-- Ma foi, dit l'abbé Lamargelle comme nous achevons de déjeuner à
l'hôtel du _Roi Salomon_, on ne mange pas mal, ici; pas mal du
tout. Maison louche, mais cuisine parfaite. J'avoue que je suis
gourmand et qu'un bon repas me fait plaisir. Lacordaire a parlé
des «mâles voluptés de l'abstinence.» Mâles voluptés! Comme c'est
mâle et voluptueux, de se priver de quelque chose! Vous ne trouvez
pas?... Ce café est excellent... Voyons, ne faites donc pas cette
mine-là. Prenez un air réjoui, que diable! Puisque vous êtes
millionnaire, laissez-le voir. Ce n'est qu'à-moitié déshonorant.
Lorsque j'aurai trouvé dans ces paperasses les éléments d'une
fortune égale à la vôtre, continue-t-il en désignant un gros
paquet de papiers déposé sur une petite table, vous verrez quelle
allure je saurai me donner...
-- Ce sera différent, dis-je; vous avez sans doute un but dans
l'existence, une idée... Moi rien.
-- Je voudrais bien être à votre place, Vous n'avez pas de but dans
l'existence? Continuez. Contentez-vous de vivre pour vivre. La
maladie, assurent les hygiénistes, est une tentative du système
pour s'accommoder aux mauvaises conditions du milieu dans lequel
il se trouve. Le vol n'aura été pour vous qu'un essai
d'acclimatation à la Société.
-- Votre gaîté est plutôt grave.
-- Je l'admets. Eh! bien, si vous tenez absolument à vous charger
d'un idéal, vous en avez un tout trouvé: continuez encore. Volez,
volez. Idéal, pour idéal, du moment que nous le cherchons en-
dehors de nous, le crime en vaut un autre. Et quelle lumière il
projette sur le présent, et même sur l'avenir, et même sur le
passé! Tenez, j'ai appris hier qu'un de mes anciens élèves, un
marquis authentique, grand nom, grande noblesse, vient d'être
arrêté à Paris en flagrant délit de cambriolage. Comprenez-vous la
signification du fait? Découvrez-vous, autrement que les gazetiers
à la solde de Prudhomme, le sens de cet incident? Il me semble
voir, moi, dans l'acte courageux de ce descendant des croisés, la
seule protestation vraiment grande et vraiment digne qu'ait jamais
fait entendre la noblesse dévalisée contre les spoliations des
pillards de 89. Acte énorme, oui, quelles que soient les
proportions auxquelles on le réduise pour le moment, qui porte un
verdict sur le passé de la bourgeoisie et manifeste son futur.
D'ailleurs, il est inutile de jouer sur les mots. Dans un monde où
l'Abdication n'est pas seulement une Doctrine, mais une Vie, la
marche de l'humanité, en avant ou en arrière, n'a pu et ne peut
être déterminée que par des actes que les lois qualifient de
crimes ou de délits de droit commun. Malheureusement, il ne suffit
pas d'être un criminel, même un grand criminel, pour être un
caractère. L'individu, à présent, est non seulement hors la loi;
il est presque hors du possible. L'humanité possède l'unité et le
moi commun dont parlait Jean-Jacques. Elle n'a plus qu'une face.
Et sur cette face, pâle d'épouvante, s'est collé le masque menteur
du scepticisme, La raison d'être contemporaine? «J'ai peur de moi;
donc, j'existe.» Époque de cannibalisme silencieux et craintif.
L'homme ne vit plus pour se manger, comme autrefois; il se mange
pour vivre. Je ne crois pas qu'en aucun siècle le genre humain ait
autant souffert qu'aujourd'hui...
-- C'est mon avis dis-je. Mais, vous savez, on prétend que notre
époque est une époque de transition.
-- Mensonge! s'écrie l'abbé. Notre époque est une époque
d'accomplissement. L'humanité le comprend vaguement; et c'est pour
cela qu'elle a si peur, qu'elle est si lâche... Notre système
social mourra bientôt, dans l'état exact où il se trouve
actuellement, et il périra tout entier. Aucun changement ne
s'accomplira qui puisse établir un lien moral entre ce qui est
encore pour un temps et ce qui sera bientôt. Notre civilisation?
On peut la définir d'un mot; c'est la civilisation chrétienne.
L'influence du christianisme? Elle n'existe point par elle-même.
Sa mission a été de diviniser les anciens crimes sociaux; Son
action n'a été que celle de la corruption des sociétés antiques,
de plus en plus atroce et galvanisée par des signés de croix.
L'idée chrétienne? Une nouvelle serrure à l'ergastule; cent
marches de plus aux Gémonies. Le génie du christianisme? Une
camisole de force. «Jésus, dit saint Augustin, a perfectionné
l'esclave.» Oh! cette religion dont les dogmes pompent la force et
l'intelligence de l'homme comme des suçoirs de vampire! qui ne
veut de lui que son cadavre! qui chante la béatitude des serfs, la
joie des torturés, la grandeur des vaincus, la gloire des
assommés! Cette sanctification de l'imbécillité, de l'ignorance et
de la peur!... Et cette figure du Christ, si veule, si cauteleuse,
si balbutiante -- et si féroce! -- Ce thaumaturge ridicule! Je dis
ridicule, remarquez-le, parce que je crois à ses miracles. Ils
sont si puérils, à côté de ceux qu'on a faits depuis, en son nom!
Nourrir quatre mille hommes avec sept pains, quelle plaisanterie!
Le capitalisme chrétien n'en est plus là. Avez-vous vu, par
exemple, ces budgets d'ouvrières, établis par des personnes
compétentes, et qui accordent à ces favorisés du ciel 65 centimes
par jour pour vivre? Et l'on suppose, ne l'oubliez, pas, quelles
trouvent de l'ouvrage comme elles veulent. Et il paraît qu'elles
sont rassasiées. Voilà un miracle!... Avez-vous pensé quelquefois,
aussi, à ce Simon le Cyrénéen, qui revenait des champs, et auquel
on fit porter la croix du personnage? Il revenait des champs! Vous
entendez? Eh! bien, ils en ont encore l'épaule meurtrie, de cette
croix, ceux qui travaillent!... Notre monde occidental les traîne
comme un boulet, les traditions chrétiennes. Mais des races,
s'éveillent là-bas, à l'Orient, libres de ces entraves et
destinées, sans doute, à nous délivrer de nos liens, de nos
rêveries de ligotés au pied d'un gibet, de notre spiritualisme
abject et peut-être de nos turpitudes morales. L'avenir, ça...
Pour le présent, nous sommes condamnés au désolant spectacle de
l'harmonie du désordre et de la symétrie de l'incohérence.
Rappelez-vous les événements auxquels vous avez été mêlé, les
êtres dont l'existence a coudoyé la vôtre. Des hallucinés ou des
imbéciles. Tous! Tous ceux que vous avez pu voir! Et partout,
démence, insanité, aberration, folie!... «La maladie est l'état
naturel du chrétien», a dit Pascal. Hélas!...
-- Si vous pensez ce que vous dites, m'écrié-je malgré moi,
pourquoi portez-vous votre robe?
-- Pour m en servir! répond l'abbé en se levant avec un grand
geste. Afin de m'en servir pour moi-même, pour mes intérêts, pour
mes idées -- des idées que j'ai et que je crois grandes,
quelquefois! -- Dites donc! pourquoi portent-ils des couronnes, vos
rois? des armes, vos soldats? des toges, vos professeurs? des
simarres, vos juges? Moi qui suis une force, qui veux être un
homme et faire des hommes, il me serait impossible d'exister si je
ne portais pas cette défroque. J'aurais l'air d'exister par moi-
même! Comprenez vous?...
Il reprend -- et sa face s'illumine d'un éclat étrange, et son
geste s'élargit et sa voix tonne.
-- Mes idées! La seule idée: l'idée de liberté. Ah! je n'ignore pas
les efforts tentés par des Hommes, au milieu de l'indifférence
terrifiée des foules, pour faire jaillir la grandeur de l'avenir
de l'atrocité bête du présent. Tentatives généreuses qui furent et
resteront sans résultats, parce qu'on ne peut évoquer les réalités
du milieu des impostures -- parce qu'il faut écraser définitivement
le mensonge pour qu'apparaisse la vérité. -- Âmes labourées par la
douleur, cerveaux déchirés par l'angoisse, vous demeurerez
infertiles; rien ne germera dans le sillon qu'a creusé en vous le
soc du désespoir et qui sera comme l'ornière veuve de grain où
roule la meule de torture. Il y a si longtemps que la Parole a
cessé d'être un Fait! que le Verbe n'est plus qu'une arme faussée
dans la main gauche des charlatans!... Pourtant, j'espère. Notre
époque est tellement abjecte, elle a pris si lâchement le deuil de
sa volonté, notre vie est tellement lamentable, cette vie sans
ardeur, sans générosité, sans haine, sans amour et sans idées, que
peut-être écouterait-on un apôtre -- un apôtre qui aurait la
volonté, la volonté tenace de se faire entendre. -- Un apôtre
serait un Individu, d'abord -- l'Individu qui a disparu. -- Le jour
où il renaîtra, quel qu'il puisse être et d'où qu'il vienne, qu'il
soit l'Amour ou qu'il soit la Haine, qu'il étende les bras ou que
sa main tienne un sabre, l'univers actuel sera balayé comme une
aire au souffle de sa voix et un monde nouveau s'épanouira sous
ses pas. C'en sera fini, de cet immense couvent de la Sottise
meurtrière dont les murs, étayés par la peur, étouffent mal les
sanglots de la vanité qui s'égorge et les hurlements de la misère
qui se dévore; de ce monastère de la Renonciation Perpétuelle où
l'humanité, le bandeau de l'orgueil sur les yeux, s'est laissée
pousser par la main crochue du mauvais prêtre et verrouiller par
les doigts rouges du soldat; de ce cloître où les Foules, le
carcan de leur souveraineté au cou et les poignets saignant sous
les menottes de leur puissance absolue, pantèlent, prosternées
devant leur idole -- leur Idole qui est leur Image -- en attendant
que leur Providence, qui est l'État, entrebâille le guichet par
lequel, de temps en temps, elle laisse apercevoir la manne, à
moins qu'elle ne préfère ouvrir à deux battants la grande porte --
celle qui conduit à l'abattoir. -- Oui, le jour où l'Individu
reparaîtra, reniant les pactes et déchirant les contrats qui lient
les masses sur la dalle où sont gravés leurs Droits; le jour où
l'Individu, laissant les rois dire: «Nous voulons», osera dire:
«Je veux»; où, méconnaissant l'honneur d'être potentat en
participation, il voudra simplement être lui-même, et entièrement;
le jour où il ne réclamera pas de droits, mais proclamera sa
Force; ce jour-là sera ton dernier jour, ergastule des Foules
Souveraines où l'on prêche que l'Homme n'est rien et l'Humanité,
tout; où la Personnalité meurt, car il lui est interdit d'avoir
des espoirs en dehors d'elle-même; ton dernier jour, bagne des
Peuples-Rois où les hommes ne sont même plus des êtres, mais
presque des choses -- des esprits désespérés et malsains d'enfants
captifs, ravagés de songes de désert, de rêves dépeuplés et mornes
--; ton dernier jour, civilisation du despotisme anonyme,
irresponsable, inconscient et implacable -- émanation d'une
puissance néfaste et anti-humaine, et que tu ne soupçonnes même
pas!...
L'abbé s'arrête. Sa figure, qui rayonnait de l'enthousiasme du
visionnaire, s'assombrit tout à coup. Il ricane.
-- La folie partout, n'est-ce pas? Chez moi aussi. Les idées! Je
combats leur hallucination, mais elles m'aveuglent. Que vous dire?
Quel conseil vous donner?... Que faire? C'est terrible, ce dégoût
des autres, de tout, et de soi-même! Vous l'éprouvez et je
l'éprouve, et combien d'autres avec nous!... Le monde actuel est
l'abjection même. Je m'offrirais en holocauste de bon coeur pour
le transformer -- et des milliers d'êtres feraient comme moi -- si
je ne connaissais pas l'inanité du sacrifice. Malgré tout, l'idéal
est en nous. C'est nous. Vous êtes un hypnotisé et un voleur; cela
ne fait pas un homme. Tachez d'être un homme... Pour moi... Pour
moi, j'emporte ces papiers, que vous avez volés et qui me
permettront sans doute de commettre de nouveaux vols... Misère...
L'abbé m'a quitté. Je suis seul dans ma chambre et, pour échapper
à l'obsession des pensées qui me harcèlent, j'écris, en attendant
l'heure du départ. Je trace les lignes qui termineront ce
manuscrit où je raconte, à l'exemple de tant de grands hommes, les
aventures de ma vie. J'avoue que je voudrais bien placer une
phrase à effet, un mot, un rien, quelque chose de gentil, en avant
du point final. Mais cette phrase typique qui donnerait, par le
saisissant symbole d'une figure de rhétorique, la conclusion de ce
récit, je ne puis pas la trouver. Ce sera pour une autre fois. Mon
oeuvre demeurera donc sans conclusion. Ainsi que tout le reste,
après tout. Péroraisons de tribune, dénouements de théâtre,
épilogues de fictions, on aime ça, je le sais bien. On veut savoir
_comment ça finit_. C'est même une demande qui termine la vie; et
les yeux, quand la bouche du moribond ne peut plus parler, ont
encore la force de s'entr'ouvrir pour une dernière interrogation.
On veut savoir comment ça finit. Hélas! ça ne finit jamais; ça
continue...
Conclusion? Je ne serai plus un voleur, c'est certain. Et encore!
Pour répondre de l'avenir, il faudrait qu'il ne me fût pas
possible d'interroger le passé... J'ai, voulu vivre à ma guise, et
je n'y ai pas réussi souvent, j'ai fait beaucoup de mal à mes
semblables, comme les autres; et même un peu de bien, comme les
autres; le tout sans grande raison et parfois malgré moi, comme
les autres. L'existence est aussi bête voyez-vous, aussi vide et
aussi illogique pour ceux qui la volent que pour ceux qui la
gagnent. Que faire de son coeur? que faire de son énergie? que
faire de sa force? -- et que faire de ce manuscrit?
En vérité, je n'en sais rien. Je ne veux pas l'emporter et je n'ai
point le courage de le détruire. Je vais le laisser ici, dans ce
sac où sont mes outils, ces ferrailles de cambrioleur qui ne me
serviront plus. Oui, je vais le mettre là. On l'utilisera pour
allumer le feu. Ou bien -- qui sait? -- peut-être qu'un honnête
homme d'écrivain, fourvoyé ici par mégarde, le trouvera,
l'emportera, le publiera et se fera une réputation avec. Dire
qu'on est toujours volé par quelqu'un... Ah! chienne de vie!...