Une lettre de Roger-la-Honte m'a appelé à Rouen; il s'agissait
d'une taxe extraordinaire à prélever sur un capital déterminé.
Nous avons opéré la saisie pendant la nuit, afin de ne déranger
personne, et nous sommes partis ensemble pour l'Angleterre. Je
suis très content d'être revenu à Londres. L'Anarchie est un peu
persécutée en ce moment et ses grands hommes se sont réfugiés sur
le sol britannique. Ces théoriciens, ces faiseurs de systèmes qui
ont si souvent déjà, dans leurs diverses publications, tracé la
voie de l'humanité, ont sûrement une vision nette des choses, la
prescience de l'avenir; ils connaissent le secret du Futur, et
peut-être...
Mais pourquoi pas? Pourquoi me refuseraient-ils le secours de leur
expérience? Pourquoi ne voudraient-ils pas m'indiquer la route
qu'il faut suivre? Car ils ne doivent pas se payer de mots, ceux-
là; et s'ils parlent, ce doit être pour dire quelque chose. Si
j'allais les voir?... Oui, mais ils sont tant... Ils sont tant
qu'il faut choisir.
J'ai fait mon choix: Balon, le psychologue anarchiste, que sa
_Célébralité soldatesque_ a rendu si célèbre; et Talmasco, dont le
dernier livre a fait tant de bruit. Chez Balon, pour commencer.
Il me reçoit fort aimablement. Son abord n'est pas des plus
sympathiques, pourtant; il donne plutôt l'impression d'un pince-
maille agité, d'un fesse-mathieu perplexe, d'un de ces parents
pauvres qui meurent de privations sur les cent mille francs qui
bourrent leur paillasse, d'un vilain tondeur d'oeufs. Mais ses
manières sont tellement accueillantes! Il me met tout de suite à
mon aise; de telle façon, même, que je suis obligé de me déclarer
un peu confus.
-- La confusion! dit Balon en souriant. Je ne connais que ça; c'est
quand on prend une chose pour une autre. Ça arrive tous les jours.
Ainsi, pour ne vous citer qu'un fait, on me confond à chaque
instant, moi, Balon le psychologue, avec M. Talon le sociologue.
Qu'y voulez-vous faire?... Que les gens continuent, si cela les
amuse. Je ne suis, moi -- et je tiens à le dire bien haut, car je
prise avant tout la modestie -- qu'un homme de science. Je m'occupe
exclusivement des causalités, des modalités, des cérébralités, des
mentalités, des...
Oui, oui, je ne l'ignore pas. C'est même étonnant qu'un écrivain
puisse s'intéresser à tant d'aussi belles choses. Quelle cervelle
il doit avoir, ce Balon! Et je ne crois pas trouver une meilleure
occasion de lui présenter mes félicitations au sujet de sa
_Cérébralité soldatesque_.
-- Ne m'étouffez pas sous les compliments, répond-il. Contentez-
vous de dire que c'est une oeuvre. Un chef-d'oeuvre, si vous
voulez; et n'en parlons plus. Ah! messieurs les militaires ont
passé de mauvais quarts d'heure à l'époque où a paru mon livre.
Les militaires! Des pillards sanguinaires, tous!... Des bouchers!
D'horribles bouchers!...
Des bouchers! Brrr!!!... Il faut l'entendre prononcer ce mot-là.
Comme on voit bien qu'il a l'horreur de la viande! Comme on le
devine, comme on le sent -- et comme on n'a pas tort! -- Car Balon
n'est pas seulement un psychologue et un homme de science; c'est
encore un végétarien. Les légumes et les oeufs constituent ses
aliments: le lait est sa boisson. Bénédictin de la Cause,
anachorète de la Sociale, moine du Progrès, confesseur de la Foi
vivifiante, il n'a nul besoin de fouetter ses convictions avec des
excitants vulgaires et de piquer sa pensée libre de l'aiguillon
des stimulants équivoques. L'ébullition d'un potage aux herbes lui
donne la note exacte de l'effervescence des désirs libertaires;
des oeufs brouillés symbolisent pour lui l'état présent de la
Société, dédaigneuse de l'harmonie nécessaire; des salsifis,
blancs au-dedans et noirs dehors, lui représentent le caractère de
l'homme dont la bonté native ne fait point de doute pour lui; il
retrouve, dans le va-et-vient d'une queue de panais agitée par le
vent, tous les frémissements de l'âme moderne; et c'est dans du
lait écrémé, image de la science, imparfaite, hélas! qu'il cherche
à étancher sa soif de progrès et de liberté.
Vie frugale, méthode de travail simplifiée, voilà le système de
Balon. Simplifiée! Que dis-je? Réduite à sa plus simple
expression. Car Balon a un procédé à lui. Je le connais, mais
n'attendez point que je vous en fasse part. Le libraire qui lui
fournit à forfait les vieux journaux qu'il découpe, et l'épicier
qui lui vend sa gomme arabique ne vous en diraient pas davantage.
Aussi, ça tient, ce que fait Balon. C'est épais et solide. Il n'a
rien inventé, je l'accorde. Mais il vous présente les choses d'une
façon tellement inattendue! C'est presque l'histoire de l'oeuf de
Colomb. _Omne ex ovo_. Quel oeuf!
Balon est un pondeur. Il a déjà fait, des parasites de la Société,
plusieurs vigoureuses peintures -- à la colle. -- De plus, c'est un
couveur; il mijote quelque chose qui ne sera pas, comme on dit,
dans un sac. Il prouvera victorieusement, une fois de plus, que
l'Idée marche. Certains écumeurs ne seront pas contents, peut-
être. Qu'ils tremblent des aujourd'hui, comme ils l'ont fait si
souvent déjà -- car c'est l'effroi des exploiteurs et la terreur
des soudards, cet homme de science refusé au conseil de révision,
ce psychologue qui dissèque les âmes aussi froidement qu'il
découpe son papier, qu'un verre de vin fait pâlir et qui cane
devant un bifteck!
Balon est convaincu de l'excellence des théories anarchistes. Il
me le déclare hautement. Certaines de ses phrases respirent la
bataille, semblent saupoudrées de salpêtre. Balon, lui, à force de
s'abreuver de laitage, a pris, plutôt, une odeur d'érable; il
fleure la crèche, il sent la nourrice sur lieux...
Pas de blague! Cette nourrice-là, si sèche qu'elle paraisse,
allaitera les générations futures; et c'est à ses mamelles
bienfaisantes que viendront boire les hommes de demain. Ah! Balon,
biberon de vérité, homme de science, _alma mater_!...
Je voudrais vous le faire connaître, au physique, comme je vous
l'ai présenté au moral. Mais, voila, c'est bien difficile; et je
ne sais pas trop comment dire: Petit, noueux, des genoux qui font
des avances et des épaules qui demandent l'aumône, un nez en
patère et des oreilles en champignons, des cerceaux de vestiaire
en guise de bras, des pieds à rebords et plats comme des
égouttoirs à pépins -- il me donne l'idée d'un porte-manteau
rabougri, d'un porte-manteau pour culs-de-jatte.
Comme j'ai eu raison de me raccrocher à lui, d'avoir foi en son
expérience! Il m'a fait voir des choses que je ne soupçonnais pas;
non, je n'aurais jamais cru les doctrines anarchistes aussi
compliquées...
-- Ne doutez pas du succès définitif, me dit-il en m'accompagnant
jusqu'à la porte. L'étude des causalités des mentalités actuelles,
basée sur la comparaison raisonnée des modalités des cérébralités,
m'a profondément persuadé de la fatalité du triomphe de l'Idée.
Quant à prévoir certaines éventualités, dans un délai plus ou
moins bref, ce m'est impossible; il faudrait me livrer à des
travaux considérables, et le temps me manque. Je ne suis qu'un
homme de science, souvenez-vous-en. Je puis donc vous dire avec
certitude où nous irons, mais je ne puis vous indiquer avec la
même précision la meilleure route à suivre.
C'est malheureux. C'est justement ce que je voulais savoir...
Enfin, malgré tout, c'est très beau, ce que m'a dit Balon. Et
puis, il parle si bien! Presque aussi bien qu'il écrit. La
modalité, la causalité, la céré...céri... Oh! c'est très beau.
Je ne serais pas fâché, cependant, si Talmasco se montrait plus
explicite. Il faudra que je lui pose des questions catégoriques,
dès que j'arriverai chez lui.
Tiens! j'y suis.
Sa femme vient m'ouvrir et m'introduit. Et, une minute après,
Talmasco apparaît en personne. Je lui pose des questions
catégoriques.
-- Vous faites bien, me dit-il, de venir me trouver. Je ne dois pas
vous cacher que l'Anarchie traverse une crise en ce moment; mais
cette crise, croyez-le, ne sera que passagère...
Talmasco, qui pourtant est un libertaire déterminé, a plutôt
l'allure d'un bourgeois bien élevé; son existence, paraît-il, est
aussi des plus bourgeoises. Son geste hésitant, sans ampleur, lui
donne l'aspect, quand il parle, d'un nageur inexpérimenté. Il a la
voix de ces chantres d'une chapelle romaine qui n'entonnent leur
premier cantique qu'après avoir fait trancher certaines
difficultés d'organe par la main de praticiens spéciaux.
-- L'Anarchie a eu le tort de mal comprendre jusqu'ici, continue-t-
il, le grand principe de la fraternité. Avec la solidarité pour
base, voyez-vous, l'Idée eût été invincible et nous n'aurions
point assisté, ainsi que cela est arrivé trop souvent, à des
spectacles plutôt regrettables. Je parle de la solidarité la plus
large, non pas seulement entre nous, libertaires, mais entre nous
et certains groupements socialistes que nos théories ont déjà
séduits. Ah! si nous avions pu nous entendre, tout ce que nous
aurions pu faire dans les syndicats ouvriers!... C'est si beau, si
grand, si puissant, la fraternité! Ce sentiment-là... Mais on
sonne; permettez-moi d'aller ouvrir.
Talmasco descend. Tout à coup, j'entends un cri; des cris: un
bruit de lutte dans le corridor. Qu'y a-t-il?... Mme Talmasco et
moi nous nous précipitons... Mais Talmasco remonte déjà
l'escalier, le col arraché, la cravate pendante et le nez en sang.
Il explique ce qui s'est passé. Des compagnons, qui lui en veulent
sans qu'il sache trop pourquoi, sont venus le demander sous un
prétexte et, brusquement sans éclaircissements préalables, lui ont
sauté à la gorge. Il a pu s'en débarrasser et les mettre à la
porte sans leur faire de mal.
-- Des compagnons trop pressés et qui ne raisonnent pas, déclare
Talmasco en épongeant son nez meurtri. Ils ont tort, mais que
voulez-vous? On ne peut pas leur garder rancune de leur
impatience. S'ils ne souffraient pas autant, ils réfléchiraient un
peu plus. D'ailleurs, ceci vient à point nommé à l'appui de ma
thèse. Si ces compagnons avaient une notion suffisante de l'idée
de fraternité, ils comprendraient qu'au lieu de perdre notre temps
à nous quereller entre nous, nous aurions tout intérêt à nous unir
et à chercher à grossir nos forces contre l'ennemi commun. La
fraternité, malheureusement, est un sentiment assez complexe,
malgré sa simplicité apparente...
On sonne encore. Cette fois, c'est Mme°Talmasco qui va ouvrir.
-- Peut-être aussi, continue Talmasco, n'avons-nous point mis, nous
autres théoriciens, toute la patience désirable...
Mais, sitôt la porte ouverte, en bas, un vacarme terrible éclate.
Une bordée d'injures atroces fracasse l'escalier. Ce sont les
compagnes des compagnons qui viennent insulter Mme°Talmasco, lui
reprocher ceci, cela, et un tas d'_et caetera_. Le propriétaire
n'a que le temps d'accourir et de pousser la porte sur le nez des
furies, qui continuent à hurler dans la rue. Mme°Talmasco remonte,
tout en larmes.
-- Bah! ce n'est rien, dit Talmasco; un simple malentendu. Les
compagnons se figurent, parce que nous savons tenir à peu près une
plume, que nous ne cherchons qu'à prendre de l'autorité sur eux.
Ils ont raison de se montrer jaloux de leur indépendance, c'est
certain. Cependant, ils devraient se rendre compte que nous sommes
en pleine période de lutte, que le mouvement révolutionnaire ne
demande qu'à prendre une extension énorme, et que l'union est
éminemment nécessaire. Ah! la fraternité! c'est si beau! C'est
tellement sublime!... Ce doit être l'auréole des temps nouveaux...
La voix monotone, féminine, continue à chantonner, sans clef de
_la_, scandée par les sanglots et les soupirs de Mme Talmasco, qui
persiste à pleurer dans un coin. C'est assez pénible. Je me lève
et Talmasco me dit, au moment où je le quitte.
-- Le mot d'ordre de l'Anarchie doit être: Bonne volonté et
Fraternité.
Oui, oui... certainement... évidemment... Mais, mais, mais...
Un soir, j'ai rencontré un anarchiste.
C'est un trimardeur, qui ne fait pas grand'chose, boit un peu,
crie pas mal, ne s'inquiète guère de sa famille et n'a nul souci
de ses enfants. Il serait fort heureux que la vie fût moins
pénible pour ceux qui aiment le travail, moins vide pour ceux qui
ne l'aiment pas, et que la misère cessât d'exister. Je crois qu'il
ferait tout pour cela, ce vagabond; mais je pense aussi qu'il n'a
aucune confiance dans les moyens d'action préconisés par les
apôtres de la révolution illégale.
-- En conscience, lui ai-je demandé, à qui croyez-vous que puisse
être utile la propagande anarchiste? Profite-t-elle aux
malheureux?
-- Non, sûrement. Car, depuis qu'il est de mode d'exposer les
théories anarchistes, je ne vois pas que la condition des
déshérités se soit améliorée; elle a empiré, plutôt.
-- Eh! bien, pour prendre un instant au sérieux les arguments de
vos frères-ennemis les socialistes, croyez-vous que cette
propagande profite au gouvernement?
-- Non, sûrement. L'idée d'autorité a été battue en brèche sans
aucun résultat. Un petit nombre d'individus ont cessé de croire à
la divinité de l'État, mais les masses terrorisées se sont
rapprochées de l'idole; de sorte que, tout compte fait, la
puissance gouvernementale n'a été ni accrue ni diminuée.
-- À qui profite-t-elle donc, alors, cette propagande? '
Il a réfléchi un instant et m'a répondu:
-- Au mouchard.