Je trouve l'abbé Lamargelle chez lui, rue du Bac, au deuxième
étage d'une grande vieille maison grise, d'aspect méprisant. J'ai
été introduit par la servante dans un vaste cabinet de travail
dont les fenêtres donnent sur un jardin, et l'abbé a fait son
apparition un instant après.
-- Alors, tout s'est bien passé? Tant mieux... Voyons, je vais
faire un peu de place ici, dit-il en débarrassant à la hâte une
table encombrée de livres et de papiers, tandis que j'ouvre mon
sac. Là! Mettons tous nos trésors là-dessus... Les valeurs... les
bijoux... Pas de billets de banque, naturellement; je pensais bien
que vous n'en trouveriez point... Et qu'est-ce que c'est que ça?
Des couverts?
-- Ah! oui; un petit cadeau que j'ai à faire, dis-je, car je pense
subitement à présenter à Ida ces dépouilles opimes de la
bourgeoisie.
-- Vous avez bien raison; les petits cadeaux entretiennent
l'amitié. Maintenant, faisons notre compte approximativement.
Le compte est terminé, et l'abbé se frotte les mains.
-- Bonne opération, hein? Ah! rendez-moi la clef de la maison, sac
à papier! Il faut que je la renvoie ce soir... Merci. Je vais
m'occuper de réaliser le montant de ces titres et de ces bijoux et
dans quatre jours, c'est-à-dire samedi, vous reviendrez me voir et
nous partagerons en frères. Nous aurons même le plaisir de lire
dans les gazettes, ce jour-là, le récit de votre voyage en
province, ou tout au moins de ses conséquences.
-- Récit qui donnera à plus d'un jeune homme pauvre l'idée de
commencer son roman en marchant sur les traces du voleur inconnu.
-- Quoi! s'écrie l'abbé. Vous en êtes là! Vous prenez au sérieux
les jérémiades des personnes bien pensantes qui déplorent que les
journaux publient les comptes-rendus des crimes? Mais ces
personnes-là sont enchantées que les feuilles publiques racontent
en détail les forfaits de toute nature et impriment au jour le
jour des romans-feuilletons sanguinaires. Les journaux, amis du
pouvoir, savent bien ce qu'ils font, allez! Leurs comptes-rendus
ne donnent guère d'idées dangereuses, mais ils satisfont des
instincts qui continuent à dormir, nourrissent de rêves des
imaginations affamées d'actes. Il ne faut pas oublier que les
crimes de droit commun, accomplis par des malfaiteurs isolés, sont
des soupapes de sûreté au mécontentement général; et que le récit
émouvant d'un beau crime apaise maintes colères et tue dans l'oeuf
bien des actions que la Société redoute.
-- Votre façon d'envisager les choses est très subtile, dis-je; je
vais donc vous apprendre ce que j'ai vu ce matin, au point du
jour, et vous demander conseil.
Et je raconte à l'abbé mon voyage avec le bourreau, l'exécution à
laquelle j'ai assisté, et je lui fais part des réflexions que
m'ont suggérées ces événements.
-- Oui, dis-je en terminant, je souhaite le renversement d'un état
social qui permet de pareilles horreurs, qui ne s'appuie que sur
la prison et l'échafaud, et dans lequel sont possibles le vol et
l'assassinat. Je sais qu'il y a des gens qui pensent comme moi,
des révolutionnaires qui rêvent de balayer cet univers putréfié et
de faire luire à l'horizon l'aube d'une ère nouvelle. Je veux me
joindre à eux. Peut-être pourrai-je...
L'abbé m'interrompt.
-- Écoutez-moi, dit-il. Autrefois, quand on était las et dégoûté du
monde, on entrait au couvent; et, lorsqu'on avait du bon sens, on
y restait. Aujourd'hui, quand on est las et dégoûté du monde, on
entre dans la révolution; et, lorsqu'on est intelligent, on en
sort. Faites ce que vous voudrez. Je n'empêcherai jamais personne
d'agir à sa guise. Mais vous vous souviendrez sans doute de ce que
je viens de vous dire.
Voilà trois semaines, déjà, que je fréquente les «milieux
socialistes» -- 30 centimes le bock -- et je commence à me demander
si l'abbé n'avait pas raison. Je n'avais point attaché grande
importance à son avis, cependant; j'avais laissé de côté toutes
les idées préconçues; j'avais écarté tous les préjugés qui dorment
au fond du bourgeois le plus dévoyé, et j'étais prêt à recevoir la
bonne nouvelle. Hélas! cette bonne nouvelle n'est pas bonne, et
elle n'est pas nouvelle non plus.
Je me suis initié aux mystères du socialisme, le seul, le vrai --
le socialisme scientifique -- et j'ai contemplé ses prophètes. J'ai
vu ceux de 48 avec leurs barbes, ceux de 71 avec leurs cheveux, et
tous les autres avec leur salive.
J'ai assisté à des réunions où ils ont démontré au bon peuple que
la Société collectiviste existe en germe au sein de la Société
capitaliste; qu'il suffit donc de conquérir les pouvoirs publics
pour que tout marche comme sur des roulettes; et que le Quatrième
État, représenté par eux, prophètes, tiendra bientôt la queue de
la poêle... Et j'ai pensé que ce serait encore mieux s'il n'y
avait point de poêle, et si personne ne consentait à se laisser
frire dedans... Je leur ai entendu proclamer l'existence des lois
d'airain, et aussi la nécessité d'égaliser les salaires, à travail
égal, entre l'homme et la femme... Et j'ai pensé que le Code
bourgeois, au moins, avait la pudeur d'ignorer le travail de la
femme... Je leur ai entendu recommander le calme et le sang-froid,
le silence devant les provocations gouvernementales, le respect de
la légalité... Et le bon peuple, la «matière électorale», a
applaudi. Alors, ils ont déclaré que l'idée de grève générale
était une idée réactionnaire. Et le bon peuple a applaudi encore
plus fort.
J'ai parlé avec quelques-uns d'entre eux, aussi; des députés, des
journalistes, des rien du tout. Un professeur qui a quitté la
chaire pour la tribune, au grand bénéfice de la chaire; pédant
plein d'enflure, boursouflé de vanité, les bajoues gonflées du
jujube de la rhétorique. Un autre, croque-mort expansif, grand-
prêtre de l'église de Karl Marx, orateur nasillard et publiciste à
filandres. Un autre, laissé pour compte du suffrage universel,
bête comme une oie avec une figure intelligente -- chose terrible!
-- et qui ne songe qu'à dénoncer les gens qui ne sont pas de son
avis. Un autre... et combien d'autres?... Tous les autres.
J'ai lu leur _littérature_ -- l'art d'accommoder les restes du
_Capital_. -- On y tranche, règle, décide et dogmatise à plaisir...
L'égoïsme naïf, l'ambition basse, la stupidité incurable et la
jalousie la plus vile soulignent les phrases, semblent poisser les
pages. Lit-on ça? Presque plus, paraît-il. De tout ce qu'ont
griffonné ces théoriciens de l'enrégimentation, il ne restera pas
assez de papier, quand le moment sera venu, pour bourrer un fusil.
Ah! c'est à se demander comment l'idée de cette caserne
collectiviste a jamais pu germer dans le cerveau d'un homme.
-- Un homme! s'écrie un être maigre et blafard qui m'entend
prononcer ce dernier mot en pénétrant dans le café, au moment où
j'en sors. Savez-vous seulement ce que c'est qu'un homme? Mais
permettez-moi de vous offrir...
Oui, oui, je sais... la permission de payer. Eh bien, qu'est-ce
qu'un homme?
-- Un homme, c'est une machine qui, au rebours des autres,
renouvelle sans cesse toutes ses parties. Le socialisme
scientifique...
Je n'écoute pas l'être blafard; je le regarde. Une figure
chafouine, rageuse, l'air d'un furet envieux du moyen de défense
accordé au putois. Transfuge de la bourgeoisie qui pensait trouver
la pâtée, comme d'autres, dans l'auge socialiste, et s'est aperçu,
comme d'autres, qu'elle est souvent vide. Raté fielleux qui laisse
apercevoir, entre ses dents jaunes, une âme à la Fouquier-
Tinville, et qui bat sa femme pour se venger de ses insuccès. Il
est vrai qu'elle peine pour le nourrir. À travail égal... Mais
l'être blafard s'aperçoit de mon inattention.
-- Écoutez-moi attentivement, dit-il; c'est très important si vous
voulez savoir pourquoi le socialisme scientifique ne peut
considérer l'homme que comme une machine... La nourriture d'un
adulte, ainsi que je vous le disais, est environ égale en
puissance à un demi-kilogramme de charbon de terre; lequel demi-
kilo est à son tour égal à un cinquième de cheval-vapeur pendant
vingt-quatre heures. Comme un cheval-vapeur est équivalent à la
force de vingt-quatre hommes, la journée moyenne de travail d'un
homme ordinaire monte à un cinquième de l'énergie potentielle
emmagasinée dans la nourriture que consomme cet homme et qui est
équivalente, vous venez de le voir, à un demi-kilo de charbon. Que
deviennent les quatre autres cinquièmes?...
Je ne sais pas, je ne sais pas! Je ne veux pas le savoir. Qu'ils
deviennent tout ce qu'ils pourront -- pourvu que je sorte d'ici et
que je n'y remette jamais les pieds!
Un soir, j'ai rencontré un socialiste.
C'est un ouvrier laborieux, sobre, calme, qui se donne beaucoup de
mal pour subvenir aux besoins de sa famille et élever ses enfants.
Il serait fort heureux que la vie fût moins pénible pour tous,
surtout pour ceux qui travaillent aussi durement que lui, et que
la misère cessât d'exister. Je crois qu'il ferait tout pour cela,
ce brave homme; mais je pense aussi qu'il n'a qu'une confiance
médiocre dans les procédés recommandés par les pontifes de la
révolution légale.
-- En conscience, lui ai-je demandé, à qui croyez-vous que puisse
être utile la propagande socialiste? Profite-t-elle aux
malheureux?
-- Non, sûrement. Car, depuis qu'il est de mode d'exposer les
théories socialistes, je ne vois pas que la condition des
déshérités se soit améliorée; elle a empiré, plutôt.
-- Eh! bien, pour prendre un instant au sérieux les arguments de
vos frères-ennemis les anarchistes, croyez-vous que cette
propagande profite au gouvernement?
-- Non, sûrement. Le gouvernement, si mauvais qu'il soit, se
déciderait sans doute à faire quelques concessions aux misérables,
par simple politique, s'il n'était pas harassé par les colporteurs
des doctrines collectivistes; et il serait plus solide encore
qu'il ne l'est.
-- À qui profite-t-elle donc, alors, cette propagande?
Il a réfléchi un instant et m'a répondu.
-- Au mouchard.