Nous ne sommes plus qu'à une demi-heure de Bruxelles et le
voyageur qui me fait face, dans le compartiment où nous sommes
seuls, vient de céder au sommeil. C'est un homme de soixante ans,
environ, au front haut, aux traits impérieux, aux cheveux très
blancs, à la face complètement rasée. Grand, maigre; des mains
fines; et ses, yeux, qu'il vient de fermer, éclairaient sa
physionomie de la lueur de l'intelligence. À présent, c'est
seulement de la lassitude, une expression de fatigue et de chagrin
intense qui se lit sur sa figure. Souffrance toute morale, sans
doute, car cet homme-là doit être riche; je me permets, tout au
moins, de le supposer. Son costume de voyage, très simple, son
manteau sombre, son chapeau de feutre, ne me livrent aucun
renseignement sur sa position sociale; et une jolie petite valise
à fermoirs d'argent, aux initiales J.-J.B., qu'il a déposée dans
le filet au-dessus de sa tête, ne m'en donne pas davantage. Qu'y
a-t-il, dans cette valise?
Je tire mon mouchoir de ma poche, non pas que j'aie l'intention de
m'en servir -- je risquerais de réveiller cet honorable vieillard --
mais pour l'imbiber de quelques gouttes d'un liquide contenu dans
une petite fiole que je portais dans mon gousset. Ce liquide,
c'est du chloroforme, toujours utile en voyage. Et, maintenant que
le mouchoir en est suffisamment imprégné, je me lève tout
doucement et je l'applique sous les narines du vieux monsieur. La
tête du vieux monsieur se rejette en arrière, la bouche
s'entr'ouvre pour laisser passer une plainte sourde, les paupières
battent, et c'est tout. Le vieux monsieur se réveillera deux ou
trois minutes après l'arrivée du train à Bruxelles. J'ai une
grande expérience de ces choses-là.
Je lance par la portière le mouchoir et la fiole de chloroforme,
par mesure de précaution; je reprends ma place et je déplie un
journal où l'on parle -- quelle coïncidence! -- d'un nouveau système
de sonnette d'alarme qu'on doit bientôt mettre en usage sur la
ligne du Nord. Allons, il ne sera pas trop tôt; le besoin s'en
fait sentir, comme on dit dans la presse...
Le train ralentit son allure, pénètre sous la voûte de verre de la
station; il va s'arrêter. Je jette un regard sur le vieux
monsieur; ses mains se crispent et il semble faire des efforts
désespérés pour ouvrir les yeux. Il est temps. Je tourne la
poignée de la portière, je saisis mes deux valises -- la mienne et
l'autre -- et je descends avec la légèreté qui me caractérise. Une
minute après je suis dans un fiacre; et un quart d'heure ne s'est
pas écoulé que je fais mon apparition, à l'hôtel du Roi Salomon.
-- Ah! monsieur Randal! s'écrie l'hôtelière dès qu'elle m'aperçoit.
On ne parle que de vous, depuis ce matin.
-- Qui cela?
-- Mais, une charmante jeune fille...
-- Et puis, et puis!... M. Canonnier, l'avez-vous vu?
-- M. Canonnier? Je crois bien, que je l'ai vu! Il est là-haut, au
premier étage; il vous attendait ce matin pour déjeuner...
Je ne l'écoute plus; je grimpe l'escalier au plus vite. Canonnier
est ici!... Alors, qu'est-ce que c'était que cette comédie jouée
hier par Issacar? Avait-il deviné le but de la manoeuvre que
j'avais exécutée, et avait-il voulu, pour se venger à moitié, me
faire une fausse peur sans nuire à l'homme que je voulais sauver?
C'est bien possible... Je frappe à la porte qu'on m'a indiquée.
-- Enfin! c'est toi, dit Canonnier qui vient m'ouvrir. Je
commençais à désespérer. Qu'est-ce qui t'a retenu à Paris?
Autant ne point le lui avouer. À présent que le danger est passé,
il vaut mieux ne pas parler de mes craintes.
-- J'ai manqué le train du matin, dis-je; on m'avait réveillé, trop
tard. Et il ne faudra pas m'imiter demain, car il est nécessaire
de partir pour Londres à la première heure. J'ai à faire ici dans
deux ou trois jours, mais je t'accompagnerai, quitte à revenir le
lendemain, afin de vous, installer chez moi, toi et ta fille.
-- Tu es bien aimable; je pense aussi que l'Angleterre vaut mieux
pour moi que la Belgique, et j'étais décidé à ne pas rester ici
bien longtemps. J'ai déjà fait porter mes bagages à la consigne de
la gare du Nord et j'ai télégraphié à Paternoster de garder la
valeur des titres que je lui ai expédiés jusqu'à ce que toi ou moi
allions chercher cet argent. Tu sais ce qu'il donne? Mille livres
sterling. Il n'y a pas à se plaindre; je n'espérais pas davantage.
D'ailleurs, Paternoster n'aurait aucun intérêt à me rouler...
On frappe. C'est une servante qui vient demander où nous désirons
dîner.
-- Ici, répond Canonnier; dans ce salon. Nous serons mieux à notre
aise pour causer... Hélène est là, continue-t-il en indiquant une
porte qui donne dans la pièce où nous nous trouvons. Moi, j'ai une
chambre au second. Et toi?
-- Moi, je ne sais pas encore, mais peu importe. Je suis monté ici
directement et j'ai même apporté ma valise...
-- Tes valises, tu veux dire.
-- Si tu y tiens; quoique la petite ne soit en ma possession que
depuis très peu de temps.
--Ah! tu l'as fabriquée dans le train. On fait ça de temps en
temps, pour s'amuser; car autrement... Généralement, on y trouve
un rasoir et un tire-bottes. Qu'est-ce qu'il y a dans celle-là? Tu
ne sais pas? Ce n'est pas la peine de regarder à présent; nous
verrons plus tard.
Et il va déposer la petite valise à initiales sur la mienne, dans
un coin, près d'une fenêtre, tandis qu'une servante met le couvert
sur la table du salon.
-- Je vais te présenter à Hélène dès que cette fille sera partie,
me dit-il en revenant vers moi. Elle est très, très gentille, mais
un peu enfant; tu comprends, élevée comme elle l'a été! Elle me
semble un peu réservée aussi, un peu circonspecte, si tu veux.
-- C'est assez naturel; elle ne sait rien de toi ni de tes projets.
Et quelles sont ses dispositions envers toi?
-- Oh! elle m'est toute dévouée; elle me l'a répété dix fois depuis
hier -- peut-être pour me décider à lui faire part de mes
intentions à son égard...
-- Et quelles sont tes intentions?
--Cela, mon cher, c'est compliqué. Mais je ne veux pas t'en faire
un mystère; d'autant moins que je désire t'intéresser largement à
mes combinaisons. J'ai besoin d'un homme instruit, audacieux, qui
serait assez bien élevé pour pouvoir se conduire en sauvage, et
qui aurait assez étouffé de scrupules pour oser se permettre
d'agir en honnête homme. On m'a donné des renseignements sur toi;
je t'ai vu suffisamment pour m'être fait, à ton endroit, quelques
opinions qui, je pense, ne sont pas fausses; et je crois que tu es
l'homme que je cherche. Si nous nous entendons, le cambriolage que
nous avons exécuté ensemble à Malenvers aura été le dernier auquel
tu auras participé. Il ne s'agira plus de forcer les secrétaires
des bourgeois mais...
Un grand geste, qui semble vouloir balayer un monde, achève la
phrase.
-- D'autre part, reprend Canonnier, il faut une femme jeune, jolie,
intelligente, adroite. Cette femme, ce sera Hélène. J'ignore quels
sont ses sentiments actuels, et jusqu'à quel point le milieu
imbécile dans lequel elle a vécu a influé sur elle; mais je sais
quelles seront bientôt ses convictions. Qu'elle soit l'élève de
qui on voudra, peu m'importe; c'est ma fille; elle a du sang
d'instinctif et d'indépendant dans les veines. Elle est assez
jeune pour le sentir et pour voir clair, tout d'un coup, dès que
je lui aurai dessillé les yeux... Ah! je vais l'amener, continue-
t-il comme la servante se retire pour aller chercher le potage.
Bien entendu, pas un mot qui puisse lui laisser deviner ce que
nous sommes l'un, et l'autre. Elle me prend pour un agitateur
traqué à cause de ses opinions, et je lui ai parlé de toi comme
d'un ingénieur qui écrit, de temps en temps, dans les revues. Il
ne faut point l'effaroucher du premier coup, mais la conduire
graduellement à entendre ce qu il est nécessaire qu'elle
comprenne. Je reviens...
Canonnier disparaît derrière la porte qu'il m'a désignée tout à
l'heure. Qu'y a-t-il donc, dans cet homme-là? Que rêve-t-il, et
quels sont, au juste, ses projets? J'entrevois une combinaison
grandiose et basse, chimérique et pratique, inspirée par la haine
de l'iniquité et par la soif du butin, par le désir de la justice
et la passion de la vengeance; toutes les idées révolutionnaires
placées sur un nouveau terrain; la désagrégation de la Société
sous le vent du scandale, sous la tempête des colères personnelles
et des rancunes individuelles; et l'hallali sans pitié sonné, non
plus par la trompe de carnaval des principes, mais par le clairon
des instincts, contre les exploiteurs mis un par un en face de
leurs méfaits et rendus, enfin, responsables... Un rêve de
barbare, peut-être. Et pourtant... Je songe au sort d'un ami de
Roger-la-Honte, qui s'était introduit, il y a trois mois, dans la
maison d'un bourgeois. Le bourgeois, qui l'a surpris la pince à la
main, lui a brûlé la cervelle. On ne l'a point poursuivi. Il était
dans son droit. Il était chez lui.
Où donc sont-ils chez eux, les pauvres?...
Hélène est devant moi.
Une grande jeune fille, belle. Malgré la masse de ses cheveux,
d'un superbe blond aux reflets verdâtres, elle semble plutôt un
éphèbe qu'une femme. Rien d'accusé en elle; tout est à deviner,
mais tout est rythmique. Chose rare chez la Française,
l'expression de la tête ne contredit point celle du corps; elle
n'a pas une tête apathique de chérubin de sacristie équivoque, aux
lèvres lourdes, au petit nez épaté, aux yeux d'animal stupéfait,
sur un corps d'automate en fièvre. Elle a l'harmonique beauté des
statues. Je regarde ses yeux, pendant qu'elle me parle; ils me
font penser, d'abord, à ces oiseaux dont le vol se suspend sur la
mer, qui prennent en frôlant les flots la teinte sombre de
l'océan, et qui se colorent d'azur lorsqu'ils s'approchent de la
nue. Mais, non; la nuance de ces yeux-là n'est point variable, et
leur silence ne se dément pas. Ils ont la couleur du ciel bleu
reflété par une lame d'acier. Ni lumière ni ombre -- ni lumière de
joie ni ombre de tristesse -- n'en viennent troubler la surface
calme. Mais on a conscience, derrière cet inflexible dédain
d'expression, de quelque chose d'infiniment doux, intelligent et
féminin. J'ignore son nom, à ce quelque chose; mais il est là, si
loin que ce soit, masqué par la fixité fière et froide de ces
grands beaux yeux taciturnes.
Hélène m'a adressé quelques phrases aimables que je lui ai
rendues, Canonnier a déclaré qu'il était très heureux de mon
arrivée, et nous nous sommes mis à table.
-- Non, Monsieur, répond Hélène à une question que je lui pose, je
n'ai pas beaucoup voyagé J'ai été deux fois à Dieppe, trois fois à
Dinard, une fois à Nice et au Mont-Dore. Voilà tout. Mais,
maintenant, j'espère bien faire le tour du monde.
-- Tu as raison de l'espérer, dit Canonnier; nous partirons demain
matin pour l'Angleterre; c'est un commencement.
-- Vraiment? Que je suis contente! La Belgique n'est pas bien
intéressante, n'est-ce pas?
-- On ne sait pas; on n'a pas le temps de s'en apercevoir, en
marchant vite.
-- Est-ce votre avis, monsieur Randal?
-- Oh! si tu demandes à Randal... Il va te parler viaducs, rampes
et canaux. Ces ingénieurs! Ils ne songent qu'au nivellement de la
Suisse.
-- Et ces utopistes politiques! dis-je; ils ne rêvent que de
chimères. Figurez-vous, Mademoiselle, que votre père avait trouvé
récemment la solution de la question d'Alsace-Lorraine. Il
proposait qu'on y reconstituât le royaume de Pologne. Les
Alsaciens seraient rentrés en France et les Prussiens en
Allemagne. Le tout, bien entendu, soumis à l'approbation du czar.
Que pensez-vous de cette idée-là?
-- Elle en vaut bien une autre. Mais n'avez-vous pas soutenu aussi,
comme écrivain, des thèses un peu paradoxales? J'ai lu
dernièrement, dans la «Revue Pénitentiaire», un article de vous
intitulé: «La Kleptomanie devant la machine à coudre» où vous me
semblez avoir soutenu des opinions bien hardies.
-- Elles peuvent paraître telles en France, Mademoiselle, dis-je
effrontément; mais en Angleterre, je vous assure...
-- Soit; je verrai, puisque je serai à Londres demain.
-- Tu sais donc l'anglais? demande Canonnier.
-- Assez bien, père. Je lis couramment les auteurs britanniques; je
crois même que s'ils ne faisaient jamais de citations françaises,
je les comprendrais encore plus facilement.
-- Ta mère ne m'avait jamais dit, je crois, que l'on t'enseignait
les langues vivantes au couvent.
-- Oh! j'ai appris toute seule. Au couvent, c'était très gentil.
Les soeurs venaient nous réveiller le matin en criant: Vive Jésus!
Nous répondions: Vive Jésus! les yeux encore mi-clos, et ça
continuait toute la journée à peu près sur le même ton.
Canonnier fait la grimace.
-- L'instruction est une belle chose, dit-il.
-- Oui, répond Hélène. L'instruction qu'on donne aux jeunes
personnes, surtout. Elle les met merveilleusement en garde contre
toutes les tentations du monde. Cependant, il n'y a pas de système
infaillible... Ainsi, une de mes amies de couvent, qui s'était
mariée à dix-huit ans, vient de faire parler d'elle d'une façon
désagréable; son mari demande le divorce. Il faut qu'elle ait cédé
à des entraînements... Certains hommes manquent tellement de sens
moral, parait-il!... Et, même dans la nature, on voit
malheureusement ces choses-là; car le coucou annexe le nid du
voisin. C'est un bien vilain oiseau. Mais il a l'air de se vanter
si joyeusement à vous de son infamie, quand on se promène dans les
bois...
-- Pendant que le loup n'y est pas.
-- Le loup n'y est jamais, dit Canonnier; il est dans la bergerie,
en train de se faire tondre par les moutons.
-- Tu sembles bien misanthrope, père; mais tu as certainement vu le
monde autrement que moi. Moi, je n'ai jamais connu que de beaux
caractères.
-- Oh! il n'en manque pas, assure audacieusement Canonnier. Dieu
merci! il y a encore des gens d'honneur.
L'honneur! Un noyé qui revient sur l'eau... Hélène continue, de sa
voix riche, captivante, où vibre pourtant une émotion étrange,
comme la nervosité amère de l'ironie qu'on dompte, comme le
frémissement lointain de colères qu'on ne veut pas évoquer.
-- Je dois dire que je n'ai guère vu que des gens riches; et les
personnes qui possèdent la fortune sont toujours si aimables!
Quant aux autres, je ne sais pas... On dit qu'il y a beaucoup de
malheureux, mais on exagère peut-être... Il doit exister une
certaine somme de souffrance, pourtant, puisque les pauvres se
sont révoltés à plusieurs reprises... Mais, chaque fois, ils se
sont si bien conduits! Ils n'ont jamais déshonoré leur victoire...
Père, est-ce que tu n'as pas aussi de la sympathie pour les
faibles, pour les malheureux?
-- Si j'allais avec les déshérités, s'écrie Canonnier qui oublie
son rôle, ce ne serait pas parce qu'ils sont les plus faibles,
mais parce qu'ils sont les plus forts! On se conduit bien
lorsqu'on se conduit intelligemment. Il n'y a qu'un moyen de ne
pas déshonorer la victoire: c'est d'en profiter.
Un éclair brille dans les yeux d'Hélène.
-- Père, demande-t-elle en se penchant anxieusement vers lui, tu
crois à la force?
-- Mon Dieu! mon enfant, répond Canonnier, je... je...
-- C'est le droit seul, dis-je en venant à son secours, qui
légitime l'usage de la force; par conséquent, les lois étant
l'expression du droit...
-- Ah! s'écrie Hélène en riant, il me semble être encore dans le
salon de Mme de Bois-Créault; on y parlait comme vous le faites...
C'était charmant... Certes, je suis très heureuse de suivre mon
père, et c'est mon devoir strict; je ne regrette rien. Mais mon
existence était tellement délicieuse, chez Mme de Bois-Créault! Je
ne manquais pas une première; toujours en soirée, au bal, comme si
j'avais été sa propre fille!
Je me hâte de prendre la parole, car je m'aperçois que les
émotions du souvenir vont gagner Hélène, au déplaisir certain de
son père.
-- Je vois, Mademoiselle, que vous étiez fort occupée; il vous
restait sans doute bien peu de temps... pour lire, par exemple?
-- Oh! si, Monsieur, je lisais beaucoup. Même des romans. Des
romans convenables, surtout; mais aussi quelquefois des histoires
d'aventures dans lesquelles évoluent de belles dames, des jeunes
filles persécutées, des traîtres abominables, de grands seigneurs
très braves, et aussi des voleurs généreux qui donnent aux pauvres
ce qu'ils prennent aux riches.
-- Ce sont des hommes d'ordre, dit Canonnier; ils veulent mettre
les pauvres en mesure de payer leurs impôts.
-- Mais je n'ai pas lu d'autres romans, reprend Hélène en souriant.
On dit qu'il y a des auteurs si intéressants, aujourd'hui! qui
vous font voir la vie telle qu'elle est et qui sont arrivés à
démonter le mécanisme des âmes avec une précision d'horlogers.
-- Oui; ils sont de deux sortes: ceux qui aident à tourner la meule
qui broie les hommes et leur volonté; et ceux qui chantent la
complainte des écrasés. En somme, ils écrivent l'histoire de la
civilisation.
-- Qu'est-ce que c'est que la civilisation?
-- C'est l'argent mis à la portée de ceux qui en possèdent, dit
Canonnier.
-- Et qu'est-ce que c'est que l'argent, père?
-- Demande à Randal.
-- Non, Mademoiselle, ne me le demandez pas. Je ne pourrais pas
vous répondre; et d'autres ne le pourraient pas non plus. On ne
sait point ce que c'est que l'argent.
Deux servantes, qui apportent le dessert, entrent dans le salon.
-- Eh! bien, dit Canonnier dès qu'elles sont sorties, puisque nous
sommes entre la poire et le fromage, comme on dit, et que c'est le
moment généralement choisi pour parler à coeur ouvert, je veux
vous exposer à tous deux, et surtout à toi, Hélène, mes idées sur
la civilisation et sur l'argent. Je veux vous dire, ajoute-t-il
pendant que le visage de sa fille s'éclaire de joie, non seulement
ce que je pense, mais ce que j'ai l'intention...
Trois coups secs frappés à la porte lui coupent la parole.
-- Entrez, dit-il.
Et quatre hommes, le chapeau sur la tête, font irruption dans le
salon. Nous nous levons tous les trois. L'un des hommes, qui tient
un papier de la main gauche et dont la main droite, dans la poche
du pardessus, serre la crosse d'un pistolet, s'approche de
Canonnier.
-- Vous êtes le nommé Canonnier, Jean-François?... J'ai un mandat
d'arrêt décerné contre vous. Empoignez cet homme! dit-il à deux de
ses acolytes qui saisissent chacun un des bras du père d'Hélène.
Et Canonnier sort d'un pas ferme, entre les argousins, sans un
regard, sans un mot.
Ah! oui, il doit croire à la force, cet homme qui voit ainsi
toutes ses espérances brisées devant lui à l'heure même où il peut
les transformer en actes, et qui a le courage de partir sans
tourner la tête, l'oeil sec, la bouche close. Et c'est à la mort
qu'il va; car c'est la mort, la mort lente, hideuse et bête, que
cette relégation pour jamais dans les marécages de Cayenne. Mais
il sait qu'il est inutile de s'indigner contre le sort et qu'il
est lâche de gémir sur les débris des rêves. Le destin, qui est
dur pour lui, pourra se montrer clément envers sa fille. Mais lui,
qui ne peut plus rien pour elle, lui a donné en partant, par son
silence même, la réponse à la question qu'elle lui posait tout à
l'heure. Oui, il croit à la force. -- Et elle y croira peut-être,
elle aussi...
On frappe à la porte. Hélène se lève de la chaise sur laquelle
elle s'est laissée tomber, pâle comme une morte.
-- Entrez, dit-elle.
C'est le mouchard, celui qui vient d'arrêter Canonnier. Cette
fois-ci, il salue obséquieusement.
-- Mademoiselle, je suis chargé d'une mission par votre famille...
c'est-à-dire des personnes qui s'intéressent à vous et qui...
-- Avez-vous aussi un mandat contre moi? demande Hélène dont la
voix tremble de colère.
-- Non, certainement, Mademoiselle, mais...
-- Eh! bien, je vous prie de ne m'adresser la parole que lorsque
vous aurez ce mandat.