Je viens d'aller regarder l'heure, à la lueur d'un des becs de gaz
de la place du Carrousel. Dix heures un quart. J'attends Canonnier
depuis vingt minutes, et je ne le vois pas paraître. Il n'est
guère exact... J'allume un cigare et je m'amuse à dévisager les
passants, pour tuer le temps; ils sont rares, ces passants, et ils
marchent vite en traversant cette grande place à laquelle la
disparition des Tuileries a donné l'aspect d'un désert.
Dix heures et demie. Ah! ça, Canonnier aurait-il oublié le rendez-
vous qu'il m'a donné? Non, ce n'est pas possible. Alors?... Alors,
je ne sais vraiment que penser. Attendons encore. Je me mets à
examiner, sous la lumière crue de la grande lampe électrique qui
s'érige au milieu de la place, le monument de Gambetta. Quelle
chose abjecte, cette colonne Vendôme de la Déroute! Cette pierre à
aiguiser les surins, vomie par les carrières d'Amérique, ce pilori
de N'a-qu'un-OEil sur lequel Marianne, coiffée d'un bas de laine,
enfourche à cru une chauve-souris déclouée de la porte du Grenier
d'Abondance -- qui n'a plus besoin de porte, à présent!
Il va être onze heures, et toujours pas de Canonnier, C'est
embêtant; j'aurais bien voulu le revoir, et je ne puis pas
revenir, comme cela, l'attendre tous les soirs pendant un mois sur
la place du Carrousel. J'ai reçu, en rentrant chez moi, une lettre
de Roger-la-Honte qui me demande de me trouver à Bruxelles dans
trois ou quatre jours... Non, j'ai beau regarder du côté des
guichets qui donnent sur le quai et du côté de ceux de la rue de
Rivoli, je n'aperçois pas mon homme. Je ne vois que le
factionnaire qui monte la garde, là-bas, devant le ministère des
finances, et la statue de pierre du Grand Tribun dont le bras
vengeur désigne la trouée des Vosges -- à l'ouest.
Allons-nous-en. Demain, j'irai voir chez Ida si elle a des
nouvelles, sans lui faire part de ma déconvenue de ce soir, au cas
où elle ne saurait rien. Il ne faut point mettre les gens au
courant de nos déceptions. Pensons-y toujours, n'en parlons
jamais.
J'arrive chez Ida, rue Saint-Honoré, vers une heure de l'après-
midi.
-- Ah! s'écrie-t-elle dès qu'elle pénètre dans le salon où je
l'attends, il y en a, du nouveau! Canonnier est ici, et sa fille
aussi...
-- Vraiment! sa fille! Et depuis quand?
-- Depuis hier soir, répond Canonnier qui a reconnu ma voix et qui
fait son entrée. Dis donc, je t'ai laissé poser, hier soir;
excuse-moi, car je n'ai pu faire autrement.
Il m'explique ce qui est arrivé. Il est entré sans encombre à
Paris, l'avant-dernière nuit. Hier matin, il a chargé Ida de faire
remettre une lettre à sa fille; et, toute la journée, il a attendu
vainement une réponse. Mais cette réponse, c'est Hélène elle-même
qui l'a apportée, vers sept heures du soir.
-- Et elle déclare qu'elle suivrait son père au bout du monde,
s'écrie Ida, et que son devoir est de tout lui sacrifier. Ah!
qu'elle est charmante! Aussi innocente que l'enfant qui vient de
naître... Elle est restée ici depuis hier soir. Elle est désolée
de causer du chagrin, par son départ, à ces Bois-Créault qui ont
toujours été si parfaits pour elle; mais son père, dit-elle, doit
passer avant tout. Elle le croit menacé...
-- Oui, dit Canonnier. Je lui avais appris dans ma lettre, afin de
la décider, que j'étais poursuivi pour mes opinions politiques; et
-- vois si elle est intelligente -- elle a fait une remarque qui m'a
empêché sans doute de me faire pincer en allant te retrouver hier
soir.
-- Ah! bah! dis-je; et comment cela?
-- On savait, continue Canonnier, que c'était pour venir chercher
ma fille en France que j'avais quitté l'Amérique. On le savait;
j'ai été trahi par quelqu'un... Mais je te raconterai ça plus
tard. Et, comme on ignorait ou j'étais passé depuis mon départ des
États-Unis, on faisait surveiller l'hôtel de M. de Bois-Créault,
où demeurait Hélène. Ma fille, hier, en quittant cet hôtel, a
remarqué qu'un individu qu'elle voyait depuis plusieurs jours
devant la maison s'était mis à la suivre. Elle a essayé de le
dépister, mais vainement; c'est un malin. Elle m'a prévenu de la
chose; j'ai vu le personnage en faction sur le trottoir d'en face,
et tu comprends que je ne suis pas sorti.
-- Et la surveillance continue-t-elle?
-- Je te crois, répond Canonnier. Si tu veux voir l'individu, viens
ici...
Il va, tout doucement, lever le coin du rideau d'une fenêtre et me
désigne, dans la rue, un Monsieur qui porte un lorgnon.
-- Attends un peu, dis-je, laisse-le moi regarder attentivement...
Bon. Ça suffit. Cet homme-là n'est pas un mouchard.
-- Comment! s'écrie Canonnier; ce n'est pas...
-- Non, mille fois non. Si c'est lui qui t'effraye, tu as tort
d'avoir peur. D'ailleurs, je vais t'en donner bientôt la meilleure
des preuves... Mais, d'abord, qu'as-tu l'intention de faire?
Quitter le plus vite possible Paris et la France avec ta fille, je
présume? Oui. Et aller à Londres, car il est bien improbable que
l'Angleterre accorde ton extradition, si le gouvernement français
la demande, car tu n'es pas condamné, mais simplement relégué.
-- J'irai peut-être à Londres; mais ça dépend. Où va-tu, toi?
-- Moi, je vais à Bruxelles.
-- Eh! bien, moi aussi j'irai à Bruxelles.
-- C'est de la folie! La Belgique t'arrêtera et t'extradera sans la
moindre hésitation.
-- Peut-être, si l'on sait que je suis à Bruxelles; mais si on
l'ignore? Car, si tu ne te trompes pas, si cet homme qui croise
devant la maison depuis ce matin n'est pas un roussin...
-- C'est si peu un roussin, dis-je, que je vais t'en débarrasser
pour toute la journée. Je vais descendre et l'emmener avec moi.
Regarde par la fenêtre. Une fois que tu m'auras vu partir en sa
compagnie, tu seras libre de tes mouvements.
-- Bon. Je prendrai avec Hélène le train de Belgique cette après-
midi même. Quand seras-tu, à Bruxelles, toi?
-- Je partirai demain matin. Maintenant, ne quitte pas là fenêtre,
surveille bien mes mouvements et tu verras que tu n'as rien à
craindre.
Je descends. Du coin de l'escalier, je guette le moment où l'homme
que Canonnier prend pour un mouchard aura le dos tourné. Voilà. Je
sors, je remonte un bout de la rue, à gauche, je la traverse, et
je me trouve nez à nez avec l'individu, qui vient de se retourner.
-- Eh! bien, lui dis-je en lui donnant Un grand coup sur l'épaule,
comment vous portez-vous, Issacar?
-- Comment! c'est vous! s'écrie Issacar absolument abasourdi; ah!
vraiment, je ne m'attendais guère...
-- Moi non plus; et je suis bien heureux de vous rencontrer; j'ai
beaucoup de choses à vous dire. Laissez-moi vous emmener déjeuner
et nous pourrons nous donner de nos nouvelles réciproques tout à
notre aise.
-- Je regrette beaucoup d'être obligé de refuser votre invitation,
répond Issacar; mais en ce moment je suis fort occupé...
-- Occupé! dis-je très haut, car je commence à croire qu'il y a du
louche dans la conduite d'Issacar. Occupé! Vous osez me raconter
de pareils contes, à moi qui vous trouve dans la rue Saint-Honoré,
le nez en l'air, rimant un sonnet à votre belle, alors que je vous
crois aux prises avec les cannibales du Congo.
Je fais signe à un cocher dont la voiture vient s'arrêter devant
nous.
-- Allons, Issacar, dis-je en le prenant par le bras et en le
poussant dans la voiture, vous me semblez avoir complètement
oublié les usages européens dans ce Congo où vous avez sans doute
fait fortune.
-- Hélas! non, répond-il tandis que je donne au cocher l'adresse
d'un restaurant de la rue Lafayette.
-- Non, me dit Issacar au dessert, non, je n'ai point fait fortune
au Congo; tant s'en faut. J'y ai perdu tout l'argent que j'ai
voulu, et j'ai été obligé de revenir en France il y a un mois.
-- Je croyais pourtant que vous aviez une belle idée...
-- Oh! superbe! Seulement, je n'ai pas pu la réaliser. Je m'y étais
pris trop tôt. Celui qui pourra, dans deux ans, tenter ce que j'ai
essayé, fera certainement une fortune.
-- Vous n'avez pas de chance.
-- Non. J'ai des idées excellentes, mais je ne puis jamais
reconnaître le moment propice à leur exécution. Je m'y prends trop
tôt ou trop tard. Je sais combiner, mais pas entreprendre. Je suis
un incomplet...
-- Oui, je le crois; et vous n'êtes pas le seul aujourd'hui.
-- Non, certes. Le nombre des gens auxquels il manque quelque
chose, une toute petite chose, un rien, pour réussir, est
considérable. Tout le monde a du talent, à présent; mais c'est du
génie qu'il faut. Et le génie ne s'acquiert pas. C'est un don, un
pouvoir qu'on apporte en naissant de concevoir lucidement
certaines choses et de rester complètement fermé à d'autres,
presque une faculté animale. Et puis... vous parlez des
incomplets. C'est chez les Juifs surtout qu'ils se rencontrent. Je
suis Israélite et j'en sais quelque chose. La race juive, malgré
la barbarie sanglante de ses origines, et peut-être en raison de
ces origines mêmes, n'est pas une race abjecte, quoi qu'on en
dise. Les Juifs -- cela peut vous paraître étrange, mais c'est vrai
-- les Juifs sont absolument dépaysés dans la civilisation
actuelle. Ce sont des gens qui vivent dans un monde qu'ils n'ont
point fait et qu'ils détestent, dont quelques-uns d'entre eux -- et
vous connaissez leurs noms aussi bien que moi -- ont démontré, avec
une éloquence qu'on n'égala pas, la misère et la bêtise; dont le
plus grand nombre met en pleine lumière, par ses actes,
l'absurdité et l'infamie.
-- En en profitant de son mieux.
-- Naturellement. Je vous parle du plus grand nombre. Vous n'irez
pas chercher la compréhension et la moralité hautes, même chez une
race qui a connu la persécution, dans la majorité... Ce plus grand
nombre, auquel les circonstances -- ou la volonté bien arrêtée des
chrétiens, car il y aurait de singulières choses à dire là-dessus
-- ont donné, il y a cent ans, la direction des affaires des
peuples, ce plus grand nombre peut se diviser en deux parties.
D'abord, une minorité douée de génie, d'un génie pratique pour le
maniement et l'utilisation de l'argent, mais qui ne se rattache au
judaïsme que par les liens extérieurs des pratiques religieuses.
Il y a autant de différence entre les préoccupations morales de
ces gens-là et celles d'Israélites qui ont la notion du caractère
et des tendances de leur race, qu'on peut en trouver entre
l'existence d'un prince de la finance et celle de Spinoza vivant à
La Haye, sur le Spui, dans l'humble maison où il gagnait sa vie --
un peu de pain et de lait -- à polir des verres,
-- Et ces Israélites qui ont, d'après vous, la notion du caractère
et des tendances de leur race...?
-- Ils sont nombreux. Pas un parmi eux, qui ne se rende
parfaitement compte, au fond, du fonctionnement imbécile de la
machine sociale, et qui n'en connaisse la cause. Pas un qui ne
soit disposé à la mettre en pièces, cette machine. Mais
l'entreprise n'est pas facile; et, s'il se rencontre dans leurs
rangs des hommes comme Lassalle, Il s'y trouve encore plus souvent
des gens comme moi. Que voulez-vous? Lorsqu'on juge une situation
désespérée, et qu'on ne peut l'améliorer, le mieux est d'essayer
d'en tirer tout le parti possible, sans s'occuper du choix des
moyens. Aujourd'hui coupeur de bourses, demain gendarme. Notre
logique est dans nos idées -- nos idées à nous -- mais pas dans nos
actes. La connaissance nette des choses est déjà pour nous une
entrave assez gênante, la condition du monde actuel, en opposition
constante avec nos aspirations et nos rêves, paralyse à tel point
notre énergie, que nous serions bien sots de nous embarrasser,
encore, du poids écrasant des scrupules. Oui, nous sommes des
incomplets; propres à rien, peut-être parce qu'il n'y a rien de
propre, et bons à tout, peut-être parce que votre société, où il
est défendu d'agir individuellement, ne peut se passer
d'intermédiaires. Pourquoi voudriez-vous, s'il vous plaît, que
nous prissions parti, consciencieusement, pour telle coterie ou
pour telle clique? Pourquoi voudriez-vous que nous eussions des
convictions? Nous sommes indifférents à vos conflits dérisoires.
Ce n'est pas notre faute, si l'homme se glorifie de panteler sur
une croix d'or, le flanc percé, la tête couronnée d'épines...
_Ecce homo_!... Hé! qu'il reste à son gibet, si cela lui fait
plaisir! Comme au supplicié du Golgotha, nous lui disons: «Sauve-
toi toi-même.» Et nous lui apportons du fiel et du vinaigre sur
une éponge, s'il a soif, au bout du glaive de la Loi!
-- Et, dites-moi, Issacar, n'avez-vous pas les doigts, en ce
moment, sur la poignée de ce glaive-là?
-- Toute la main, répond Issacar. Je ne veux pas vous le cacher...
Vous savez que le ministère a démissionné hier?
-- Certes. Les camelots se sont chargés de me l'apprendre; mes
oreilles en souffrent encore.
-- C'est Courbassol qui va être nommé président du Conseil, demain
ou après-demain au plus tard; l'Élysée essaye aujourd'hui une ou
deux combinaisons, mais ce n'est pas sérieux... Vous me direz que
Courbassol ne l'est guère non plus; mais ça n'a pas la moindre
importance. Les hommes mêmes remarquables dans la conduite de
leurs affaires privées ont leurs acuités submergées, dès qu'ils
arrivent, au pouvoir, sous un flot de cynisme politique,
d'indifférence au bien général, d'incompréhension absolue, qui a
quelque chose d'effrayant. Mais du moment qu'ils ont de la poigne,
comme on dit, la France est satisfaite; en fait de liberté, elle
n'a jamais connu que la liberté des moeurs, et elle demande à
continuer... Que vous disais-je? Ah! oui... Dès que Courbassol
sera installé, on procède à l'épuration générale du personnel.
C'est décidé. On nettoie les écuries d'Augias...
-- Ah! et vous aurait-on laissé entrevoir une place au râtelier,
après le nettoyage?
-- Oui; on m'a promis de me nommer préfet.
-- Vraiment! Mes compliments. Mais qu'avez-vous fait pour mériter
de pareilles faveurs?
-- J'ai rendu des services, dit Issacar... des services... depuis
que je suis revenu. Oui; on m'a chargé de deux missions
importantes qu'on ne pouvait pas confier à tout le monde, et je
les ai menées à bonne fin. À vrai dire, quand vous m'avez
rencontré, je m'occupais d'une troisième affaire... Ah! si je la
réussissais, celle-là!...
-- C'est donc bien important?
-- Très important. Il s'agit de s'assurer de la personne d'un
individu qui s'est approprié des documents compromettants pour de
hauts personnages; on l'avait déjà mis hors d'état de nuire,
mais...
-- Comment m'écrié-je, avec un grand geste d'indignation. Comment!
Issacar, vous en êtes là!... Vous faites ça!...
-- Pourquoi pas? répond Issacar. Vous êtes admirable, vraiment!
Parce que j'ai commis des actes contraires aux prescriptions du
Code, je serais condamné à n'en jamais commettre d'autres? Il me
serait interdit d'étayer l'autorité établie sous prétexte que je
l'ai autrefois battue en brèche? Ah! non; je n'engage ma liberté
ni à droite ni à gauche; je méprise assez les lois pour les
narguer le matin et pour leur prêter le soir le concours de mon
expérience, si j'y trouve mon intérêt... Voyez-vous, ajoute-t-il,
il n'existe plus, au fond, que deux types aujourd'hui: le voleur
et le policier; quant à l'homme d'État, c'est un composé des deux
autres. Il y a aussi l'Artiste; mais, dans la Société actuelle,
c'est un monstre.
Peut-être, après tout. Ah! Et puis...
-- Vous le savez, continue Issacar, je suis Juif; et par
conséquent, tout à fait indifférent à bien des choses qui vous
passionnent. Ce détachement absolu n'est cas une manière d'être:
c'est une raison d'être. Le Juif... Figurez-vous une caravane qui
passe à travers un univers malade, apportant des remèdes dont on
ne veut pas, et des poisons qu'on lui demande... Le Juif, à mon
avis, n'a pas encore joué son rôle -- le rôle qu'il jouera. -- Il
traversera l'épreuve de la tolérance comme il a traversé l'épreuve
de la persécution. Toutes les races ont leur fonction dans la
physiologie de l'humanité.
J'ai fait durer le déjeuner aussi longtemps que possible; il n'y a
certainement pas moyen de retenir Issacar davantage. N'importe;
Canonnier et sa fille ont pu mettre le temps à profit et sont
déjà, sans doute, à la gare du Nord, il faudra que je prenne le
train de Bruxelles Ce soir, et que je les décide à partir demain
pour Londres; je n'ai pas confiance en l'hospitalité belge.
Nous sortons du restaurant. Un embarras de voitures, omnibus,
fiacres, fardiers, camions, nous arrête au bord du trottoir au
moment où nous allons traverser la rue; les cochers jurent, les
voyageurs tempêtent; et l'un d'eux, là-bas, met la tête à la
portière d'un fiacre à galerie chargé de malles, pour se rendre
compte de ce qui se passe... Dieu de Dieu! C'est Canonnier! Pourvu
qu'Issacar...
Mais Issacar n'est plus là. Il a sauté dans une voiture qui
passait à vide, et qui suit au grand trot, à présent, le fiacre à
galerie qui s'est remis en marche. Il se retourne, de loin, pour
m'envoyer un salut accompagné d'un geste vague...
Que faire? Que faire?... Courir à la gare?... C'est inutile. Le
train sera parti avant que j'y puisse arriver, un train précédé
d'une dépêche envoyée par Issacar aux mouchards de la frontière...
Que faire?... Rien. J'ai beau me creuser la, tête, je ne vois rien
à tenter. Ah! pourquoi n'ai-je pas expliqué les choses à Issacar,
tout à l'heure?... Il n'a pas oublié qu'il me doit vingt mille
francs et je suis convaincu qu'il aurait aidé Canonnier à
échapper, si je lui avais demandé de le faire. Oui, pourquoi n'ai-
je pas parlé?... Ce qui doit arriver arrive, malgré toutes les
mesures qu'on peut prendre, malgré toutes les combinaisons -- et
tous les stratagèmes... Ah! il est bien inutile que je prenne le
train ce soir, pour me croiser en route, avec celui qui ramènera
Canonnier...
Je suis navré et énervé au point de ne pouvoir tenir en place. Il
m'est impossible de rester chez moi, où je suis rentré tout à
l'heure; la solitude redouble mon ennui. Sept heures. Je sors. Je
vais aller inviter Margot à dîner; son bavardage me distraira...
Mais Margot refuse ma proposition, telle ce Grec incorruptible qui
repoussa les présents d'Artaxercès. C'est elle qui tient à
m'offrir à dîner.
-- Je sais bien que ça te semble le monde renversé...
À moi? Oh! pas du tout. Je ne demande qu'à me laisser faire.
Je dîne donc chez Margot; et même, j'aurai largement le temps d'y
digérer à mon gré, car Margot est veuve jusqu'à demain. Courbassol
a fait annoncer qu'il ne viendra pas ce soir; il jette le mouchoir
à une indigne rivale.
-- Oui, mon cher. Il me trompe avec une actrice; je le sais. Un
homme marié! C'est dégoûtant... Enfin, il va être ministre, et
j'aurai un cocher à cocarde tricolore à ma porte quand je voudrai.
Ah! ce que Liane va rager!...
Mais si, par hasard -- car tout arrive, même ce qui devrait arriver
-- si Courbassol n'était pas nommé ministre?
-- C'est impossible! s'écrie Margot. Le président est forcé de
rappeler. Mais qui veux-tu qu'on prenne, mon ami? Réfléchis un
peu. Qui? Ils ne sont pas nombreux, en France, les gens à qui l'on
peut confier un portefeuille. Tiens, tu ne connais rien à ces
choses-là. Quand je t'entends parler politique, j'ai envie de
t'envoyer coucher.
-- Ne te gène pas; et si tu me montres le chemin, je serai capable
de ne pas me réveiller avant demain.
C'est, ma foi, ce que j'ai fait. Nous dormons encore tous deux
lorsqu'un carillon épouvantable retentit dans la maison. Un
instant après, le bruit d'une grande discussion parvient jusqu'à
nous.
-- Qu'y a-t-il donc? demande Margot.
Moi, je ne sais pas... Mais les voix se rapprochent; et l'on
commence à distinguer les paroles prononcées par plusieurs hommes
dans le petit salon qui précède à chambre à coucher.
-- Si, si, nous savons qu'il est ici!
-- Mais non, Monsieur, je vous jure, répond la voix de la femme de
chambre. Madame est toute seule.
-- Voyons, voyons, ma petite, c'est inutile de nous faire des
contes. Du moment qu'il n'est pas chez lui, il est ici; c'est
forcé.
Et, une seconde après, on frappe à la porte de la chambre.
-- Mon cher ami, vous êtes là?... Répondez-moi, sacredié! C'est
moi, Machinard.
-- Réponds, murmure Margot; sans ça, ils ne s'en iront pas. Et elle
mord les draps pour ne pas éclater de rire, pendant que je pousse
un rugissement.
-- Humrrr!...
-- Bien, bien, répond Machinard. C'est tout ce que je voulais
savoir. Ne vous dérangez pas... Il faut vous rendre à l'Élysée
pour midi. Le président vous fait appeler pour vous offrir la
présidence du Conseil et le portefeuille de la Justice. Je compte
sur votre exactitude, n'est-ce pas?
-- Humrrr!...
-- Et mes félicitations. Rappelez-vous que c'est l'Intérieur qu'il
me faut.
-- Humrrr!...
-- Et mes compliments, vient dire Chose à travers la porte.
Souvenez-vous bien de me réserver la Marine.
-- Humrrr!...
-- Et mes congratulations, reprend Un Tel par le trou de la
serrure. N'oubliez pas de me désigner pour l'Agriculture.
-- Humrrr!...
Puis, on entend leurs pas qui s'éloignent. Margot se tord de rire;
et moi je saute à bas du lit. Vite, vite, il faut partir, quitter
Paris...
-- Qu'est-ce que tu fais? demande Margot. Tu t'habilles? Tu pars?
-- Tu le demandes! Un pays où l'on veut faire de moi un ministre de
la Justice!
-- Et puis, après? dit Margot qui rit encore. Pourquoi pas toi
aussi bien qu'un autre?
Ah! la malheureuse! C'est vrai, elle ne sait rien... Laissons-la
dans son ignorance.
Quand je la quitte, elle me demande mon adresse à Londres; elle
viendra peut-être me faire une visite dans quelque temps... J'en
serai enchanté. Je lui donne une carte. Et elle sonne sa femme de
chambre pour lui ordonner d'aller porter à Courbassol, chez
l'indigne rivale, la nouvelle du bonheur qui l'attend.
Ah! oui, il va être heureux, Courbassol. Ministre de la Justice!
Quel honneur! -- Quel honneur même pour la Justice, car enfin
Courbassol n'est peut-être encore que l'avant-dernier des
Courbassols...
Je me hâte de rentrer chez moi, de déjeuner et de me préparer à
partir. Je veux être à Bruxelles ce soir car une pensée, tout d'un
coup, m'a traversé le cerveau. Canonnier a été arrêté, c'est
certain; mais qu'est devenue sa fille?