parcourue.
Il arriva cependant un moment où, le cerveau enfiévré, les yeux
troublés, les membres ankylosés par une si longue immobilité, Ossipoff
s'écria, en pointant son doigt osseux vers l'espace étoilé qu'il
apercevait à travers le hublot.
--Et cependant, il est là... je le sais... je le sens!...
Il ajouta, avec un accent consterné, comme s'il se rendait compte de
l'invraisemblable chiffre que ses lèvres balbutiaient.
--1780 millions de lieues du Soleil!...
C'était la distance que devait, d'après ses calculs, suivre la route
sidérale d'Hypérion.
Puis, lançant, dans un geste plein de rage ses deux poings crispés vers
l'infini dont il sentait les mystères lui échapper, il poussa un cri,
dans lequel s'exhalait l'aveu de son impuissance.
--Et pourtant, répéta-t-il, Babinet, Forbes et Todd n'ont pu se tromper
tous les trois!... et rien!... toujours rien!
Une idée subite traversa sa cervelle, et, soudainement accablé, il se
laissa tomber sur un escabeau, où il demeura comme écrasé, les coudes
sur les genoux, la tête entre les mains, fourrageant rageusement de ses
doigts ses cheveux gris.
L'idée lui était venue que ce monde, à la découverte duquel il courait,
entraînant traîtreusement avec lui ses compagnons inconscients de sa
trahison, que ce monde de l'existence duquel il était certain, il ne le
rencontrerait pas.
Hypérion n'était point à la place sur laquelle il avait dirigé
l'_Éclair_; nul doute, puisque Babinet et les autres l'avaient décidé
ainsi, que l'orbite de la problématique planète se trouvât bien à 174
degrés de longitude.
[Illustration: 011]
Mais, pour l'instant, Hypérion était peut-être, devait même être
assurément, sur un autre point de son orbite; qui sait si, avec la
mauvaise chance qui le poursuivait depuis longtemps, Ossipoff ne
tournait pas diamétralement le dos à la planète vers laquelle il croyait
se diriger.
S'il en était ainsi, à quoi bon avoir fait ce qu'il avait fait? il avait
manqué à son serment, il avait compromis l'existence de tous les
voyageurs que le wagon de lithium enfermait dans ses flancs, il avait
brisé le bonheur de sa fille, car Gontran de Flammermont ne pardonnerait
certainement pas à celui qui devait être son beau-père, la trahison dont
il s'était rendu coupable.
[Illustration: 012]
Et tout cela, pour n'en savoir pas plus qu'il n'en savait à son départ
de la Terre! n'y avait-il pas là de quoi affoler une cervelle mieux
équilibrée que celle du vieillard.
Une main qui se posa sur son épaule l'arracha à ses pénibles
méditations; il se leva d'un geste brusque, et recula instinctivement
d'un pas, en voyant devant lui Fricoulet qui le regardait d'un air
narquois.
--Eh bien! papa Ossipoff, dit railleusement l'ingénieur, le «quart»
s'est bien passé?
--Ah! c'est vous, monsieur Fricoulet! balbutia le savant.
--C'est moi, oui; mais aurais-je par hasard quelque chose d'anormal dans
le visage que vous me considérez avec un air si ahuri?
[Illustration: Il lui avait fallu subir un vigoureux _shake-hand_ de la
part de Farenheit (p. 13)., 013]
Et, partant d'un éclat de rire, il ajouta:
--Je vois ce que c'est: au lieu de faire votre quart, vous avez fait un
somme, et j'ai interrompu un rêve peut-être fort agréable.
Le premier mouvement d'Ossipoff fut de protester énergiquement contre
une supposition qui, pour lui, si féru de science, était presque une
injure: dormir! lui! alors que la nature était là, avec ses insondables
mystères qui, depuis si longtemps, provoquaient son ardente curiosité!
Mais, obéissant à son instinct, sans réfléchir que par son mensonge il
n'arriverait qu'à retarder de quelques instants le moment où la vérité
éclaterait à tous les yeux, il détourna la tête, baissant les yeux et
balbutiant d'un air embarrassé:
--Quelle heure est-il donc?
À cette question, qui répondait de plus péremptoire façon que ne
l'eussent pu faire tous les aveux du monde, à sa supposition, Fricoulet
donna libre cours à son hilarité: le père Ossipoff, surpris en flagrant
délit d'inattention astronomique! le père Ossipoff dormant près de son
télescope alors que des merveilles stellaires s'offraient à son
observation! voilà qui frisait l'invraisemblance.
[Illustration: 014]
Durant quelques secondes, il demeura comme pétrifié, bouche bée et les
yeux écarquillés.
--Mais il est sept heures du matin... sur Terre, mon cher monsieur
Ossipoff... du moins, si je me fie aux indications du chronomètre du
bord.--Sept heures du matin! en entendant ces mots, le vieux savant
supputait, à par lui, la distance vraiment vertigineuse que l'on avait
parcourue, en huit heures, depuis le moment où l'_Éclair_, virant de
bord, avait abandonné le courant cosmique qui l'emportait vers la Terre,
pour se lancer dans l'infini.
La tête du savant s'était courbée davantage encore, et ses épaules
semblaient comme écrasées sous le poids d'un fardeau qui se fût
subitement abattu sur lui; et cette attitude confirmait de plus en plus
Fricoulet dans son idée première.
Cependant, les éclats de rire de l'ingénieur, rebondissant en éclats
sonores contre les parois métalliques du wagon de lithium, avaient tiré
de leur sommeil les autres voyageurs et, tandis que Séléna apparaissait
d'un côté, par une autre porte entraient, l'un derrière l'autre, Gontran
et Farenheit.
--_By God!_ s'exclama celui-ci en s'avançant les mains tendues vers
l'ingénieur, voilà une gaîté de bon augure.
Il tira sa montre, consulta le cadran et, tandis qu'un éclair joyeux
brillait dans sa prunelle grise, il ajouta, s'adressant à Gontran:
--Si vos calculs sont exacts, mon cher savant, je crois que je ne
tarderai pas à fouler du pied le trottoir de la Cinquième Avenue.
--Mais, riposta M. de Flammermont qui sentait attachés sur lui les
regards d'Ossipoff, il n'y a aucune raison, mon cher monsieur, pour que
mes calculs ne soient pas justes. J'ai dit que l'_Éclair_ atteindrait la
zone d'attraction terrestre dans 23 heures, et, à moins d'incidents
indépendants de ma volonté, nous serons rentrés chez nous dans le délai
prévu.
Il avait prononcé ces mots d'une voix brève et sèche, affectant de
prendre un ton d'autant plus indigné qu'Ossipoff écoutait, et qu'il ne
voulait pas avoir l'air, devant lui, de supporter qu'on mît en doute ses
connaissances scientifiques.
Tout en parlant, il coulait un regard attendri sur Séléna, qui
rougissait légèrement, tandis que Fricoulet avait toutes les peines du
monde à tenir son sérieux.
Ce fut bien pis encore, lorsque, pour donner plus de force à la réponse
qu'il venait de faire à l'Américain, Gontran écarta doucement Ossipoff
pour prendre sa place au télescope: derrière lui, les voyageurs se
groupèrent. Fricoulet, dissimulant imparfaitement le sourire que la
comédie de son ami mettait sur ses lèvres, Farenheit, anxieux de savoir
si la consultation des astres allait confirmer les heureux pronostics de
M. de Flammermont, Séléna, toute radieuse à la perspective de voir enfin
se terminer l'amoureux roman dont le dénouement traînait depuis si
longtemps.
Quant à Ossipoff, retiré dans un coin, il suivait, non sans angoisse,
les transformations par lesquelles passait le visage de son futur
gendre.
Celui-ci, sans quitter de l'oeil l'objectif, dit tout à coup:
--Eh bien! mon cher monsieur Farenheit, je puis maintenant vous affirmer
que mes calculs étaient justes... ou, du moins, non, ils étaient faux...
[Illustration: 016]
--_By God!_ jura l'Américain en sursautant.
--...Oui, faux, répéta le jeune homme, car mes prévisions se trouvent
fort au-dessous de la vérité.
--Qu'est-ce que tu chantes là? demanda tout bas Fricoulet en se penchant
vers son ami, et en cherchant à l'écarter pour prendre sa place et voir
sur quel phénomène astronomique Gontran se basait pour parler ainsi.
Mais le jeune diplomate était bien trop intéressé, paraît-il, par le
spectacle qui s'offrait à lui, pour céder à la pression de Fricoulet,
et, l'oeil toujours rivé à l'oculaire, il poursuivit, parlant lentement,
l'attention attirée par un point fixé, là-bas, dans l'infini:
--Oui, depuis hier, il me semble que nous avons fait un chemin de tous
les diables... et, si nous continuons de ce train...
Il s'arrêta, demeura quelques secondes silencieux, et sans s'en
apercevoir, réfléchissant tout haut.
--Voyons?... ce n'est ni Uranus, ni Saturne, ni Jupiter... ils sont loin
derrière nous... Mars?... hum! autant que je puis me rappeler, son
disque ne brille pas d'un semblable éclat;... oui... oui, c'est Vénus
assurément, ce ne peut être que Vénus. Mais, sapristi, ce que je
voudrais bien savoir, c'est où est passée la Terre?
Fricoulet, à ces mots, fit un haut-le-corps prodigieux, et approchant
ses lèvres de l'oreille de son ami, à cause d'Ossipoff, toujours
immobile dans son coin.
--Vénus!... murmura-t-il, tu es fou! si cela était, il faudrait admettre
que l'_Éclair_ marchât à une vitesse au moins décuple de celle de la
lumière... Tiens, ôte-toi de là...
Ce disant, il repoussait amicalement Gontran et s'asseyait à son tour
devant le télescope, sans remarquer la soudaine pâleur qui avait envahi
le visage d'Ossipoff.
Quant à Séléna, radieuse de bonheur, il lui avait fallu subir un
vigoureux _shake-hand_ de la part de Farenheit qui, en entendant
annoncer que Vénus était déjà en vue, Vénus, leur avant-dernière étape
avant d'atteindre la planète natale, ne put résister au désir de
témoigner sa joie par un vertigineux entrechat.
--Hip! hip! hurra!... Flammermont, _for ever!_
Et, abandonnant les mains de la jeune fille, il se jeta sur celles de
Gontran qu'il secoua avec une énergie forcenée.
Puis il fut pris d'un subit attendrissement à la pensée qu'il allait
revoir, plus tôt qu'il ne s'y attendait, New-York, l'Excentric-Club, et
les actionnaires de la «Selene Company Limited» et, avant que son
interlocuteur eût pu se soustraire à son étreinte, il le prenait dans
ses bras et le serrait, à l'étouffer, sur sa poitrine, balbutiant.
--Vous êtes notre sauveur! mon jeune et digne ami!... que toutes les
bénédictions du ciel s'écroulent sur votre tête!
Et, lorsque le jeune homme eut échappé à l'embrassade de l'Américain,
ce fut pour subir les douces pressions de mains de Séléna qui lui dit,
en l'enveloppant d'un regard plein de tendresse, dans lequel se lisait
l'ivresse de l'imminence du bonheur, tant de fois reculé et si proche
déjà.
--Ah! Gontran!... mon cher Gontran!...
Mais, l'attendrissement de la jeune fille, la satisfaction de Gontran et
l'exhubérant emballement de Farenheit s'évanouirent comme par
enchantement; et, d'une seconde à l'autre, les visages si radieux
s'assombrirent.
--Saperlotte! venait de s'écrier tout à coup Fricoulet en faisant, sur
l'escabeau qui lui servait de siège, un bond prodigieux.
[Illustration: 018]
Et, sur ses traits subitement contractés, se lisaient une telle stupeur,
un tel ahurissement, et en même temps une telle anxiété, que tous les
trois comprirent qu'une nouvelle désastreuse allait sortir de la bouche
de l'ingénieur.
--Ça! Vénus! se décida enfin à dire celui-ci qui cherchait vainement à
masquer sous son ton de sempiternelle blague l'angoisse qui
l'étreignait, je veux que le diable me croque si ça a jamais ressemblé à
Vénus!...
À cette déclaration répondit une triple exclamation qui trahissait la
surprise de Gontran, la douleur de Séléna et la colère de Farenheit;
tous les trois entouraient Fricoulet, penchés vers lui, cherchant à
deviner, d'après l'expression de sa physionomie, comment il leur fallait
traduire les paroles qu'il venait de prononcer, et ils étaient tellement
absorbés, que ni les uns, ni les autres ne remarquèrent la silencieuse
disparition d'Ossipoff.--Celui-ci, aussitôt l'exclamation poussée par
l'ingénieur, avait senti perler, sur son front, une sueur froide, tandis
qu'il lui semblait que ses jambes flageolantes allaient se dérober sous
lui: c'est que l'instant de l'explication était arrivé, explication
d'autant plus redoutable et d'autant plus pénible qu'il lui fallait
avouer non seulement sa trahison, mais son erreur; et il ne savait au
juste ce qu'il redoutait le plus, de la fureur de l'Américain, ou des
sarcasmes méprisants de Gontran et de Fricoulet; aussi, profitant de ce
que l'attention générale était fixée sur l'ingénieur, il s'esquiva sans
bruit et gagna sa cabine dans laquelle il s'enferma à double tour.
--Pas Vénus! s'écria l'Américain, en empoignant Fricoulet par le collet
de son habit et en le secouant avec force... Mais puisque M. de
Flammermont a déclaré...
--Eh! Gontran s'est trompé, voilà tout.
Ce fut alors vers le jeune comte que se retourna Farenheit.
--Vous m'avez trompé! rugit-il! Ah, vous m'avez trompé!...
Mais Fricoulet n'était pas d'humeur à se laisser ahurir par les
explosions de colère de son compagnon de voyage.
--Vous! fichez-nous la paix! déclara-t-il; nous avons, pour l'instant,
autre chose à faire que de crier et de vociférer.
Pour le coup, la fureur de l'Américain arriva à son comble.
--_By God!_ elle est forte! Je ne sais pas où je vais, vous-même ne
savez pas où vous me menez, vous ignorez peut-être où nous sommes... et
je n'ai pas le droit de me plaindre!
D'un bond, Fricoulet se précipita à l'arrière, colla, durant un long
moment, son visage à la lunette en permanence contre le hublot et
regarda: là-bas, tout là-bas, dans la nuit stellaire, des points
lumineux piquetaient, l'espace, et, avec sa connaissance approfondie de
la carte céleste, en dépit de l'invraisemblance avec laquelle la vérité
s'offrait à lui, il ne tarda pas à s'orienter.
--Ah! le misérable! le misérable! grommela-t-il entre ses dents, tandis
que son poing crispé s'élevait au-dessus de sa tête, menaçant un
invisible ennemi, c'est lui qui a fait le coup!
Ces paroles étaient trop indistinctement prononcées pour qu'elles
fussent comprises de ceux qui l'entouraient; ceux-ci, d'ailleurs, ne
songeaient pour l'instant qu'à une chose: savoir où l'on se trouvait.
[Illustration: 020]
Fricoulet, heureusement, n'était pas un garçon à se démonter, même
devant les événements les plus graves; et apitoyé par la physionomie
apeurée de Séléna, aussi bien que par la mine contristée de Gontran, il
réussit à recouvrer son sang-froid et dit à son ami d'un ton de bonne
humeur:
--Je crois, parbleu bien! que tu ne trouvais pas la Terre, en regardant
à l'avant du wagon!... La Terre!... mais elle est par là, mon pauvre
vieux.
Et il étendait la main vers le hublot.
--La Terre!... par là!... grommela Farenheit, dans les yeux duquel une
flamme folle s'était allumée subitement.
--Oui, mon cher monsieur, ne vous en déplaise, la Terre est par là... et
tout notre système solaire également.
--Mais qui? qui a fait cela?
--Dame, répondit l'ingénieur, c'est M. Ossipoff qui a été chargé, cette
nuit, de surveiller la machinerie...
--Oh! monsieur Fricoulet! s'écria Séléna en joignant les mains, pourquoi
accuser mon père, plutôt que d'attribuer ce qui nous arrive à quelque
incident indépendant de sa volonté.
--En effet, dit à son tour Gontran, ému des regards suppliants que la
jeune fille attachait sur lui, n'arrive-t-il pas fréquemment sur Terre,
que des transatlantiques s'égarent au milieu de l'Océan?... à plus forte
raison l'_Éclair_ ne peut-il pas avoir dévié de la vraie route, sans que
celui qui était de quart s'en aperçût.
L'ingénieur eut un haussement d'épaules plein de scepticisme et répondit
avec assurance:
[Illustration:--Mais ce ne serait donc pas pour vous une satisfaction
que de lui casser les reins avant de mourir? (p. 19)., 021]
--Inadmissible... Admettriez-vous qu'un transatlantique allant à
New-York, se trouvât, d'une heure à l'autre, le cap tourné vers Le
Havre?... Eh bien! c'est ce qui nous arrive; le Soleil, que nous avions
hier en proue, nous l'avons maintenant en poupe. L'_Éclair_ a viré bord
pour bord, ce qui n'aurait pu se produire, si une main n'avait touché au
gouvernail; et cette main ne peut être que celle de M. Ossipoff, qui, en
dépit de sa promesse, n'a pu résister à la tentation de soulever le
voile mystérieux qui enveloppe l'existence d'Hypérion.
[Illustration: 022]
Un silence profond accueillit tout d'abord ces paroles que Fricoulet
avait prononcées d'une voix nette et calme, absolument comme s'il eût
été désintéressé dans la question: Séléna avait caché son visage dans
ses mains et, aux petits tressaillements nerveux qui la secouait, il
était facile de deviner qu'elle pleurait; quant à Gontran, la tête
perdue, il était tombé, accablé, sur un siège où la stupeur
l'immobilisait: évanoui, le délicieux espoir qu'il avait eu de voir
enfin, dans un avenir prochain, la main de Séléna tomber dans la sienne!
C'en était fini des rêves de bonheur qu'il avait faits, et qui, pendant
les années qui venaient de s'écouler, s'étaient tour à tour brisés et
reformés, suivant que se faisait plus ou moins problématique la
perspective du retour sur la planète natale.
Brusquement, la fureur de l'Américain, contenue durant quelques
secondes, éclata: ce fut d'abord comme un torrent de jurons qui
s'échappa de ses lèvres contractées; puis, roulant autour de lui des
regards terribles, il s'écria:
--Où est-il?... où est-il que je l'étrangle!...
Séléna poussa un cri désespéré: elle savait par expérience jusqu'à
quelles extrémités le caractère violent de Farenheit pouvait l'emporter,
et elle se précipita devant lui, barrant de son corps frêle l'escalier
qui conduisait à la cabine dans laquelle le vieillard s'était réfugié.
--Laissez-moi, laissez-moi! rugissait Farenheit, qui saisit la jeune
fille par les poignets pour se faire livrer passage.
Mais, d'un bond, Flammermont fut sur lui et, avec l'aide de Fricoulet
qui s'interposa également, le repoussa en arrière.
--Ah! ces gens d'Europe! gronda l'Américain, maintenu en respect par ses
deux adversaires, ce n'est pas du sang, c'est du jus de carotte qu'ils
ont dans les veines!... Voilà un vieux fou qui, non content de nous
avoir entraînés dans la plus invraisemblable des aventures, se moque de
ses serments et compromet notre vie au moment où nous allions être
sauvés...
Il se croisa les bras, hurlant:
--Mais ce ne serait donc pas pour vous une satisfaction que de lui
casser les reins avant de mourir?
Séléna poussa un gémissement et Fricoulet répondit avec sérénité:
--À vous dire vrai, mon cher monsieur Farenheit, non; cela ne me
causerait aucune satisfaction, car je ne sais si vous avez eu occasion
de le remarquer, je suis un esprit pratique, moi, et, dans la vie, je
m'efforce de ne rien faire qui ne puisse avoir pour moi une conséquence
utile ou agréable... or, je vous demande un peu de quel adjuvant
pourraient être, en la circonstance, les os de M. Ossipoff.
--Et la vengeance!
--Oui, je sais, on a prétendu que c'était le plaisir des Dieux; moi je
prétends que tout plaisir platonique n'est digne que des imbéciles.
Farenheit sursauta.
--Et je le prouve, ajouta l'ingénieur imperturbablement.
Il tira sa montre et en consulta le cadran qu'il mit, d'un air narquois,
sous le nez de l'Américain.
--Voilà près d'un quart d'heure--13 minutes, pour être tout à fait
exact,--dit-il, que vous nous faites perdre avec vos fureurs et vos
emportements... or, savez-vous ce que représente chacune des secondes de
ce quart d'heure?... non! oh! mon Dieu, presque rien, la bagatelle de
500,000 lieues... Vous voyez de quelle distance, grâce à vous, nous
sommes enfoncés davantage encore dans le désert intersidéral où nous a
lancés la folie de M. Ossipoff.
Bien que l'Américain ne fût point fort en calcul, il vit instantanément
danser devant ses yeux une longue kyrielle de chiffres représentant la
distance dont parlait Fricoulet et une lueur effarée brilla dans ses
regards.
--Après tout, balbutia-t-il au bout de quelques secondes, mourir ici ou
mourir plus loin...
--Mais qui vous parle de ça? clama l'ingénieur; nous sommes perdus, mais
ce n'est pas une raison pour dire que nous sommes morts... n'est-ce pas,
Gontran?
Celui-ci, qui avait fini par prendre son parti de la situation,
plaisanta d'un ton cependant amer:
--Si encore M. Ossipoff s'était inspiré de l'exemple du Petit-Poucet et
avait semé des cailloux sur la route parcourue par l'_Éclair_.
Fricoulet étendit le bras vers le hublot, montrant les points brillants
qui scintillaient dans le ciel noir.
--Mais les voilà, les cailloux qui nous aideront à retrouver notre
chemin, s'écria-t-il, et des cailloux lumineux encore!... qu'est-ce
qu'il faut de plus?
--Est-ce que tu croirais vraiment possible, interrogea Gontran, de
réparer la folie de M. Ossipoff?
[Illustration: 024]
En ce moment l'ingénieur vit Farenheit qui, depuis un instant
griffonnait hâtivement sur un carnet tiré de sa poche, s'arracher les
cheveux avec désespoir.
--Qu'avez-vous donc, mon cher monsieur, interrogea-t-il.
--J'ai... j'ai... tenez, regardez un peu ça...
Il lui montra le feuillet de son carnet, que des chiffres noircissaient
du haut en bas, ajoutant d'un ton navré:
--Et je n'ai pas fini!
C'étaient les calculs destinés à établir ce qu'à raison de 500,000
lieues par seconde, représentait le quart d'heure perdu par sa faute.
Fricoulet lui frappa amicalement sur l'épaule et lui dit:
--Baste! ne vous désolez pas ainsi; la distance faite n'est pas perdue.
Nous n'avons marché que durant un quart d'heure, et il faut que nous
continuions à filer de la sorte, en droite ligne, pendant douze heures.
Ce fut un ahurissement chez l'Américain, égal d'ailleurs chez Gontran et
chez Séléna: douze heures! à raison de 500,000 lieues à la seconde! mais
cela représentait une distance invraisemblable!
Ah çà! est-ce que Fricoulet, lui aussi, aurait été frappé d'insanité?
--Comment! s'écria Gontran, tu prétends que le Soleil vers lequel nous
voulons nous diriger est dans notre dos, et tu parles de nous en
éloigner encore de plusieurs millions de lieues.
--Tenez-le bien, déclara Farenheit, pendant que je cours au gouvernail
pour virer de bord.
Flammermont regarda son ami: celui-ci, hochant la tête, souriait d'un
air narquois.
--À votre aise, dit-il, seulement vous ne devez pas ignorer qu'un des
principes élémentaires de la navigation est que le pilote mette le cap
de son navire sur un point désigné à l'avance... Or, sans être
indiscret, je voudrais bien savoir quel point de direction vous allez
prendre?
--Eh! _By God!_... le Soleil!... N'avez-vous pas déclaré, tout à
l'heure, que cette étoile si brillante, là, à l'arrière du wagon,
c'était le Soleil.
--Oh! pardon, j'ai déclaré qu'il me semblait que... mais je n'ai pas été
aussi affirmatif, surtout alors que les circonstances m'interdisent de
l'être.
Ces quelques mots, prononcés froidement, produisirent sur l'emballement
de Farenheit le même effet qu'un seau d'eau froide sur un brasier
ardent.
--Mais alors, fit-il, avouez donc franchement que nous sommes perdus.
--Sapristi! s'exclama Fricoulet, je me tue à vous le dire depuis une
demi-heure;... oui... nous... sommes... perdus. Mais j'espère que nous
ne le serons plus si vous me laissez établir la parallaxe de l'étoile
que Gontran prenait pour Vénus: cela me fixera en même temps sur
l'identité de l'astre qui se trouve à l'arrière et dans lequel il me
semble bien reconnaître le centre de notre système planétaire.
--La parallaxe! répéta Farenheit dont les yeux s'étaient démesurément
ouverts et trahissaient l'ahurissement que lui causait cette expression,
toute nouvelle pour lui.
[Illustration: 026]
--Oui, fit alors l'ingénieur, c'est ainsi qu'on appelle l'opération
mathématique à l'aide de laquelle les astronomes terrestres essayent de
déterminer la distance des étoiles.
Quelque préoccupé qu'il fût par la situation critique dans laquelle il
se trouvait, l'Américain ne put retenir un homérique éclat de rire.
--Vous voudriez me faire croire, déclara-t-il, qu'il est possible
d'estimer les espaces considérables qui séparent entre eux les mondes de
l'infini stellaire?
--Notez bien, répondit Fricoulet, que j'ai dit «essayent», ce qui
signifie que les savants n'ont pas la prétention de donner des mesures
aussi exactes qu'un employé du cadastre en peut donner avec sa chaîne
d'arpenteur.
--La preuve, ajouta alors Gontran, ce sont les différences résultant des
observations de plusieurs savants sur la même étoile.
--Fort juste, dit Fricoulet, et pour n'en citer que deux, il y a d'abord
Sirius, la plus brillante des étoiles que les Terriens puissent admirer,
qui a donné les résultats suivants: 34 centièmes de secondes à
Henderson, 16 centièmes à Maclear, 19 centièmes à Gylden et 27 centièmes
à Abbe.
Séléna, qui avait repris ses esprits depuis que s'était apaisée la
colère de Farenheit, dit alors avec un petit ton malicieux:
--Vous oubliez d'ajouter, monsieur Fricoulet, que Henderson et Maclear,
observant ensemble Sirius, ont trouvé, eux, 23 centièmes de secondes,
alors qu'ils avaient trouvé séparément, l'un 34 et l'autre 16... Je me
rappelle même que toutes les fois qu'à Pétersbourg la conversation
venait sur ce sujet, entre ces messieurs de l'Observatoire, mon pauvre
père rentrait à la maison dans un état d'irritation inconcevable.
Farenheit se mit à rire.
--Je reconnais bien là le digne M. Ossipoff; se mettre en colère à cause
de quelques centièmes de secondes! Il n'avait qu'à faire comme les
caissiers des grandes banques, chez nous, qui estiment le temps à sa
véritable valeur, et qui au lieu de perdre des heures à rechercher
quelques centimes, comme on fait chez vous, les passent purement et
simplement par profits et pertes.
[Illustration: 027]
--Ce que c'est que de ne pas être de la partie! ricana l'ingénieur; vous
venez, sans vous en douter, de dire la plus grosse énormité qui soit
jamais tombée des lèvres d'un homme sérieux... Tenez... c'est absolument
comme si vous conseilliez à l'un de ces caissiers, dont vous parliez
tout à l'heure, de passer par profits et pertes une erreur de plusieurs
millions.
L'Américain sursauta, attachant sur son interlocuteur un regard effaré,
balbutiant:
--Plusieurs millions!
--Dame, dit Fricoulet gouailleur, savez-vous ce que représente cette
seconde qui est employée par les astronomes comme base pour mesurer
entre elles la distance des étoiles? Tout simplement une distance égale
à 200,000 fois celle du Soleil à la Terre.
Et, pour augmenter davantage encore l'ahurissement dans lequel cette
révélation venait de plonger l'Américain, il ajouta:
--Ce qui représente une course de la Lumière, pendant trois ans et trois
mois.
Farenheit se grattait le bout du nez d'un air perplexe, tandis que
Gontran disait railleusement:
--Je parierais un sou contre un louis qu'il s'est trouvé des gens
jouissant d'un loisir suffisant pour calculer la distance parcourue par
la lumière pendant un an!
--Et tu gagnerais ton pari: ce sont deux physiciens français, Fizeau et
Cornu, qui se sont livrés à ce petit travail qui leur a donné les
résultats suivants: la distance parcourue par la lumière étant, pour une
seconde, de 300,400 kilomètres, soit 75,000 lieues, cela donne, pour
l'année composée autant que je puis me le rappeler de 32 millions
266,000 secondes, un total de 2 trillions 420 milliards de lieues.
L'Américain prit sa tête à deux mains, dans un geste véritablement
effaré, et Fricoulet l'entendit murmurer:
--Incommensurable...
--C'est donc trois fois cette distance de 2 trillions, etc., etc., que
représente une seconde... vous voyez maintenant que même un centième de
seconde représente une distance appréciable, et que les astronomes ont
lieu de s'émouvoir lorsqu'il se trouve, entre leurs travaux respectifs,
une différence même minime.
--Et c'est à une opération aussi délicate, qu'il faut que vous vous
livriez pour établir où nous sommes? interrogea l'Américain avec quelque
inquiétude.
--Mon Dieu oui, car je ne connais pas d'autre moyen.
En ce moment, Gontran prit son ami par le bras, et l'attirant un peu à
l'écart, lui dit tout bas:
[Illustration: En haut, sur le carré, ils trouvèrent Farenheit qui
s'acharnait vainement contre la porte de métal (p. 29)., 029]
--Tu viens de nous donner la signification du mot parallaxe, c'est fort
joli; mais ce que je voudrais bien savoir, c'est ce en quoi consiste
l'opération. Je ne me rappelle pas avoir lu, dans les _Continents
Célestes_, rien qui ait trait à cela, et il se pourrait très bien que le
père Ossipoff me poussât une «colle» à ce sujet-là.
Fricoulet se mit à sourire.
--Suppose, dit-il, que je représente par l'enceinte des fortifications
de Paris l'orbite de Neptune, la dernière planète connue du système
solaire l'orbite de la Terre occupera, au centre de cet espace, une aire
à peu près égale à celle de la place de la Concorde; or, à cette échelle
comparative il faudrait, pour atteindre l'étoile la plus voisine du
système solaire, nous éloigner de plus de 30,000 kilomètres,
c'est-à-dire à la distance de la Chine, en passant par le cap Horn.
--Nous éloigner! répéta Gontran, tout ahuri, pourquoi faire?
--Mais pour établir la parallaxe, malheureux!
Et Fricoulet, se croisant les bras, regarda son ami d'un air de pitié
méprisante.
--Qu'est-ce qu'on vous apprend donc, grand Dieu! dans la diplomatie pour
que tu ne saches pas qu'établir une parallaxe consiste à prendre aux
extrémités d'une ligne de longueur déterminée, deux visées sur le point
considéré, de façon à former un triangle...
Gontran l'interrompit en riant.
--Je me rappelle maintenant, dit-il, on nous a appris ça au lycée: un
triangle, dont on connaît un côté, et deux angles adjacents, ce qui
permet d'en calculer aisément les autres éléments, et entre autres la
bissectrice...
--...Dont la hauteur représente l'éloignement du point visé. C. Q. F.
D... Seulement tu te rends compte alors,--l'orbite de la Terre étant
représenté par la place de la Concorde,--de la petitesse des angles
obtenus si, des deux coins de la place on braque une lunette sur un
phare situé en Chine.
--Surtout, ajouta en riant le jeune diplomate, si, avant d'arriver en
Chine, le rayon visuel doit passer par le cap Horn!... gymnastique
oculaire à laquelle, d'ailleurs, la nature est absolument réfractaire.
Puis, frappant sur l'épaule de l'ingénieur, il ajouta.
--Mon vieux, c'est compris; et si, par hasard, il prenait fantaisie, au
vieil Ossipoff de m'interroger là-dessus, je pourrais tirer à ses yeux
un véritable feu d'artifice d'érudition.
Cependant Farenheit donnait, depuis quelques instants, les signes d'une
visible impatience: le visage collé au hublot, les regards fixés sur
l'espace, il piétinait sur place, tandis que ses mains, croisées
derrière le dos, se crispaient dans des contractions nerveuses.
[Illustration: 031]
--Et alors, dit-il en se retournant brusquement, nous allons marcher
comme ça pendant 12 heures?
--Mon Dieu, oui; tout à l'heure, sans que vous vous en aperceviez, j'ai
pris la visée de la soi-disant Vénus, remarquée par M. de Flammermont.
Au bout de 12 heures, je prendrai une nouvelle visée, et ayant ainsi un
triangle dont je connaîtrai la base et deux des angles, il me sera
facile de déterminer la distance qui nous sépare de l'astre en question,
et par suite de connaître son identité. Alors, sachant où nous sommes,
et ayant cet astre comme point de repère, nous pourrons retrouver notre
route.
Les sourcils de l'Américain se contractèrent.
--Mais cela va nous emmener aux cinq cent mille diables! vociféra-t-il,
et c'est un singulier système qui consiste à se perdre davantage pour se
retrouver ensuite plus facilement.
--En avez-vous un autre, de système? interrogea narquoisement
l'ingénieur; pour ma part, je suis prêt à le suivre, au cas où il serait
meilleur que le mien.
--Oui, j'en ai un! déclara Farenheit.
Fricoulet et Gontran firent un haut-le-corps de surprise.
--Ah bah! murmura l'ingénieur tout ébahi, et ce moyen?...
--Consiste tout simplement à demander à ce misérable Ossipoff ce qu'il a
fait de nous pendant notre sommeil.
Séléna, alors, intervint.
--Oh! monsieur Farenheit, s'exclama-t-elle, croyez-vous vraiment que mon
père?...
L'Américain bondit et, d'un geste circulaire du bras, indiquant la
machinerie.
--Sa disparition, répliqua-t-il avec un mauvais ricanement, n'est-elle
pas la meilleure preuve de la trahison infâme dont il s'est rendu
coupable vis-à-vis de nous.
Il bondit jusqu'à l'escalier dont il gravit les marches en quelques
enjambées, et se mit à frapper comme un forcené à coups de poings contre
la paroi de lithium qui servait de porte à la cabine du vieux savant.
--Son moyen est en effet le plus simple, murmura tout bas Gontran à
l'oreille de Fricoulet, et je m'étonne qu'aucun de nous.....
--C'est l'histoire de l'oeuf de Christophe Colomb, répondit l'ingénieur
en haussant les épaules... il fallait y songer.
Il ajouta avec un sourire sceptique:
--Le tout maintenant est de savoir quel accueil le vieil Ossipoff va
faire à l'interview de Farenheit.
Il tendit la main vers l'escalier par lequel arrivait l'écho d'un tapage
infernal, et il ajouta:
--Jusqu'à présent le résultat est plutôt négatif... Écoute-moi ça!...
L'_Éclair_ était secoué dans toute son armature par les poings puissants
de l'Américain qui battaient la porte, ainsi que des catapultes.
Dans un coin, Séléna, les mains jointes, ne cessait de répéter:
--Mon Dieu!... mon Dieu!
Gontran, ému de l'attitude pitoyable de sa fiancée, dit alors à
Fricoulet:
--Il faut monter, cet enragé serait capable de donner un mauvais coup à
Ossipoff.
En haut, sur le carré, ils trouvèrent Farenheit, le visage congestionné
et ruisselant de sueur, les yeux hors de la tête, qui s'acharnait
vainement contre la porte de métal; il s'était ensanglanté les poings
sans arriver seulement à ébranler l'un des gonds, d'apparence si
fragile.
--_By God!_ rugit-il en les apercevant, il est terré là-dedans comme un
colimaçon dans sa coquille, et si l'on ne peut emporter la cabine
d'assaut, il faudra le prendre par la famine.
--Vous êtes fou! voilà un moyen qui serait autrement plus long que le
mien, riposta Fricoulet, l'homme peut résister à la faim pendant trois
jours; on a même vu des sujets capables de prolonger leur endurance plus
longtemps encore... vous voyez où ça nous mènerait, à raison de 500,000
lieues par secondes...
--Sans compter, dit alors Gontran, en prenant devant l'Américain une
pose agressive, que jamais, moi vivant, je n'autoriserai qui que ce soit
à porter préjudice à M. Ossipoff.
--Laissez-moi faire, je m'en vais tâcher de parlementer.
Ayant dit, Fricoulet s'approcha de la porte, y heurta doucement du
doigt.
--Monsieur Ossipoff, fit-il avec une douceur engageante, voulez-vous,
s'il vous plaît, me recevoir chez vous? J'aurais un simple renseignement
à vous demander.
Il attendit quelques secondes qu'une réponse lui fût donnée; puis,
n'entendant rien, il appliqua son oreille contre la porte et écouta.
Rien: aucun bruit; il semblait que la cabine fût inhabitée.
--Vous voyez bien! clama l'Américain, le vieux sournois ne veut rien
dire... enfonçons!... enfonçons!...
Et il se préparait à se ruer de nouveau contre la porte, lorsque
l'arrêtant au passage, Fricoulet lui dit:
--Eh, saperlotte! vous êtes assommant avec vos violences! pour ce à quoi
elles ont servi jusqu'à présent, je vous conseille d'en user... restez
donc tranquille, je vous prie...
Encore une fois, il heurta à la porte.
[Illustration: 034]
--Monsieur Ossipoff, je vous affirme qu'on ne vous veut aucun mal; nous
désirons simplement savoir vers quel point de l'espace vous avez dirigé
l'_Éclair_, et quelle est notre situation approximative dans le ciel.
Quelques secondes s'écoulèrent, quelques minutes même; mais pas plus que
précédemment, aucune réponse ne parvint à l'ingénieur.
Les lèvres de Fricoulet s'allongèrent en une moue significative.
--Hum! murmura-t-il, pas bavard le père Ossipoff, ce matin...
Et, s'adressant à Farenheit:
--Je commence à croire que nous serons obligés de revenir à mon idée de
la parallaxe.
Farenheit poussa un rugissement, et tirant sa montre:
--Trois quarts d'heure déjà! à raison de 500,000 lieues à la seconde?
encore 11 heures et quart à marcher de la sorte... jamais! jamais!
Et, à ses compagnons:
--Tentons toujours d'enfoncer la porte! si nous parvenons à faire parler
le vieux, ce sera toujours quelques millions de lieues de gagnées.
Et, sans attendre leur réponse, il empoigna un escabeau avec lequel il
se mit à battre la paroi de lithium, comme si c'eût été un bélier.
Fricoulet et Gontran secouèrent la tête.
--Ça ou rien, fit l'ingénieur, c'est la même chose, le lithium a une
élasticité telle que les coups rebondissent sur sa surface sans réussir
à l'ébranler... On s'userait vainement les muscles, que l'on serait
impuissant à faire bouger cette porte d'une ligne.
--Sais-tu, dit alors Gontran en s'adressant à Fricoulet, que je commence
à être inquiet; ce silence de la part d'Ossipoff me paraît inexplicable;
je le connais assez pour ne pouvoir le croire intimidé par les menaces
de Farenheit, et, d'autre part, il nous connaît assez tous les deux pour
nous savoir hommes à ne pas permettre qu'on lui fasse le moindre mal.
--Que supposes-tu donc, alors?