Cette tête et cette main étaient l'inaliénable propriété de l'abbé
Lamargelle. Je n'avais pas eu le temps de revenir de ma
stupéfaction qu'il était devant moi, saluant, avec l'expression
énigmatique de sa puissante figure osseuse et olivâtre, encadrée
de cheveux noirs, ornée d'un grand nez aquilin, coupée d'une large
bouche fortement tendue sur les dents, et obscurcie plutôt
qu'éclairée par l'éclat sombre des yeux couleur d'ébène. Oui,
c'était bien l'abbé Lamargelle.
-- Hé! bonjour, cher Monsieur, me dit-il de sa voix profonde.
Comment vous portez-vous? Vous avez l'air bien étonné. Voyons,
parlez donc un peu; demandez-moi: «Homme noir, d'où sortez-vous?»
-- Ma foi, monsieur l'abbé, répondis-je, j'en ai fortement envie.
J'avoue que je ne m'attendais guère au plaisir de vous voir ce
soir...
-- Je m'en doutais bien. Aussi, pour faire durer moins longtemps
votre surprise toute naturelle, je n'ai tenu aucun compte des
protestations de votre servante qui s'obstinait à vouloir
m'annoncer à vous, et je suis monté directement ici; j'ai même
pris la précaution, afin de vous épargner une émotion trop vive,
de vous faire un petit signe amical en entr'ouvrant la porte.
-- Je ne saurais trop vous remercier de vos attentions, monsieur
l'abbé. Asseyez-vous donc, je vous prie; et apprenez-moi à quel
heureux hasard je dois honneur de votre visite.
-- Le hasard n'est pour rien dans l'affaire, répondit l'abbé qui se
mit à secouer la tête, pendant que je me demandais pourquoi il
était venu me voir et, surtout, comment il avait pu arriver à
découvrir mon adresse. Non, pour rien, absolument. Ma visite était
préméditée depuis longtemps et j'attendais une occasion propice...
-- Que vous a fourni le mariage ou l'enterrement d'un de vos
paroissiens?
-- Je n'ai ni paroissiens ni paroisse. Je suis prêtre libre, vous
le savez. C'est peut-être en cette qualité que j'ai pris, cher
Monsieur, la liberté de m'intéresser à vous...
-- Vraiment? Je vous sais gré de m'en avertir. Et serait-il
indiscret de vous demander de quelle sorte est l'intérêt que vous
voulez bien me porter?
-- Il est des plus vastes. Rien ne me fait un plus grand plaisir,
par exemple, que de vous voir installé ici aussi confortablement,
vous avez des livres, ces compagnons qui ne trompent pas; un
piano, instrument qui ne mérite pas toujours le ridicule dont on
l'abreuve; et peut-être, même, fumez-vous?
-- Quelquefois. J'ai là d'excellents cigares... Permettez...
-- Merci, dit l'abbé en allumant un londrès. Ils sont excellents,
en effet... Et vous avez bien, j'imagine, quelque occupation
sérieuse?
-- Une occupation sérieuse, comme vous dites... des plus sérieuses;
mais qui me laisse des loisirs, ajoutai-je du ton le plus naturel
tandis que l'abbé fixait sur moi ses yeux perçants.
-- Ah! ah! s'écria-t-il en anglais. -- car il parle couramment
plusieurs langues, et même le portugais -- ah! ah! j'en suis
enchanté, en vérité. Le temps ne vous a pas manqué, par
conséquent, pour vous rappeler notre entrevue à la gare du Nord, à
Paris, le jour où vous êtes parti pour la Belgique?
-- Ce n'est pas le temps qui m'a fait défaut, certainement; mais,
jusqu ici, je l'avoue, je n'avais gardé aucun souvenir de cet
incident.
-- C'est dommage; la rencontre n'avait pas été absolument fortuite.
Malgré tout, vous n'avez point oublié, j'espère, que je vous ai
parlé, ce matin-là, de cette malheureuse famille Montareuil...
Je ne répondis pas; sa visite, dès le début, m'avait semblée des
plus louches et je voyais clairement, maintenant, où il voulait en
venir. Si je me laissais intimider, j'étais perdu. Il fallait
l'arrêter au premier mot agressif et, au deuxième, lui montrer
l'escalier -- ou le jeter par la fenêtre.
-- Cette malheureuse famille, continua-t-il, si durement éprouvée!
Vous rappelez-vous, cher Monsieur, l'importance du vol dont
Mme Montareuil a été la victime? Et dire que rien n'a pu mettre
sur la trace du coupable... À Paris, à l'heure qu'il est, on n'a
encore aucune indication... Il est vrai que si l'on poussait
jusqu'à Londres...
-- Monsieur l'abbé, dis-je, j'ai peine à comprendre pourquoi vous
vous obstinez à me parler de choses et de gens qui ne
m'intéressent en aucune façon. Je ne pense pas que vous veniez me
réciter les faits-divers de l'année dernière par simple amour de
l'art; et j'ose croire que votre visite a un motif. Permettez-moi
de le deviner. On vous avait promis de vous verser, lors de la
conclusion du mariage que l'événement regrettable auquel vous
faites allusion a empêché, une commission que vous n'avez pas
touchée, naturellement. Le dépit vous a conduit à échafauder des
histoires à dormir debout, que vous avez sans doute fini par
prendre au sérieux; et vous avez espéré me faire partager votre
crédulité. Je dois vous déclarer que je n'ai aucun goût pour les
fables. Et puis, écoutez: j'ai un piano, comme vous le remarquiez
il n'y a qu'un instant -- mais je ne chante pas. -- Vous comprenez?
-- Très facilement. Je suis au courant des moindres sous-entendus
de notre belle langue, et aucune de ses finesses ne m'est
étrangère. Mais vous vous méprenez sur mes sentiments. Soyez
tranquille; je ne viens pas vous assassiner avec un fer sacré.
J'avais l'intention, pour vous exposer ce que j'ai à vous dire,
d'observer une gradation conforme aux usages; j'irai plus
brutalement au fait, puisque vous semblez le désirer. Vous êtes un
voleur. -- Ne protestez pas; c'est un métier pas comme un autre. --
Je disais: vous êtes un voleur... Moi aussi.
-- Vous...?
-- Pourquoi pas? Croyez-vous avoir le monopole du cambriolage? À la
vérité, je ne vous fais pas, sur ce terrain pour lequel vous avez
une préférence exclusive, une concurrence fort redoutable; bien
que j'aie mis la main à la pâte, plus d'une fois. J'emploie aussi
d'autres procédés; je suis un éclectique, voyez-vous. Mais il me
faut beaucoup d'argent...
-- Pourrais-je vous demander pourquoi?
-- Tant que vous voudrez; mais je vous préviens que je ne vous
répondrai pas; j'aime mieux ça que de vous raconter des histoires,
et je tiens à garder secrets les motifs de mes actes... Voyons, ne
faites donc pas cette figure-là. Je suis un confrère, je vous dis.
Et, d'ailleurs, qu'avez-vous à craindre de moi, ici? En admettant
que vous me fassiez des aveux que je ne vous demande pas, car
votre existence m'est connue depuis a jusqu'à z, comment me
serait-il possible de m'en servir contre vous? Si j'avais voulu
vous dénoncer, vous admettrez que j'aurais pu le faire sans me
mettre en peine de vous rendre une visite. Mais finissons-en;
votre méfiance à mon égard est enfantine, et je veux l'ignorer...
Vous me demandez pourquoi il me faut beaucoup d'argent? Pour
arriver à un but que je désire atteindre, ou simplement pour
devenir riche.
-- Bon, dis-je, je supposerai que vous voulez devenir riche: et que
votre passion de l'argent vous empêche d'hésiter à compromettre le
caractère sacré dont vous êtes revêtu.
-- Oh! répondit l'abbé en riant, ma passion ne me ferme pas les
yeux à ce point-là. Je fais fort attention à ne pas le
compromettre, ce caractère, sacré pour tant d'imbéciles; c'est le
meilleur atout, dans mon jeu. Et la franchise avec laquelle je
vous fais mes confidences devrait être pour vous le meilleur
garant de ma bonne foi.
-- Mon Dieu, dis-je, je ne vois point pourquoi je ne vous croirais
pas, après tout. L'Église n'a jamais beaucoup pratiqué le mépris
qu'elle affecte pour les richesses...
-- Et elle ne s'est jamais fait d'illusions sur leur source. Sans
aller trop loin, n'est-ce pas Bourdaloue qui a dit qu'en remontant
aux origines des grandes fortunes, on trouverait des choses à
faire trembler? Relativement, Bourdaloue est bien près de nous;
mais quelle distance, pourtant, de son époque à la nôtre! Quelle
descente dans l'infamie, du Roi-Soleil au Roi Prudhomme! Je vais
vous citer un simple fait dont le caractère symbolique ne vous
échappera pas: la maison dans laquelle Fénelon écrivit
_Télémaque_, sur la Petite Place, à Versailles, est aujourd'hui un
lupanar.
-- J'espère, dis-je, qu'on aura placé une plaque commémorative sur
le bâtiment.
-- Je l'ignore; mais si l'on a scellé la plaque dont vous parlez,
soyez sûr qu'on l'a mise au-dessous du gros numéro. Nous sommes à
l'époque des chiffres, qui ont leur éloquence, paraît-il. Et je
crois qu'ils l'ont, en effet.
-- Ils ont l'éloquence de Guizot: Enrichissez-vous!
Ce qui m'étonne, moi, c'est qu'avec un pareil mot d'ordre, nos
contemporains croient encore avoir besoin d'une religion et d'une
morale.
-- Les sentiments religieux, dit l'abbé, ne sont pas incompatibles
avec les tendances actuelles; loin de là. Je me suis même demandé
plus d'une fois, en disant ma messe, si la fièvre du vol, la rage
de l'exploitation, ne finiraient pas par créer une folie
religieuse spéciale. Le repentir, une des colonnes du
christianisme, qui semble faire des mamours à l'homme et lui dire:
«Tu peux mal agir, à condition que tu fasses semblant de regretter
tes méfaits», est une excellente invention, merveille de lâcheté
et d'hypocrisie, admirablement adaptée aux besoins modernes. Je ne
vous tracerai point, n'est-ce pas? un parallèle entre cet
engageant repentir chrétien et l'effroyable Remords de
l'antiquité. Ce serait déshonorer le Remords... Quant à la morale,
il n'y en a jamais eu qu'une. Ce n'est pas celle qui dit à
l'homme: «Sois bon», ou «sois pur», ou «sois ceci, ou cela»; c'est
celle qui lui dit simplement: «Sois!» Voilà la morale. Elle n'a
rien à voir avec, la Société actuelle. La morale ne saurait être
publique, quoi qu'en dise le Code... Vous voulez peut-être parler
de la _moralité_? C'est un succédané pitoyable. Telle qu'elle est,
pourtant, elle a plané assez haut, jadis. Mais on l'a fait
descendre si bas! La moralité, c'est comme l'écho; elle devient
muette quand on s'en rapproche. Ce n'est pas une chose sérieuse...
En somme, de toute espèce de foi, on ne garde plus que ce qui peut
s'accommoder aux vils besoins du jour, des débris sans nom qui
servent à étayer le piédestal du Veau d'or. Certainement, il eut
été plus propre de se défaire franchement de ces vieilles
croyances divines ou humaines, qui n'ont point été sans grandeur,
au bout du compte. Au lieu d'être découpées en quartiers sur
l'étal des simoniaques, au lieu d'agoniser dans la fétide
atmosphère des prétoires, elles auraient fini dans l'embrasement
majestueux d'une gloire dernière -- comme ces vieux rois du Nord
qui se plaçaient, mourants, dans un navire aux voiles ouvertes
qu'on lançait sur la mer, et où s'allumait l'incendie.
-- Vous ne parlez pas mal, pour un voleur; le jour où l'on créera
une chaire d'éloquence sacrée à Mazas...
-- Un voleur! murmura l'abbé, les yeux perdus dans le vague et
comme se parlant à lui-même... Oui, aujourd'hui, le caractère est
un poids qui vous entraîne, au lieu d'être un flotteur. Je ne suis
pas le seul... Les types sont à présent presque tous puissants,
mais incomplets... Disproportion de l'homme avec lui-même beaucoup
plus qu'avec le milieu ambiant... Il faudrait pourtant trouver
quelque chose... Avez-vous songé, continua-t-il d'une voix forte,
comme s'il revenait à lui tout d'un coup, mais avec encore la
brume du rêve devant les yeux, avez-vous songé que tout acte
criminel est une fenêtre ouverte sur la Société? Que connaîtrait-
on du monde, sans les malfaiteurs? Je crois qu'un acte, quelqu'il
soit, ne peut être mauvais. L'acte! Oui, agir ce qu'on rêve. Le
secret du bonheur, c'est le courage.
-- Je pense, en effet, que le rôle du criminel est généralement mal
apprécié...
-- Je vous crois! s'écria l'abbé en ricanant. Les économistes
assurent tous que la misère actuelle vient de la surproduction;
que le manque de travail, qui enlève à tant de gens la possibilité
de vivre, est causé par la surabondance des produits. Et l'on se
plaint du voleur! Mais chaque fois qu'il vole ou qu'il détruit
quelque chose, un bijou, un chapeau, un objet d'art ou une
culotte, c'est du travail qu'il donne à ses semblables. Il
rétablit l'équilibre des choses, faussé par le capitaliste, dans
la mesure de ses moyens. Production excédant la consommation!
Surproduction! Mais le voleur ne se contente point de consommer;
il gaspille. Et on lui jette la pierre!... Quelle inconséquence!
-- Et quant aux billets de banque qu'il retire des secrétaires où
ils moisissent, quant à l'argent enfoui qu'il déterre, je me
demande comment on peut lui reprocher de remettre ces espèces dans
la circulation, pour le bénéfice général.
-- On le fait pourtant, dit l'abbé; et d'ici peu de temps, si vous
voulez m'en croire, il n'y aura pas d'homme plus, accablé que vous
de malédictions par certaines gens que je connais. J'ai été mis au
courant de votre habileté à enfreindre le deuxième commandement,
et je vous ai préparé une petite expédition...
-- Pourquoi ne pas vous la réserver à vous-même?
-- Je ne peux pas. Si c'était possible, croyez bien... Mais il faut
opérer dans une ville de province où je suis connu comme le loup
blanc; je serais sûrement reconnu, soit en arrivant, soit en
route; et l'on ne manquerait pas de s'étonner de mon apparition
subite et de mon départ intempestif. C'est un coup facile, certain
et lucratif.
-- En France?
-- Oui. La France a déjà trente milliards à l'étranger; quelques
centaines de mille francs de plus qui passeront la frontière ne
feront pas grande différence.
-- En effet. Un vol de titres?
-- Pour la plus grande part. Vous ne connaissez donc pas mieux
votre pays? La France n'est ni religieuse, ni athée, ni
révolutionnaire, ni militaire, ni même bourgeoise. Elle est en
actions.
-- Et pour quand?
-- Ah! ça, je ne sais pas encore. Il faut attendre; peut-être
quinze jours, peut-être un mois, peut-être plus. Dès que je serai
fixé, je vous enverrai un télégramme pour vous dire de vous tenir
prêt; et le lendemain, vous recevrez une seconde dépêche qui vous
apprendra quel train il faudra prendre et vous indiquera l'endroit
où vous me rencontrerez. Puis-je compter sur vous?
-- Oui. Vous ne voulez pas que je vous donne ma parole d'honneur?
-- Non. Je préfère que vous me donniez un renseignement. Combien
remettez-vous aux gens qui vous fournissent des tuyaux?
-- Trente-trois pour cent; jamais un sou de plus.
-- Bon. Vous ferez une exception en ma faveur: vous me donnerez
cinquante pour cent... N'ayez pas peur, vous n'y perdrez rien; au
contraire. C'est moi qui vendrai les titres, et j'en retirerai le
double de ce qu'ils vous rapporteraient à vous. Même, à
l'occasion, si vous avez des négociations difficiles à conduire...
À propos, vous ne faites jamais aucun mauvais coup ici, en
Angleterre?
-- Jamais. D'abord, parce que l'hospitalité anglaise est la moins
tracassière des hospitalités; et ensuite, parce qu'on paye trop
cher...
-- Oui; je connais leurs atroces statuts criminels, les meilleurs
du monde, disent les _middle classes_ anglaises, parce qu'ils
écrasent l'individu et le convainquent de son _rien_ en face de la
loi et de la société. Peut-être la bourgeoisie britannique payera-
t-elle cher, un jour, sa férocité à l'égard des malfaiteurs.
-- C'est probable; les septembriseurs n'étaient qu'une poignée; et
quels moutons, à côté des milliers de terribles et magnifiques
bêtes fauves qui composent la _mob_ anglaise! Pour moi, j'ai
toujours pensé que si l'affreux système pénitentiaire anglais
avait été appliqué sur le Continent, la révolution sociale y
aurait éclaté depuis vingt ans... Tenez, il y a à Londres un musée
que je n'ai pas visité; c'est Bethnal-Green Museum. Le sol en est
recouvert d'une mosaïque exécutée, vous apprend une pancarte, par
les femmes condamnées au _hard labour_; il m'a semblé voir les
traces des doigts sanglants de ces malheureuses sur chacun des
fragments de pierre, et j'ai pensé que c'était avec leurs larmes
qu'elles les avaient joints ensemble. Je n'ai pas osé marcher là-
dessus.
-- Hélas! dit l'abbé en se levant; honte et douleur en haut et en
bas, sottise partout... Quel monde, mon Dieu!
Au moment où il allait me quitter, je me décidai à lui poser une
question que j'avais eu souvent envie de faire à d'autres, à
Paris, depuis de longs mois, mais que je n'avais jamais eu le
courage de poser à personne.
-- Dites-moi, demandai-je, n'avez-vous pas eu de nouvelles de mon
oncle?
-- Oui et non, répondit-il d'un air un peu embarrassé. J'ai appris
que votre oncle avait éprouvé, ces temps derniers, des pertes
d'argent, peu considérables étant donnée sa fortune, mais qui
l'avaient néanmoins décidé à liquider ses affaires. Je ne puis
vous dire exactement ce qu'il fait en ce moment. Je crois, pour
employer une expression vulgaire, qu'il fait la noce, la bête et
sale noce. C'est triste; mais que voulez-vous? Certains hommes
s'efforcent d'être pires qu'ils ne peuvent.
-- J'avais eu plusieurs fois l'intention de prendre des
renseignements à son sujet, dis-je; je vois que j'ai aussi bien
fait de m'en dispenser. Et ma cousine, ajoutai-je... ma cousine
Charlotte?...
L'embarras de l'abbé parut augmenter.
-- Je ne sais rien, finit-il par répondre sans me regarder; mais
tout est sans doute pour le mieux; oui, tout doit être pour le
mieux. Ne prenez point de renseignements, c'est préférable; n'en
prenez pas...
C'est de cette fin de conversation, surtout, que je me souviens
aujourd'hui, en relisant la dépêche qu'Annie m'a apportée. Certes,
il vaut mieux que je ne prenne point de renseignements, que je ne
cherche pas à connaître la vérité.
Je l'ai devinée, cette vérité que l'abbé n'a pas osé m'avouer, car
il est au courant, certainement, de mes relations avec ma cousine.
Charlotte est mariée. Elle est mariée, et tout est fini entre
nous, pour jamais... Je ne puis pas dire ce que j'avais pensé, je
ne puis pas dire ce que j'avais espéré. Je ne sais pas. Ce sont
des songes que j'ai faits, toujours des songes et toujours les
mêmes songes. Il me semble que j'ai vécu dans un rêve; que j'ai
traversé comme un halluciné toute l'horreur des réalités brutales,
et que je suis condamné maintenant à exister au hasard, seul, sans
espoir et sans but, jusqu'à ce que vienne le réveil...
Le réveil, il n'est peut-être pas loin. N'est-ce pas un piège que
me tend l'abbé en m'appelant à Paris? Qui me dit qu'il ne va pas
me trahir?... Hé! qu'il me vende, si ça lui plaît! Que m'importe?
Un peu plus tôt, un peu plus tard... et je ne veux pas flancher.
Je jette le télégramme sur une table. J'en recevrai un autre
demain matin, sans doute.
Non, ce n'a pas été pour ce matin. Alors, il faut que j'attende
toute la journée...
Je vais passer mon après-midi au Jardin Zoologique, pour tuer le
temps. Ce sont surtout les bêtes fauves qui m'intéressent. Ah! les
belles et malheureuses créatures! La tristesse de leurs regards
qui poursuivent, à travers les barreaux des cages, insouciants de
la curiosité ridicule des foules, des visions d'action et de
liberté, de longues paresses et de chasses terribles, d'affûts
patients et de sanglants festins, de luttes amoureuses et de ruts
assouvis... visions de choses qui ne seront jamais plus, de choses
dont le souvenir éveille des colères farouches qui ne s'achèvent
même pas, tellement ils savent, ces animaux martyrs, qu'il leur
faudra mourir là, dans cette prison où ils sentent s'énerver de
jour en jour l'énorme force qu'il leur est interdit de dépenser.
Douloureux spectacle que celui de ces êtres énergiques et cruels
condamnés à mâcher des rêves d'indépendance sous l'oeil liquéfié
des castrats. Leurs yeux, à eux... Les yeux des lions, dédaigneux
et couleur des sables, projetant des lueurs obliques entre les
paupières mi-closes; les yeux d'ambre pâle des tigres, qui savent
regarder intérieurement; les yeux rouges et glacés des ours, qui
semblent faits d'un jeu de neige et de beaucoup de sang; les yeux
qui ont toujours vécu des loups, d'une intensité poignante; les
yeux imprécis des panthères, des yeux de courtisanes, allongés,
cernés et mobiles, pleins de trahisons et de caresses; les yeux
philanthropiques des hyènes, aux prunelles religieuses... Ah!
quelle terrible angoisse, et que de mépris dans ces yeux aux
reflets métalliques!
Des voleurs et des brigands, tous ces galériens; c'est pour cela
qu'ils sont au bagne. Parce qu'ils mangeaient les autres bêtes,
les bêtes qui ne sont point cruelles et n'aiment pas les orgies
sanglantes, les bonnes bêtes que l'homme a voulu délivrer de leurs
oppresseurs. Et elles sont heureuses, les bonnes bêtes, depuis
qu'il s'est mis à tuer les fauves et à les enfermer dans des
cages. Elles sont très heureuses. Le collier fait ployer leur cou
et les harnais labourent leurs épaules meurtries; et leur chair
vivante, pantelante et rendue muette saigne sous le surin des
saltimbanques de la science, dans l'ombre des laboratoires
immondes. Demain, elles seront plus heureuses, encore. Je le
crois.
À mesure que l'homme s'éloigne de la vie naturelle, la distance
s'étend entre lui et les animaux. Non pas qu'il les dédaigne
davantage, qu'il les sente plus inférieurs à lui. Ils lui
paraissent supérieurs, au contraire. Ils lui font honte. Ils sont
une injure vivante à son progrès factice, un sarcasme de sa
civilisation d'assassin. Et sa férocité contre eux s'accroît,
férocité vile qu'il couvre du prétexte actuel à toutes les
bassesses -- la nécessité scientifique...
Je trouve, en rentrant chez moi, la dépêche que j'attendais. Il
faut que je sois demain, à deux heures, sur le terre-plein de la
Bourse, à droite. C'est bien; j'y serai.
Il n'est même que deux heures moins cinq lorsque je fais mon
apparition à l'endroit indiqué. À quoi employer ces cinq minutes?
À comparer la Banque d'Angleterre, gardée par un polichinelle à
manteau rouge, à chapeau pointu, à la Banque de France défendue
par des sentinelles aux fusils chargés. Et aussi à placer
mentalement la Bourse de Paris, bastionnée de cafés et flanquée de
lupanars, en face du Royal Exchange avec la statue de la reine à
cheval, devant et, derrière, l'effigie de Peabody assise, les
jambes en l'air, sur la chaise percée de la philanthropie.
Parallèles qui ne sont pas sans profondeur... Mais je n'aperçois
pas l'abbé...
Deux heures viennent seulement de sonner, il est vrai. Je jette un
coup d'oeil sur les citoyens qui s'agitent sous le péristyle de la
Bourse et sur les marches; et les réflexions que j'ai faites hier
au sujet des bêtes me reviennent en mémoire. Les gouvernements, en
débarrassant les peuples qu'ils dirigent des bandits qui les
détroussaient, n'ont-ils point agi un peu comme l'homme qui a
délivré les bonnes bêtes de la tyrannie des carnassiers? Ma foi,
si l'on cherchait à découvrir les causes par la simple étude des
effets qu'elles produisent, on serait forcé d'admettre qu'en
supprimant le voleur de grands chemins, les gouvernements n'ont eu
d'autre souci que de permettre aux gens d'accumuler leurs épargnes
pour les porter aux banques spoliatrices et aux entreprises
frauduleuses; et qu'en abolissant la piraterie, ils n'ont voulu
que laisser la mer libre pour les évolutions des flottes qui vont
appuyer les déprédations des aigrefins et les tentatives
malhonnêtes des financiers... Mais il est deux heures cinq. L'abbé
est en retard... Attendons encore...
Le fait est, malgré la réputation qu'on s'efforce de leur faire,
qu'ils n'ont pas l'air de voleurs, ces agioteurs qui pérorent
bruyamment et gesticulent. Ils n'ont rien du fauve, certainement.
Ils me font plutôt l'effet de valets repus ou de bardaches
maigres. Mais peut-être ne sais-je pas découvrir, sur leurs
figures, des caractères spéciaux qu'un criminaliste de profession
distinguerait à première vue. Ah! je voudrais bien connaître un
criminaliste...
-- Ça viendra! dit la Voix.