Je n'ai passé que vingt-quatre heures à Aix-les-Bains, et je suis
parti pour Londres. Cette rencontre inopinée de mon oncle, si
vieilli, si cassé, si près de la tombe, a remué quelque chose en
moi. Je ne pourrais analyser ces sentiments; mais je me suis
rappelé avec une certaine émotion l'époque où nos rapports étaient
moins tendus, où nous échangions une correspondance amicale, et
j'ai voulu revoir ces lettres que j'ai pieusement conservées. Je
les ai lues et relues à Londres, pendant les trois jours que j'y
suis resté, et je me suis même livré à un petit travail d'écriture
qui m'a rappelé le temps heureux où j'apprenais à écrire et
m'évertuais à imiter, mal d'abord, puis un peu mieux, puis bien,
les pleins et les déliés du modèle. Après quoi, je me suis mis en
route pour Paris.
Geneviève, que j'ai prévenue de mon arrivée, est venue me voir
sans retard. Elle m'a appris que mon oncle est au plus bas, qu'un
dénouement fatal est probable à bref délai, et qu'il l'a suppliée
de ne pas l'abandonner. Elle ne le quitte donc pas une minute,
pour ainsi dire; et c'est sous les yeux de cette courtisane que ce
malheureux, qui est millionnaire, qui a une famille, doit mourir
s'il ne veut pas crever seul, comme un chien.
-- A-t-il peur de la mort? demandé-je.
-- Une peur terrible. C'en est effrayant et presque dégoûtant.
Heureusement, il a eu une crise hier soir et, depuis, il ne peut
plus parler; il comprend encore ce qu'on lui dit. Hier matin, il a
pu écrire une lettre à son homme d'affaires.
Je prends note de la date. Hier, c'était le 12. C'est ce chiffre
qu'il faudra placer au bas du document que j'ai confectionné à
Londres avec un si grand soin. Je recommande à Geneviève de me
faire avertir dès que la fin sera proche, et elle part reprendre
son rôle de soeur de charité.
-- Ce n'est pas amusant, tu sais; mais je comprends bien que ma
présence ne sera pas inutile à tes intérêts -- à nos intérêts car,
à présent, nous ne faisons plus qu'un. C'est beau, de s'entendre,
tout de même; c'est comme si on était mariés... Compte sur moi et
tiens-toi prêt.
Je suis toujours prêt. Et lorsque le domestique de mon oncle, ce
matin, vient me chercher «de la part de son maître», c'est avec
une rapidité foudroyante que je me précipite dans la rue, que je
saute dans un fiacre, et que je me fais conduire rue du Bac, chez
l'abbé Lamargelle. Une demi-heure après, nous montons, cet
ecclésiastique et moi, l'escalier de la maison du boulevard
Haussmann qu'habite mon oncle. Geneviève nous accueille dans le
salon qui précède la chambre à coucher dont la porte, restée
entr'ouverte, laisse passer les râles du moribond; elle nous
quitte après que je lui ai recommandé de ne nous laisser déranger
sous aucun prétexte. Je prends place dans un fauteuil et l'abbé en
fait autant.
-- Quelle est cette dame? me demande-t-il.
-- C'est ma maîtresse, dis-je; de plus, mon oncle a dû s'efforcer
d'en faire la sienne; et enfin, c'est la femme d'un certain
Delpich...
-- Ah! diable! s'écrie l'abbé. C'est Mme Delpich! Tiens! tiens!...
Mais je devine: ce cambriolage qui fit tant de bruit à
Bruxelles... Racontez-moi donc l'histoire.
Je raconte; et mon récit, coupé par les exclamations joyeuses de
l'abbé, est scandé, aussi, par les râles de plus en plus faibles
du misérable qui agonise derrière le mur.
-- C'est vraiment bien curieux, dit l'abbé quand j'ai fini. Ce
pauvre Delpich! Enfin... _Fortuna vitrea_... Sa mésaventure ne m'a
causé aucun préjudice mais a dérangé certains de mes plans. Il
faudra même que j'aille en Belgique d'ici quatre ou cinq jours...
Vous avez dû faire une bonne affaire, ce soir-là; je ne parle pas
de la femme, qui est charmante, mais... À propos d'argent, vous
doutez-vous de ce que sera le testament de votre oncle?
-- Tout à fait. C'est moi qui l'ai rédigé, de sa plus belle
écriture.
-- J'en étais sûr, dit l'abbé. Je le voyais dans votre poche, à
travers l'étoffe de votre redingote. Avez-vous pensé à tout? La
part à réserver à Mlle Charlotte, par exemple, si l'on vient à
retrouver ses traces?
-- Hélas! dis-je, on ne les retrouvera jamais, ses traces. J'ai
fait faire toutes les recherches possibles, et sans résultat. Ma
conviction est qu'elle est morte, voyez-vous. Mais si, par
bonheur, je me trompais...
-- Ne m'en dites pas davantage. Je sais bien que vous lui rendriez
toute la fortune de son père; et je crois aussi que vous la
garderiez, elle, n'est-ce pas? C'était une femme.
-- Oui. Une vraie femme. Ah! si vous saviez ce que j'ai souffert,
quand j'ai vu que je l'avais perdue! Et dire que la vieille
canaille qui crève là...
-- Bah! dit l'abbé, le diable est en train de lui tirer les pieds,
à votre oncle. Laissez-le faire sa besogne... En somme, le papier
que vous avez préparé n'a d'autre raison d'être que de supprimer
tout testament antérieur et d'aplanir toute difficulté. En
attendant, vous aurez à payer les frais des obsèques...
-- Ils ne seront pas fort élevés. Mon oncle demande à être conduit
au champ de repos dans le corbillard des pauvres.
-- Bel exemple d'humilité! dit l'abbé en riant. Sa résolution sera
fort commentée, n'en doutez pas, et vous épargnera quelques
billets de banque. Et pour amuser la paroisse, le service sera de
dernière classe, n'est-ce pas?
-- La paroisse? Vous plaisantez. Un enterrement civil, s'il vous
plaît.
-- Ah! ah! ah! s'écrie l'abbé en se tordant de rire. Un enterrement
civil! C'est délicieux! J'avoue que je n'aurais pas pensé à cela.
Quelle trouvaille! Mais, continue-t-il en étendant le bras vers
la porte de la chambre, on n'entend plus rien, là-bas. Non, plus
rien. Si vous alliez voir?
J'y vais. Dans le grand lit placé en travers de la pièce une forme
rigide est étendue; la tête; qui creuse profondément l'oreiller,
est émaciée, couleur de cire; et les narines sont pincées; et la
bouche sans souffle entr'ouverte et les yeux retournés dans leurs
orbites. Je relève le drap; rien ne bat plus à la place du coeur;
la main est froide comme celle d'un... J'appelle l'abbé.
-- Eh! bien? demande-t-il en entrant. C'est fini? Je m'en doutais,
continue-t-il en se dirigeant vers le cadavre dont il abaisse les
paupières d'un coup de pouce. Y a-t-il un être suprême, oui ou
non? Grave question que votre oncle peut maintenant débattre avec
Robespierre. Bizarre jusqu'à la fin, votre oncle. Quand on vient
le voir mourir, on le trouve trépassé.
-- Oui, dis-je, pas de mélodrame possible. Comme ç'aurait été beau
et presque neuf, pourtant, l'apparition, à l'heure dernière, du
spolié devant le spoliateur!
-- Ne rions pas trop fort, dit l'abbé; c'est inconvenant; et, ainsi
qu'on l'a dit, la mort n'est pas une excuse. Au fond, cette mort-
là, voyez-vous bien, qu'elle eût déplu à certains Grecs, est
presque un symbole. J'ai dans l'idée que la Société crèvera de la
même façon. Cette bourgeoisie, qui est venue de bien bas, ne
tombera pas de bien haut, allez! Que de choses qui font semblant
d'être, qu'on croit encore exister, et, qui sont mortes!... Mais
songez-vous à votre manuscrit?
Oui, j'y songe. Je vais le placer dans le tiroir d'un petit meuble
que je ferme soigneusement et dont je mets la clé dans ma poche.
Puis, je sonne les domestiques. Nous sommes à genoux devant le
lit, l'abbé et moi, quand ils entrent. Ils éclatent en sanglots.
Un si bon maître! Mais l'abbé, qui se relève un instant après moi,
essuie leurs larmes d'une seule phrase.
-- Il ne faut pleurer que sur la cendre des méchants, dit-il, car
ils ont fait le mal et ne peuvent plus le réparer!... Comment
trouvez-vous la sentence? me demande-t-il tout bas. Elle n'est pas
de moi, mais elle est si bête! Rien de tel comme consolation...
Maintenant, il faut s'occuper des formalités. Les scellés, les
déclarations, les lettres de faire part; un mort n'est pas
complètement décédé sans toutes ces choses-là.
Le notaire de mon oncle, Me Tabel-Lion, arrive le lendemain dans
l'après-midi. Le testament semble l'étonner un peu, mais lui faire
plaisir.
-- Je suis heureux de voir, Monsieur, me dit-il, que votre oncle
est revenu avant de mourir à de meilleurs sentiments. J'avais en
mon étude un testament par lequel il vous déshéritait complètement
et léguait toute sa fortune à l'Institut Pasteur; il se trouve
annulé de plein droit par ce document olographe. Une seule chose
me chagrine dans les dernières volontés de votre oncle: cet
enterrement civil. Mais enfin, il faut respecter toutes les
convictions.
J'apprends que la fortune de mon oncle est encore considérable.
Me Tabel-Lion parle à demi-voix. Sa bouche s'ouvre du nord-nord-
ouest au sud-sud-est. Beaucoup d'officiers ministériels ont de ces
bouches en diagonale. J'ignore pourquoi.
L'enterrement. Le corbillard des pauvres se dirige
mélancoliquement vers le Père Lachaise. Quelques voitures
seulement, derrière. Je suis dans la première avec l'abbé
Lamargelle qui a endossé des habits civils pour la circonstance;
ils ne lui vont pas mal du tout. Les autres voitures contiennent
une dizaine de vieux amis de mon oncle, vieux voleurs
probablement, et deux ou trois dames parmi lesquelles Geneviève,
en grand deuil. Je n'ai pu la dissuader de venir. Même, ce matin,
elle m'a fait une scène.
-- C'est honteux! m'a-t-elle dit. Tu hérites de plus d'un million
et tu fais faire à ton oncle des funérailles civiles! Oui, je sais
bien que c'est toi qui as fabriqué le testament. Tout ça, c'est
pour faire des économies. Ah! si ce prêtre qui est ton ami, l'abbé
Lamargelle, savait ce que tu es! S'il savait!...
Je l'ai laissée dire. Il y a encore de bons sentiments, chez cette
femme-là.
-- L'immortalité de l'âme! me dit l'abbé. Les pauvres, même, qui
voudraient que l'agonie de l'existence ne finît pas au tombeau!
qui portent dignement leur misère -- dignement! ça se porte
dignement, la misère! -- dans l'espoir d'une vie à venir!
L'exploitation leur brocante le royaume des cieux et ils se
laissent faire... Mais du moment qu'ils ne peuvent pas
comprendre... vous savez que les imbéciles n'admettent que les
choses très compliquées... Savez-vous quelle est la base de la
propriété, la vraie base? C'est la croyance à l'immortalité de
l'âme. Méditez ça, quand vous aurez le temps.
Nous arrivons au cimetière. Le caveau de famille est ouvert,
laissant apercevoir ses cases, les unes pleines, les autres vides.
J'ai mon tiroir là. Il faudra que je le mette en vente. C'est d'un
bon débit, paraît-il.
Les vieux amis me serrent la main à la porte du cimetière et
s'éloignent. Je reviens boulevard Haussmann avec l'abbé et
Geneviève, qui continue à bouder. Le déjeuner nous attend, Nous
nous mettons à table; mais je suis dérangé deux ou trois fois par
des fournisseurs qui m'obligent à quitter la salle à manger. Sitôt
le café pris, Geneviève, qui se prétend très lasse et très émue,
déclare qu'elle veut se retirer, rentrer chez elle. Elle me prie
de ne pas l'accompagner, promet de venir déjeuner avec moi demain.
-- Elle a un drôle d'air, dis-je dès qu'elle est partie.
-- Oui, répond l'abbé. Et si vous voulez connaître sa chanson,
venez donc chez moi demain matin, à neuf heures et demie. Pendant
une de vos absences, tout à l'heure, elle m'a appris qu'elle avait
des révélations à me faire et je lui ai dit que te l'attendrais
demain à dix heures. Vous écouterez. Ne vous mettez pas martel en
tête d'avance, sapristi!... Voyons, que joue-t-on aux Variétés, ce
soir?
Il va être dix heures et, depuis cinq minutes, j'attends, posté
dans le cabinet de l'abbé, derrière la porte laissée entr'ouverte
qui donne dans le salon où il va recevoir Geneviève, l'arrivée de
ma petite femme. Je voudrais bien, histoire de tuer le temps,
jeter un coup d'oeil sur les nombreux papiers qui couvrent le
bureau; malheureusement, c'est impossible; je ne saurai pas encore
cette fois-ci quelles sont les occupations exactes de cet
excellent abbé Lamargelle. Mais j'entends résonner le timbre.
Voici Geneviève; elle entre dans le salon. Je ne puis rien voir,
naturellement, mais je perçois distinctement les paroles. Quelques
phrases de politesse s'échangent d'abord; puis, l'abbé demande
d'une voix blanche:
-- N'êtes-vous pas mariée, Madame?
-- Si, répond Geneviève; je suis mariée; et si vous le voulez bien,
monsieur l'abbé, je vais vous exposer d'un seul mot ma situation
actuelle: que celui qui est sans péché me jette la première
pierre!
L'abbé tousse légèrement.
-- Si j'ai failli après tant d'années d'une vie sans tache, reprend
Geneviève, c'est que les circonstances ont été inexorables.
L'auteur de ma perte est M. Georges Randal. Il se dit votre ami,
monsieur l'abbé, et vous le croyez un honnête homme. Eh! bien,
c'est un voleur.
-- Ciel! s'écrie l'abbé. Que m'apprenez-vous là, Madame! Un voleur!
-- Oui, Un voleur. Un voleur de la pire espèce. Un vrai brigand! Je
vais vous apprendre comment j'ai eu le malheur de tomber entre ses
mains...
Et elle raconte notre aventure de Bruxelles, à sa façon, bien
entendu. C'est à mourir de rire.
-- Je ne pouvais ni me défendre ni crier à l'aide, dit-elle en
terminant. Il me tenait au bout de son pistolet et m'aurait tuée
au moindre signe. Ah! certes, j'aurais bravé la mort si j'avais
été en état de grâce; mais je ne m'étais pas confessée depuis deux
mois...: Il a forcé le coffre-fort, le secrétaire; il a pris tout
l'argent et, hélas! les lettres de ma mère... Ici, monsieur
l'abbé, il faut que je vous révèle un secret de famille. Ma mère a
eu un amant. Elle m'écrivait souvent, la malheureuse femme, pour
me dire combien elle regrettait sa faute; et mon mari, qui était
dans la douloureuse confidence, gardait les lettres dans un tiroir
de son bureau. M. Randal les a découvertes, et, aussitôt, il a vu
tout le parti qu'il en pouvait tirer. Sous la menace de tout
apprendre à mon père, il a exigé que je me livrasse à lui, que je
prisse l'engagement de ne rien dire et de venir le retrouver à
Londres dans les huit jours. Que vous dire de plus? La piété
filiale, toujours si forte dans le coeur d'une femme; l'a emporté
en moi sur toute autre considération. Mon mari, que j'adorais, a
été condamné malgré son innocence et je n'ose pas vous dire quelle
existence M. Randal m'a fait mener depuis. C'est la honte des
hontes, murmure-t-elle à travers des sanglots.
-- C'est effrayant! s'écrie l'abbé. C'est absolument effrayant!
M. Randal est un misérable et s'est joué de moi d'une manière
indigne. Mais l'heure du châtiment a sonné. Je vais le faire
arrêter tout de suite.
Il se lève, fait deux pas et, tout d'un coup, pousse un cri.
-- Impossible! C'est impossible! Nous ne pouvons pas le faire
arrêter. Ces lettres de votre mère, qu'il possède, il ne les a pas
avec lui, sûrement. Un scélérat aussi endurci prend des
précautions minutieuses. Ces lettres, il les a mises en lieu sûr,
les a confiées à un de ses associés; et, sitôt son arrestation
opérée, votre père sera mis au courant de ce que vous tenez tant à
lui cacher; un scandale terrible éclatera...
-- C'est vrai, dit Geneviève de la voix rêche d'une femme prise au
piège. C'est vrai...
-- Que faire? demande anxieusement l'abbé. Que faire? Mon Dieu,
éclairez-nous... Voici ce qu'il faut faire, reprend-il au bout
d'un instant. Je vais m'employer à livrer M. Randal à la justice
après lui avoir enlevé les moyens de vous nuire, à vous et aux
vôtres. Mais cela demandera du temps. Dans l'intervalle, Que
ferez-vous, Madame? Voulez-vous me permettre de vous donner un
conseil? Vous le suivrez si, comme je le crois, vous avez conservé
au milieu de vos erreurs passagères ces sentiments religieux...
-- Oh! certainement, interrompt Geneviève avec feu; je suis une
croyante, monsieur l'abbé.
-- Eh! bien, vous n'ignorez point qu'il ne suffit pas au pécheur de
détester ses péchés, mais qu'un peu de pénitence est nécessaire.
Que penseriez-vous d'aller passer quelques jours dans une maison
de retraite où je vous conduirais, où vous seriez très bien, où
vous pourriez reprendre possession de vous-même et vous préparer à
une nouvelle existence?
-- Oh! s'écrie Geneviève, quelle joie ce serait pour moi!... Venez
me prendre demain à onze heures, je vous en prie, et menez-moi
dans cette maison. Voici mon adresse. Vous êtes mon sauveur,
monsieur l'abbé, vous êtes mon sauveur!...
Elle se confond en remerciements et l'abbé se lève pour la
reconduire.
-- J'ai promis à M. Randal d'aller le voir aujourd'hui, dit-elle;
devrai-je le faire?
-- Certainement, répond l'abbé. Un manque de parole de votre part
lui donnerait l'éveil. Mettez-le au courant de vos bonnes
intentions; cela excitera peut-être en lui un repentir tardif. Et
puis, arrêtez-vous sur votre chemin à Saint-Thomas d'Aquin, et
entendez la messe. Ce sera une bonne préparation...
Je n'entends plus rien. Ah! Geneviève de Brabant! Moi qui étais le
petit voleur chéri, l'autre jour, me voilà transformé en infâme
Golo... L'abbé revient.
-- J'ai tout entendu, dis-je. C'est extraordinaire, vraiment.
-- Oui, répond l'abbé, mais c'est naturel, dans l'état actuel des
choses. Tous les instincts ont été tellement refoulés qu'ils ne
peuvent revenir à leur plan normal que par des écarts insensés.
Cette femme, qui a l'âme d'une prostituée, est aussi de l'étoffe
dont on fait les saintes. Elle est, présentement, vierge et
martyre comme les canonisées; elle est hallucinée comme elles;
elle a leur méchanceté aveugle, leur fureur de remords et
d'expiation, pour elles-mêmes et pour leurs semblables, leur amour
des larmes... Que voulez-vous? C'est, aujourd'hui, en général, la
guerre sournoise, lâche et bête de tous contre tous, de troupes de
fuyards contre des armées de déserteurs. Et, quand on sort de là,
tout est en excès et en contrastes; la folie sous toutes ses
formes... Enfin, je la conduirai demain dans une maison où on la
gardera quinze jours, un mois, le temps qu'il faudra pour que vous
terminiez vos affaires ici, ou pour qu'elle change d'idées. Qui
sait? Peut-être l'y gardera-t-on toujours. Les couvents de femmes
voient quotidiennement leur population s'accroître et la majorité
des malheureuses qui s'y enferment n'a pas, pour s'y cloîtrer, de
meilleures raisons que votre maîtresse... Je l'ai envoyée à la
messe afin de vous laisser le temps d'arriver chez vous avant
elle. Partez. Hâtez-vous. J'irai vous donner des nouvelles
demain...
Je suis chez moi depuis un quart d'heure lorsque Geneviève arrive,
Elle ne boude plus; au contraire, elle est absolument charmante.
-- Mon chéri, me dit-elle après déjeuner, il faut que je te fasse
un aveu. Tu ne me gronderas pas; ce serait inutile. Ma résolution
est bien prise. La mort de ton oncle m'a profondément troublée,
m'a convaincue de l'indignité de la vie que je mène et m'a fait
mesurer l'étendue des fautes que je commets chaque jour. Je me
suis résolue à abandonner le monde; Sais-tu comment j'ai passé la
matinée? En prières, à l'église Saint-Étienne du Mont, où repose
ma bienheureuse patronne. C'est là que Dieu m'a parlé. Il m'a dit:
«Ma fille, abaisse-toi et tu seras relevée.» Tu vois que je suis
franche avec toi. Tu m'as entraînée au mal, c'est vrai; mais je te
pardonne. Jamais un mot contre toi ne s'échappera de mes lèvres.
Je prierai pour toi, pour ta conversion. Oui, je renonce à Satan,
à ses pompes...
Je m'y oppose formellement, au moins pour le quart d'heure.
Geneviève est très alléchante dans ses vêtements de veuve et... et
je pense que Samson ne devait pas s'embêter avec Dalila, chaque
fois qu'elle avait tenté sans succès de le trahir.
Geneviève ne m'a quitté que vers minuit; et je me suis endormi peu
après en pensant à cette mort inattendue de mon oncle -- cet homme
que je haïssais tant -- qui ne m'a causé aucune émotion, ni de
tristesse ni de joie, qui ne m'affecte pas plus que l'événement le
plus banal de mon existence; à cette trahison ridicule de
Geneviève, qui pouvait m'être si funeste et qui me laisse
absolument froid. Je crois que l'homme est comme insensibilisé, à
certains moments, et sans aucune raison. Et je songe aussi, tout
en cédant au sommeil, à l'abbé qui doit venir m'apprendre comment
les choses se sont passées, demain, vers deux heures.
Mais il est à peine midi lorsqu'il arrive.
-- Eh! bien, dit-il, l'oiseau était envolé. Je n'ai trouvé que deux
lettres; l'une d'excuses, pour moi; et l'autre qu'on me charge de
vous remettre.
Je déchire l'enveloppe, Geneviève m'apprend qu'elle quitte Paris
avec l'Autrichien: C'est un homme qui a des sentiments religieux
très prononcés et elle est certaine de faire son salut avec lui.
Si jamais nous nous revoyons, nous serons bons amis, Du moins,
elle l'espère.
-- Ma foi, dit l'abbé après avoir lu la lettre que je lui ai
passée, ce qui arrive ne me surprend qu'à moitié. Je m'attendais à
quelque chose d'illogique. Cette pauvre femme, voyez-vous, n'a pas
beaucoup la tête à elle. Elle vous enverrait à l'échafaud ou se
jetterait dans le feu pour vous avec la même facilité. La liberté
dont elle jouit maintenant, et qui l'affole, lutte en elle avec
les vieilles habitudes du servilisme. Son cas n'est pas rare.
Toutes ses faussetés, ce sont des désirs d'actes, des prurits
d'action, qui se résolvent en impostures. L'impuissance ou
l'hésitation à agir créent le mensonge; voilà pourquoi il est
aussi commun aujourd'hui. Au fond, que désirait-elle, votre amie,
sans même en avoir conscience? Se débarrasser de vous, simplement,
afin d'avoir son entière indépendance. Et voyez quels détours elle
a été prendre, lorsqu'il lui était si facile -- et elle le savait --
de s'entendre avec vous; voyez quelles combinaisons baroques son
esprit a été chercher! Il y a là-dessous quelque chose de
terrible: la crainte, la honte de l'action directe.
-- Terrible, certes, mais si fréquent! Le joug vermoulu de la
morale imbécile est encore tellement lourd!
-- Oui, dit l'abbé, l'esprit des hommes est peuplé de terreurs. La
loi divine, pour faire obéir à la loi humaine, et la loi humaine,
pour faire obéir à la loi divine, sèment l'épouvante dans notre
coeur. La voix de ce qu'on appelle la conscience, qui ne trouve
pas d'écho dans les cerveaux pleins, résonne si fort dans les
cerveaux vides! Et la conscience -- interprétée, ainsi qu'elle
l'est d'ordinaire, comme un privilège strictement humain-- la
conscience, c'est la Peur... Enfin, vous voici veuf. Profitez du
temps qui vous est laissé, car votre amie pourrait avoir des
remords. Elle en aura même certainement. Tâchez d'être loin quand
la crise se produira et qu'elle viendra implorer votre pardon.
_Nolite confidere hominibus_, ni aux femmes repentantes... Combien
de temps pensez-vous rester à Paris?
-- Quinze jours, environ. Après quoi, j'irai régler mes affaires à
Londres et partirai je ne sais où.
-- Excellente idée. En vous mettant en route pour ce pays-là,
passez donc par Bruxelles. Vous m'y trouverez, j'y vais après-
demain et j'y resterai un mois.
-- Bon. Il faudra que je vous charge d'une commission auprès d'un
insoumis qui doit avoir fini un petit travail pour moi; vous lui
direz de me l'envoyer. Et puis, moi, en quittant Londres, je vous
apporterai des papiers que j'ai volés à droite et à gauche, que
j'ai conservés sans même en prendre connaissance, le plus souvent,
et qui pourront vous être utiles.
-- C'est fort possible, dit l'abbé. Merci. Et merci encore,
d'avance, pour le déjeuner que vous allez m'offrir quelque part;
un déjeuner d'héritier, hein?
XXXVIII -- DANS LEQUEL ON APPREND QUE L'ARGENT NE FAIT PAS LE
BONHEUR
C'est très long à régler, ces affaires d'héritage. Les formalités,
le fisc, l'enregistrement, les officiers ministériels; ça n'en
finit pas. Enfin, Me Tabel-Lion vient de m'annoncer qu'il peut
maintenant se passer de ma présence. Il conserve, d'après les
termes du testament, la part qui revient à Charlotte, au cas où
l'on retrouverait ses traces dans les délais légaux; et j'ai
laissé des fonds suffisants pour défrayer toutes les recherches
possibles; sans grand espoir, malheureusement. D'après les comptes
approximatifs du notaire, qui a encore des immeubles à mettre en
vente, entre autres la villa de Maisons-Laffitte, la fortune de
mon oncle monte à un joli total. En chiffres ronds, je possède à
l'heure qu'il est deux bons petits millions; dont les deux tiers,
ou peu s'en faut, dus aux filouteries avunculaires et le reste à
mes propres larcins. «Bien mal acquis ne profite jamais.» On verra
ça. Que vais-je faire de mon argent? Je suis en train de me le
demander.
L'abbé m'a fait envoyer par l'insoumis mon rapport sur les
établissements pénitentiaires de Dalmatie, C'était un gros cahier
de 500 pages couvertes d'une écriture presque illisible; pourtant,
par-ci par-là, j'ai cru reconnaître des phrases de _Télémaque_.
Saine littérature. J'ai expédié le rapport à qui de droit et, en
signe de satisfaction complète, 499 francs 75 centimes à
l'insoumis. J'ai retenu le timbre, en ma qualité de capitaliste.
Le rapport m'a fait songer à Montareuil, que j'ai été voir. Il m'a
reproché de ne lui plus rien donner pour sa «Revue», qui se vend
très bien, mais marcherait encore mieux avec ma collaboration. Ses
reproches n'ont pas été longs, par bonheur, car il était obligé
d'aller se faire inoculer contre quelque chose. Je ne sais pas
quoi. Le farcin.
J'ai été aussi faire deux ou trois visites à Margot, qui est
toujours au mieux avec son ministre auquel, m'a-t-elle assuré,
elle a souvent parlé de moi comme d'un homme d'avenir. On n'est
pas plus charmante. Je n'ai pas oublié Ida, dont les affaires
prospèrent. Sa clientèle s'accroît tous les jours. Voilà ce que
c'est que d'avoir abandonné le vieux système des opérations à
terme. Cependant, je suis las de m'entendre féliciter sur ma bonne
fortune et j'aurais déjà quitté Paris si je n'avais reçu, avant-
hier, une lettre de Courbassol qui m'invite à venir lui parler au
ministère.
Dans dix minutes, ce sera une affaire faite. J'attends en effet,
dans l'antichambre du cabinet ministériel, en compagnie de
solliciteurs de différents âges et de différents sexes. Ces
quémandeurs, aux figures, basses, ont l'air très content d'avoir
été admis ici, d'avoir été autorisés à venir tendre leur sébile,
mendier une faveur ou une aumône; oui, ils paraissent satisfaits
et glorieux. Vauvenargues avait raison: la servitude abaisse les
hommes jusqu'à s'en faire aimer. Une jeune femme assise en face de
moi, une grande jeune fille plutôt, paraît seule ne point partager
les sentiments de ses voisins. Son beau visage, très sérieux, très
fier, porte une tristesse qui veut rester muette; on dirait...
Mais la porte s'ouvre. Un vieillard sort du cabinet, un vieillard
cassé, chancelant, à la face hâve et hagarde; un spectre, un
fantôme. Il ne me voit pas; il ne voit rien; ses yeux, comme lavés
par les larmes, perdent leurs regards dans le vague. Mais, moi, je
le reconnais. C'est Barzot... Un journal m'a appris, hier soir,
qu'il allait donner sa démission. La grande jeune fille s'est
levée, s'approche de lui, le soutient, l'aide à traverser
l'antichambre. Sa fille, sans doute; celle à laquelle il rêvait de
donner Hélène pour belle-mère. Ah! pitié...
C'est mon tour. L'huissier m'introduit en s'inclinant à 90 degrés,
et je me trouve devant Courbassol. Le Courbassol que j'ai vu à
Malenvers; le même regard fuyant, la même physionomie vulgaire, la
même lèvre immonde. La même voix, aussi, pendant qu'il me dit
combien il est heureux de faire ma connaissance, combien mon
rapport sur les prisons de Dalmatie était remarquable.
-- Un travail de tout premier ordre, Monsieur! Vous avez rendu, en
l'écrivant, un véritable service à l'administration. Je sais
beaucoup de gré à Mlle de Vaucouleurs, dont la famille était,
paraît-il, fort liée avec la vôtre, de vous avoir désigné à
l'attention du gouvernement. Mais croyez bien que son intervention
n'a fait que précipiter les choses, car votre mérite est de ceux
qui ne peuvent passer inaperçus. Gouverner, c'est choisir. Et
nous, qui sommes placés au pouvoir par la démocratie triomphante,
ne saurions l'oublier. Vos articles dans la «Revue Pénitentiaire»
ont été fort remarqués en haut lieu; et nous n'ignorons point que
c'est à votre beau talent d'ingénieur que le monde doit la
construction, à l'étranger il est vrai, de ce magnifique ouvrage
d'art... cet aqueduc... ce viaduc... à... à... Mlle de Vaucouleurs
me citait hier encore le nom de la localité...
-- _A Nothingabout,_ dis-je avec aplomb. C'est un viaduc; mais,
comme il supporte une conduite d'eau, c'est par le fait un
aqueduc.
-- Voilà ce que je voulais dire, affirme Courbassol. Eh! bien,
Monsieur, j'ai pensé qu'il ne vous déplairait peut-être pas de
consacrer au bien public votre intelligence et votre énergie.
Plusieurs sièges sont actuellement vacants à la Chambre: et si
vous vous décidiez à poser votre candidature dans tel ou tel
arrondissement, candidature vraiment démocratique, c'est-à-dire
progressiste autant que modérée, l'appui du gouvernement ne vous
ferait pas défaut. Vous réfléchirez, si vous voulez bien; et vous
vous convaincrez que votre place est parmi nous.
Il y a beaucoup de vrai là-dedans. Pourtant, je déclare que je ne
me sens pas mûr pour la vie politique. Quelque chose me manque
encore. Je ne saurais dire quoi.
-- Vous vous réservez, dit Courbassol en souriant. Soit. Nous vous
forcerons la main. Je m'arrangerai de façon à ce que vous
puissiez, pour le 1er janvier, placer quelque chose à votre
boutonnière.
Je me récrie; mais le ministre me ferme la bouche.
-- J'y tiens, dit-il; après les douloureux incidents de ces temps
derniers, le ruban rouge a besoin d'être réhabilité. Mais, au
fait: peut-être auriez-vous préféré les palmes académiques? L'un
n'empêche pas l'autre. Un mot de moi à mon collègue de
l'Instruction Publique...
Non, non; Mazas, si l'on y tient, mais pas ça. Le ministre,
heureusement, n'insiste pas. Il me fait promettre de ne point
oublier ses réceptions. Mme Courbassol, assure-t-il, sera charmée
de faire ma connaissance...
Je ne puis m'empêcher de penser, en quittant le ministère, que je
rencontrais tous les jours, parmi les criminels, des hommes dont
l'intelligence, le savoir et la pénétration auraient fait honte à
ces législateurs, à ces prébendés du suffrage universel. Et quant
à la probité, à la dignité personnelle... Cependant, ce sont ces
gens-là qui garantissent la sécurité... Alors, pourquoi existe-t-
il des Compagnies d'assurance contre le vol? Qui distribuent la
justice... Alors, pourquoi ne suis-je pas en prison, et d'autres
avec moi?... Qui maintiennent l'ordre, cet ordre si beau, si
généreux, si grand, établi pour l'éternité... Et ta soeur?
-- Ma soeur, elle est heureuse, me dit Roger-la-Honte que j'ai été
voir en arrivant à Londres. Oui, Broussaille est très heureuse.
Dans un voyage à Paris, elle a rencontré un vieux qui s'ennuyait,
un ancien magistrat; il s'appelle... ah! M. de Bois-Créault. Tu
sais bien? Il y a eu un procès, un tas d'histoires; son fils a été
tué, sa femme s'est donné la mort. Enfin, il s'embêtait, ce vieux;
il était presque ruiné, mais il avait encore quelques sous et une
propriété en Normandie. C'est dans l'une que Broussaille est en
train de s'approprier les autres; d'ici un mois la propriété sera
vendue et ma soeur rentrera ici avec le produit de la vente. Quant
à moi, je suis revenu au bien, pendant ton absence.
-- Pas possible! Retourne donc tes poches, pour voir.
-- Si tu veux. Tiens, des prospectus, des imprimés de tous les
formats. Tu vois les en-têtes? _Agence internationale de
renseignements commerciaux_. C'est à moi, cette agence-là. Les
bureaux sont dans la Cité; mon employé de confiance, c'est
Stéphanus. Quelque chose de sérieux, tu sais. D'ailleurs, regarde:
_Maison fondée en 1837_. Nous renseignons les commerçants
continentaux sur la solvabilité des gens qui, d'ici, leur
proposent des affaires...
-- Et vous renseignez les gens qui proposent les dites affaires sur
le degré d'ingénuité desdits commerçants. Oserai-je croire que
vous faites quelquefois, en-dessous, des propositions vous-mêmes?
-- Tu peux tout oser, répond Roger-la-Honte. Le principal, c'est
que l'affaire marche déjà; et elle marchera mieux encore avant
peu. Aussi, je vais pouvoir bientôt partir pour Venise. Mon
associé s'occupera de la maison durant mon absence, À propos,
sais-tu qui c'est, mon associé? Devine... Tu ne pourrais jamais;
j'aime mieux te le dire. C'est Issacar.
-- Issacar! Comment? Cette crapule d'Issacar?
Mais le voici justement qui entre, qui s'avance vers moi, la main
tendue.
-- Si vous ne voulez pas que je crache dedans, lui dis-je, vous
allez m'apprendre tout de suite quel rôle vous avez joué, à
l'époque où vous étiez mouchard à Paris, dans l'arrestation de
Canonnier.
-- Un rôle très avouable, répond Issacar d'une voix ferme. J'ai
fait tout mon possible, une fois que j'ai vu qu'il était votre
ami, pour lui permettre d'échapper. Croyez-vous que j'aie été
votre dupe, lorsque vous m'avez rencontré rue Saint-honoré et avez
tant insisté pour m'emmener déjeuner? Pas un instant. Si je vous
ai quitté si lestement rue Lafayette, c'est parce que j'avais
reconnu votre ami dans sa voiture et que j'avais reconnu aussi un
de mes collègues, à ses trousses. Un collègue qui me surveillait
moi-même, entre parenthèses. Je l'ai empêché d'opérer
l'arrestation de Canonnier à la gare du Nord et je l'ai encore
empêché de télégraphier à la frontière. Pourquoi êtes-vous restés
à Bruxelles?... Si vous aviez eu confiance en moi, cher monsieur
Randal, rien de ce qui s'est produit ne serait arrivé. Cette
affaire ne m'a pas porté chance, à moi non plus. On m'avait promis
de me nommer préfet et je n'ai pu obtenir qu'une place de sous-
préfet.
-- Où vous vous êtes fort bien conduit, du reste. Vous êtes
certainement l'auteur principal de cet épouvantable crime qui a
indigné le monde entier, et qui a dû vous paraître tellement
odieux à vous-même que vous avez abandonné l'administration.
-- Je ne veux rien discuter, répond Issacar nerveusement. Vous
ignorez les causes, permettez-moi de vous le dire, et vous êtes
mal placé pour juger les effets. Mais, pour revenir à Canonnier,
avez-vous de ses nouvelles?
-- Oui, j'en ai eu à Paris.
-- Alors, vous savez qu'il est encore au dépôt de l'île de Ré; on
retarde autant que possible son départ pour Cayenne, car on craint
une évasion. Il n'y a rien à tenter en sa faveur, quant à présent.
Une fois qu'il sera là-bas, ce sera autre chose, Je serai informé
et vous tiendrai au courant. Je vous serai même utile, si vous le
désirez... Pensez de moi ce que vous voudrez, mais soyez convaincu
de ceci: lorsque j'ai dit à un homme qu'il peut avoir confiance en
moi, je ne le trahis pas.
C'est bien possible, après tout. Qu'est-ce qui n'est pas possible,
aujourd'hui?... Ainsi, cette vieille toquée d'Annie pleure comme
une Madeleine parce que je viens de lui annoncer mon départ
définitif. Je lui laisse la maison et tout ce qu'elle contient,
cependant; et de l'argent. Et son fils, qui sera libéré bientôt,
va revenir auprès d'elle. Malgré tout, elle pleure à chaudes
larmes. Ça n'a pas le sens commun.
-- Tu devrais venir avec moi à Venise, me dit Roger-la-Honte qui
m'accompagne à la gare le matin où je quitte Londres.
Je devrais peut-être, mais je ne peux pas. Il faut que j'aille à
Bruxelles; pour porter à l'abbé Lamargelle les papiers que je lui
ai promis. Mais aussi pour autre chose.
Il me serait difficile d'exprimer ce que j'éprouve, depuis
quelques jours. Une sensation de lassitude énorme, d'ennui sans
fin. La fatigue qui fond sur vous et vous brise; tout d'un coup,
quand vous arrivez à l'étape après une marche forcée. Il me semble
que de l'ombre s'épaissit, autour de moi; et, dans cette brume,
les lueurs moribondes des souvenirs se ravivent étrangement.
Hélène!... Je pense à elle, malgré moi, sans trêve. Il faut que je
lui parle, il le faut; pour lui dire... ah! je ne sais pas pour
quoi lui dire. Je sens seulement qu'elle doit éprouver un peu ce
que j'éprouve; qu'elle a les travers de mon esprit et les maladies
de mon coeur; qu'elle fut, comme moi, sans enfance et sans
jeunesse; et que peut-être... Toujours peut-être!...