IX -- DE QUELQUES QUADRUPÈDES ET DE CERTAINS BIPÈDES

Cette tête et cette main étaient l'inaliénable propriété de l'abbé

Lamargelle. Je n'avais pas eu le temps de revenir de ma

stupéfaction qu'il était devant moi, saluant, avec l'expression

énigmatique de sa puissante figure osseuse et olivâtre, encadrée

de cheveux noirs, ornée d'un grand nez aquilin, coupée d'une large

bouche fortement tendue sur les dents, et obscurcie plutôt

qu'éclairée par l'éclat sombre des yeux couleur d'ébène. Oui,

c'était bien l'abbé Lamargelle.

-- Hé! bonjour, cher Monsieur, me dit-il de sa voix profonde.

Comment vous portez-vous? Vous avez l'air bien étonné. Voyons,

parlez donc un peu; demandez-moi: «Homme noir, d'où sortez-vous?»

-- Ma foi, monsieur l'abbé, répondis-je, j'en ai fortement envie.

J'avoue que je ne m'attendais guère au plaisir de vous voir ce

soir...

-- Je m'en doutais bien. Aussi, pour faire durer moins longtemps

votre surprise toute naturelle, je n'ai tenu aucun compte des

protestations de votre servante qui s'obstinait à vouloir

m'annoncer à vous, et je suis monté directement ici; j'ai même

pris la précaution, afin de vous épargner une émotion trop vive,

de vous faire un petit signe amical en entr'ouvrant la porte.

-- Je ne saurais trop vous remercier de vos attentions, monsieur

l'abbé. Asseyez-vous donc, je vous prie; et apprenez-moi à quel

heureux hasard je dois honneur de votre visite.

-- Le hasard n'est pour rien dans l'affaire, répondit l'abbé qui se

mit à secouer la tête, pendant que je me demandais pourquoi il

était venu me voir et, surtout, comment il avait pu arriver à

découvrir mon adresse. Non, pour rien, absolument. Ma visite était

préméditée depuis longtemps et j'attendais une occasion propice...

-- Que vous a fourni le mariage ou l'enterrement d'un de vos

paroissiens?

-- Je n'ai ni paroissiens ni paroisse. Je suis prêtre libre, vous

le savez. C'est peut-être en cette qualité que j'ai pris, cher

Monsieur, la liberté de m'intéresser à vous...

-- Vraiment? Je vous sais gré de m'en avertir. Et serait-il

indiscret de vous demander de quelle sorte est l'intérêt que vous

voulez bien me porter?

-- Il est des plus vastes. Rien ne me fait un plus grand plaisir,

par exemple, que de vous voir installé ici aussi confortablement,

vous avez des livres, ces compagnons qui ne trompent pas; un

piano, instrument qui ne mérite pas toujours le ridicule dont on

l'abreuve; et peut-être, même, fumez-vous?

-- Quelquefois. J'ai là d'excellents cigares... Permettez...

-- Merci, dit l'abbé en allumant un londrès. Ils sont excellents,

en effet... Et vous avez bien, j'imagine, quelque occupation

sérieuse?

-- Une occupation sérieuse, comme vous dites... des plus sérieuses;

mais qui me laisse des loisirs, ajoutai-je du ton le plus naturel

tandis que l'abbé fixait sur moi ses yeux perçants.

-- Ah! ah! s'écria-t-il en anglais. -- car il parle couramment

plusieurs langues, et même le portugais -- ah! ah! j'en suis

enchanté, en vérité. Le temps ne vous a pas manqué, par

conséquent, pour vous rappeler notre entrevue à la gare du Nord, à

Paris, le jour où vous êtes parti pour la Belgique?

-- Ce n'est pas le temps qui m'a fait défaut, certainement; mais,

jusqu ici, je l'avoue, je n'avais gardé aucun souvenir de cet

incident.

-- C'est dommage; la rencontre n'avait pas été absolument fortuite.

Malgré tout, vous n'avez point oublié, j'espère, que je vous ai

parlé, ce matin-là, de cette malheureuse famille Montareuil...

Je ne répondis pas; sa visite, dès le début, m'avait semblée des

plus louches et je voyais clairement, maintenant, où il voulait en

venir. Si je me laissais intimider, j'étais perdu. Il fallait

l'arrêter au premier mot agressif et, au deuxième, lui montrer

l'escalier -- ou le jeter par la fenêtre.

-- Cette malheureuse famille, continua-t-il, si durement éprouvée!

Vous rappelez-vous, cher Monsieur, l'importance du vol dont

Mme Montareuil a été la victime? Et dire que rien n'a pu mettre

sur la trace du coupable... À Paris, à l'heure qu'il est, on n'a

encore aucune indication... Il est vrai que si l'on poussait

jusqu'à Londres...

-- Monsieur l'abbé, dis-je, j'ai peine à comprendre pourquoi vous

vous obstinez à me parler de choses et de gens qui ne

m'intéressent en aucune façon. Je ne pense pas que vous veniez me

réciter les faits-divers de l'année dernière par simple amour de

l'art; et j'ose croire que votre visite a un motif. Permettez-moi

de le deviner. On vous avait promis de vous verser, lors de la

conclusion du mariage que l'événement regrettable auquel vous

faites allusion a empêché, une commission que vous n'avez pas

touchée, naturellement. Le dépit vous a conduit à échafauder des

histoires à dormir debout, que vous avez sans doute fini par

prendre au sérieux; et vous avez espéré me faire partager votre

crédulité. Je dois vous déclarer que je n'ai aucun goût pour les

fables. Et puis, écoutez: j'ai un piano, comme vous le remarquiez

il n'y a qu'un instant -- mais je ne chante pas. -- Vous comprenez?

-- Très facilement. Je suis au courant des moindres sous-entendus

de notre belle langue, et aucune de ses finesses ne m'est

étrangère. Mais vous vous méprenez sur mes sentiments. Soyez

tranquille; je ne viens pas vous assassiner avec un fer sacré.

J'avais l'intention, pour vous exposer ce que j'ai à vous dire,

d'observer une gradation conforme aux usages; j'irai plus

brutalement au fait, puisque vous semblez le désirer. Vous êtes un

voleur. -- Ne protestez pas; c'est un métier pas comme un autre. --

Je disais: vous êtes un voleur... Moi aussi.

-- Vous...?

-- Pourquoi pas? Croyez-vous avoir le monopole du cambriolage? À la

vérité, je ne vous fais pas, sur ce terrain pour lequel vous avez

une préférence exclusive, une concurrence fort redoutable; bien

que j'aie mis la main à la pâte, plus d'une fois. J'emploie aussi

d'autres procédés; je suis un éclectique, voyez-vous. Mais il me

faut beaucoup d'argent...

-- Pourrais-je vous demander pourquoi?

-- Tant que vous voudrez; mais je vous préviens que je ne vous

répondrai pas; j'aime mieux ça que de vous raconter des histoires,

et je tiens à garder secrets les motifs de mes actes... Voyons, ne

faites donc pas cette figure-là. Je suis un confrère, je vous dis.

Et, d'ailleurs, qu'avez-vous à craindre de moi, ici? En admettant

que vous me fassiez des aveux que je ne vous demande pas, car

votre existence m'est connue depuis a jusqu'à z, comment me

serait-il possible de m'en servir contre vous? Si j'avais voulu

vous dénoncer, vous admettrez que j'aurais pu le faire sans me

mettre en peine de vous rendre une visite. Mais finissons-en;

votre méfiance à mon égard est enfantine, et je veux l'ignorer...

Vous me demandez pourquoi il me faut beaucoup d'argent? Pour

arriver à un but que je désire atteindre, ou simplement pour

devenir riche.

-- Bon, dis-je, je supposerai que vous voulez devenir riche: et que

votre passion de l'argent vous empêche d'hésiter à compromettre le

caractère sacré dont vous êtes revêtu.

-- Oh! répondit l'abbé en riant, ma passion ne me ferme pas les

yeux à ce point-là. Je fais fort attention à ne pas le

compromettre, ce caractère, sacré pour tant d'imbéciles; c'est le

meilleur atout, dans mon jeu. Et la franchise avec laquelle je

vous fais mes confidences devrait être pour vous le meilleur

garant de ma bonne foi.

-- Mon Dieu, dis-je, je ne vois point pourquoi je ne vous croirais

pas, après tout. L'Église n'a jamais beaucoup pratiqué le mépris

qu'elle affecte pour les richesses...

-- Et elle ne s'est jamais fait d'illusions sur leur source. Sans

aller trop loin, n'est-ce pas Bourdaloue qui a dit qu'en remontant

aux origines des grandes fortunes, on trouverait des choses à

faire trembler? Relativement, Bourdaloue est bien près de nous;

mais quelle distance, pourtant, de son époque à la nôtre! Quelle

descente dans l'infamie, du Roi-Soleil au Roi Prudhomme! Je vais

vous citer un simple fait dont le caractère symbolique ne vous

échappera pas: la maison dans laquelle Fénelon écrivit

_Télémaque_, sur la Petite Place, à Versailles, est aujourd'hui un

lupanar.

-- J'espère, dis-je, qu'on aura placé une plaque commémorative sur

le bâtiment.

-- Je l'ignore; mais si l'on a scellé la plaque dont vous parlez,

soyez sûr qu'on l'a mise au-dessous du gros numéro. Nous sommes à

l'époque des chiffres, qui ont leur éloquence, paraît-il. Et je

crois qu'ils l'ont, en effet.

-- Ils ont l'éloquence de Guizot: Enrichissez-vous!

Ce qui m'étonne, moi, c'est qu'avec un pareil mot d'ordre, nos

contemporains croient encore avoir besoin d'une religion et d'une

morale.

-- Les sentiments religieux, dit l'abbé, ne sont pas incompatibles

avec les tendances actuelles; loin de là. Je me suis même demandé

plus d'une fois, en disant ma messe, si la fièvre du vol, la rage

de l'exploitation, ne finiraient pas par créer une folie

religieuse spéciale. Le repentir, une des colonnes du

christianisme, qui semble faire des mamours à l'homme et lui dire:

«Tu peux mal agir, à condition que tu fasses semblant de regretter

tes méfaits», est une excellente invention, merveille de lâcheté

et d'hypocrisie, admirablement adaptée aux besoins modernes. Je ne

vous tracerai point, n'est-ce pas? un parallèle entre cet

engageant repentir chrétien et l'effroyable Remords de

l'antiquité. Ce serait déshonorer le Remords... Quant à la morale,

il n'y en a jamais eu qu'une. Ce n'est pas celle qui dit à

l'homme: «Sois bon», ou «sois pur», ou «sois ceci, ou cela»; c'est

celle qui lui dit simplement: «Sois!» Voilà la morale. Elle n'a

rien à voir avec, la Société actuelle. La morale ne saurait être

publique, quoi qu'en dise le Code... Vous voulez peut-être parler

de la _moralité_? C'est un succédané pitoyable. Telle qu'elle est,

pourtant, elle a plané assez haut, jadis. Mais on l'a fait

descendre si bas! La moralité, c'est comme l'écho; elle devient

muette quand on s'en rapproche. Ce n'est pas une chose sérieuse...

En somme, de toute espèce de foi, on ne garde plus que ce qui peut

s'accommoder aux vils besoins du jour, des débris sans nom qui

servent à étayer le piédestal du Veau d'or. Certainement, il eut

été plus propre de se défaire franchement de ces vieilles

croyances divines ou humaines, qui n'ont point été sans grandeur,

au bout du compte. Au lieu d'être découpées en quartiers sur

l'étal des simoniaques, au lieu d'agoniser dans la fétide

atmosphère des prétoires, elles auraient fini dans l'embrasement

majestueux d'une gloire dernière -- comme ces vieux rois du Nord

qui se plaçaient, mourants, dans un navire aux voiles ouvertes

qu'on lançait sur la mer, et où s'allumait l'incendie.

-- Vous ne parlez pas mal, pour un voleur; le jour où l'on créera

une chaire d'éloquence sacrée à Mazas...

-- Un voleur! murmura l'abbé, les yeux perdus dans le vague et

comme se parlant à lui-même... Oui, aujourd'hui, le caractère est

un poids qui vous entraîne, au lieu d'être un flotteur. Je ne suis

pas le seul... Les types sont à présent presque tous puissants,

mais incomplets... Disproportion de l'homme avec lui-même beaucoup

plus qu'avec le milieu ambiant... Il faudrait pourtant trouver

quelque chose... Avez-vous songé, continua-t-il d'une voix forte,

comme s'il revenait à lui tout d'un coup, mais avec encore la

brume du rêve devant les yeux, avez-vous songé que tout acte

criminel est une fenêtre ouverte sur la Société? Que connaîtrait-

on du monde, sans les malfaiteurs? Je crois qu'un acte, quelqu'il

soit, ne peut être mauvais. L'acte! Oui, agir ce qu'on rêve. Le

secret du bonheur, c'est le courage.

-- Je pense, en effet, que le rôle du criminel est généralement mal

apprécié...

-- Je vous crois! s'écria l'abbé en ricanant. Les économistes

assurent tous que la misère actuelle vient de la surproduction;

que le manque de travail, qui enlève à tant de gens la possibilité

de vivre, est causé par la surabondance des produits. Et l'on se

plaint du voleur! Mais chaque fois qu'il vole ou qu'il détruit

quelque chose, un bijou, un chapeau, un objet d'art ou une

culotte, c'est du travail qu'il donne à ses semblables. Il

rétablit l'équilibre des choses, faussé par le capitaliste, dans

la mesure de ses moyens. Production excédant la consommation!

Surproduction! Mais le voleur ne se contente point de consommer;

il gaspille. Et on lui jette la pierre!... Quelle inconséquence!

-- Et quant aux billets de banque qu'il retire des secrétaires où

ils moisissent, quant à l'argent enfoui qu'il déterre, je me

demande comment on peut lui reprocher de remettre ces espèces dans

la circulation, pour le bénéfice général.

-- On le fait pourtant, dit l'abbé; et d'ici peu de temps, si vous

voulez m'en croire, il n'y aura pas d'homme plus, accablé que vous

de malédictions par certaines gens que je connais. J'ai été mis au

courant de votre habileté à enfreindre le deuxième commandement,

et je vous ai préparé une petite expédition...

-- Pourquoi ne pas vous la réserver à vous-même?

-- Je ne peux pas. Si c'était possible, croyez bien... Mais il faut

opérer dans une ville de province où je suis connu comme le loup

blanc; je serais sûrement reconnu, soit en arrivant, soit en

route; et l'on ne manquerait pas de s'étonner de mon apparition

subite et de mon départ intempestif. C'est un coup facile, certain

et lucratif.

-- En France?

-- Oui. La France a déjà trente milliards à l'étranger; quelques

centaines de mille francs de plus qui passeront la frontière ne

feront pas grande différence.

-- En effet. Un vol de titres?

-- Pour la plus grande part. Vous ne connaissez donc pas mieux

votre pays? La France n'est ni religieuse, ni athée, ni

révolutionnaire, ni militaire, ni même bourgeoise. Elle est en

actions.

-- Et pour quand?

-- Ah! ça, je ne sais pas encore. Il faut attendre; peut-être

quinze jours, peut-être un mois, peut-être plus. Dès que je serai

fixé, je vous enverrai un télégramme pour vous dire de vous tenir

prêt; et le lendemain, vous recevrez une seconde dépêche qui vous

apprendra quel train il faudra prendre et vous indiquera l'endroit

où vous me rencontrerez. Puis-je compter sur vous?

-- Oui. Vous ne voulez pas que je vous donne ma parole d'honneur?

-- Non. Je préfère que vous me donniez un renseignement. Combien

remettez-vous aux gens qui vous fournissent des tuyaux?

-- Trente-trois pour cent; jamais un sou de plus.

-- Bon. Vous ferez une exception en ma faveur: vous me donnerez

cinquante pour cent... N'ayez pas peur, vous n'y perdrez rien; au

contraire. C'est moi qui vendrai les titres, et j'en retirerai le

double de ce qu'ils vous rapporteraient à vous. Même, à

l'occasion, si vous avez des négociations difficiles à conduire...

À propos, vous ne faites jamais aucun mauvais coup ici, en

Angleterre?

-- Jamais. D'abord, parce que l'hospitalité anglaise est la moins

tracassière des hospitalités; et ensuite, parce qu'on paye trop

cher...

-- Oui; je connais leurs atroces statuts criminels, les meilleurs

du monde, disent les _middle classes_ anglaises, parce qu'ils

écrasent l'individu et le convainquent de son _rien_ en face de la

loi et de la société. Peut-être la bourgeoisie britannique payera-

t-elle cher, un jour, sa férocité à l'égard des malfaiteurs.

-- C'est probable; les septembriseurs n'étaient qu'une poignée; et

quels moutons, à côté des milliers de terribles et magnifiques

bêtes fauves qui composent la _mob_ anglaise! Pour moi, j'ai

toujours pensé que si l'affreux système pénitentiaire anglais

avait été appliqué sur le Continent, la révolution sociale y

aurait éclaté depuis vingt ans... Tenez, il y a à Londres un musée

que je n'ai pas visité; c'est Bethnal-Green Museum. Le sol en est

recouvert d'une mosaïque exécutée, vous apprend une pancarte, par

les femmes condamnées au _hard labour_; il m'a semblé voir les

traces des doigts sanglants de ces malheureuses sur chacun des

fragments de pierre, et j'ai pensé que c'était avec leurs larmes

qu'elles les avaient joints ensemble. Je n'ai pas osé marcher là-

dessus.

-- Hélas! dit l'abbé en se levant; honte et douleur en haut et en

bas, sottise partout... Quel monde, mon Dieu!

Au moment où il allait me quitter, je me décidai à lui poser une

question que j'avais eu souvent envie de faire à d'autres, à

Paris, depuis de longs mois, mais que je n'avais jamais eu le

courage de poser à personne.

-- Dites-moi, demandai-je, n'avez-vous pas eu de nouvelles de mon

oncle?

-- Oui et non, répondit-il d'un air un peu embarrassé. J'ai appris

que votre oncle avait éprouvé, ces temps derniers, des pertes

d'argent, peu considérables étant donnée sa fortune, mais qui

l'avaient néanmoins décidé à liquider ses affaires. Je ne puis

vous dire exactement ce qu'il fait en ce moment. Je crois, pour

employer une expression vulgaire, qu'il fait la noce, la bête et

sale noce. C'est triste; mais que voulez-vous? Certains hommes

s'efforcent d'être pires qu'ils ne peuvent.

-- J'avais eu plusieurs fois l'intention de prendre des

renseignements à son sujet, dis-je; je vois que j'ai aussi bien

fait de m'en dispenser. Et ma cousine, ajoutai-je... ma cousine

Charlotte?...

L'embarras de l'abbé parut augmenter.

-- Je ne sais rien, finit-il par répondre sans me regarder; mais

tout est sans doute pour le mieux; oui, tout doit être pour le

mieux. Ne prenez point de renseignements, c'est préférable; n'en

prenez pas...

C'est de cette fin de conversation, surtout, que je me souviens

aujourd'hui, en relisant la dépêche qu'Annie m'a apportée. Certes,

il vaut mieux que je ne prenne point de renseignements, que je ne

cherche pas à connaître la vérité.

Je l'ai devinée, cette vérité que l'abbé n'a pas osé m'avouer, car

il est au courant, certainement, de mes relations avec ma cousine.

Charlotte est mariée. Elle est mariée, et tout est fini entre

nous, pour jamais... Je ne puis pas dire ce que j'avais pensé, je

ne puis pas dire ce que j'avais espéré. Je ne sais pas. Ce sont

des songes que j'ai faits, toujours des songes et toujours les

mêmes songes. Il me semble que j'ai vécu dans un rêve; que j'ai

traversé comme un halluciné toute l'horreur des réalités brutales,

et que je suis condamné maintenant à exister au hasard, seul, sans

espoir et sans but, jusqu'à ce que vienne le réveil...

Le réveil, il n'est peut-être pas loin. N'est-ce pas un piège que

me tend l'abbé en m'appelant à Paris? Qui me dit qu'il ne va pas

me trahir?... Hé! qu'il me vende, si ça lui plaît! Que m'importe?

Un peu plus tôt, un peu plus tard... et je ne veux pas flancher.

Je jette le télégramme sur une table. J'en recevrai un autre

demain matin, sans doute.

Non, ce n'a pas été pour ce matin. Alors, il faut que j'attende

toute la journée...

Je vais passer mon après-midi au Jardin Zoologique, pour tuer le

temps. Ce sont surtout les bêtes fauves qui m'intéressent. Ah! les

belles et malheureuses créatures! La tristesse de leurs regards

qui poursuivent, à travers les barreaux des cages, insouciants de

la curiosité ridicule des foules, des visions d'action et de

liberté, de longues paresses et de chasses terribles, d'affûts

patients et de sanglants festins, de luttes amoureuses et de ruts

assouvis... visions de choses qui ne seront jamais plus, de choses

dont le souvenir éveille des colères farouches qui ne s'achèvent

même pas, tellement ils savent, ces animaux martyrs, qu'il leur

faudra mourir là, dans cette prison où ils sentent s'énerver de

jour en jour l'énorme force qu'il leur est interdit de dépenser.

Douloureux spectacle que celui de ces êtres énergiques et cruels

condamnés à mâcher des rêves d'indépendance sous l'oeil liquéfié

des castrats. Leurs yeux, à eux... Les yeux des lions, dédaigneux

et couleur des sables, projetant des lueurs obliques entre les

paupières mi-closes; les yeux d'ambre pâle des tigres, qui savent

regarder intérieurement; les yeux rouges et glacés des ours, qui

semblent faits d'un jeu de neige et de beaucoup de sang; les yeux

qui ont toujours vécu des loups, d'une intensité poignante; les

yeux imprécis des panthères, des yeux de courtisanes, allongés,

cernés et mobiles, pleins de trahisons et de caresses; les yeux

philanthropiques des hyènes, aux prunelles religieuses... Ah!

quelle terrible angoisse, et que de mépris dans ces yeux aux

reflets métalliques!

Des voleurs et des brigands, tous ces galériens; c'est pour cela

qu'ils sont au bagne. Parce qu'ils mangeaient les autres bêtes,

les bêtes qui ne sont point cruelles et n'aiment pas les orgies

sanglantes, les bonnes bêtes que l'homme a voulu délivrer de leurs

oppresseurs. Et elles sont heureuses, les bonnes bêtes, depuis

qu'il s'est mis à tuer les fauves et à les enfermer dans des

cages. Elles sont très heureuses. Le collier fait ployer leur cou

et les harnais labourent leurs épaules meurtries; et leur chair

vivante, pantelante et rendue muette saigne sous le surin des

saltimbanques de la science, dans l'ombre des laboratoires

immondes. Demain, elles seront plus heureuses, encore. Je le

crois.

À mesure que l'homme s'éloigne de la vie naturelle, la distance

s'étend entre lui et les animaux. Non pas qu'il les dédaigne

davantage, qu'il les sente plus inférieurs à lui. Ils lui

paraissent supérieurs, au contraire. Ils lui font honte. Ils sont

une injure vivante à son progrès factice, un sarcasme de sa

civilisation d'assassin. Et sa férocité contre eux s'accroît,

férocité vile qu'il couvre du prétexte actuel à toutes les

bassesses -- la nécessité scientifique...

Je trouve, en rentrant chez moi, la dépêche que j'attendais. Il

faut que je sois demain, à deux heures, sur le terre-plein de la

Bourse, à droite. C'est bien; j'y serai.

Il n'est même que deux heures moins cinq lorsque je fais mon

apparition à l'endroit indiqué. À quoi employer ces cinq minutes?

À comparer la Banque d'Angleterre, gardée par un polichinelle à

manteau rouge, à chapeau pointu, à la Banque de France défendue

par des sentinelles aux fusils chargés. Et aussi à placer

mentalement la Bourse de Paris, bastionnée de cafés et flanquée de

lupanars, en face du Royal Exchange avec la statue de la reine à

cheval, devant et, derrière, l'effigie de Peabody assise, les

jambes en l'air, sur la chaise percée de la philanthropie.

Parallèles qui ne sont pas sans profondeur... Mais je n'aperçois

pas l'abbé...

Deux heures viennent seulement de sonner, il est vrai. Je jette un

coup d'oeil sur les citoyens qui s'agitent sous le péristyle de la

Bourse et sur les marches; et les réflexions que j'ai faites hier

au sujet des bêtes me reviennent en mémoire. Les gouvernements, en

débarrassant les peuples qu'ils dirigent des bandits qui les

détroussaient, n'ont-ils point agi un peu comme l'homme qui a

délivré les bonnes bêtes de la tyrannie des carnassiers? Ma foi,

si l'on cherchait à découvrir les causes par la simple étude des

effets qu'elles produisent, on serait forcé d'admettre qu'en

supprimant le voleur de grands chemins, les gouvernements n'ont eu

d'autre souci que de permettre aux gens d'accumuler leurs épargnes

pour les porter aux banques spoliatrices et aux entreprises

frauduleuses; et qu'en abolissant la piraterie, ils n'ont voulu

que laisser la mer libre pour les évolutions des flottes qui vont

appuyer les déprédations des aigrefins et les tentatives

malhonnêtes des financiers... Mais il est deux heures cinq. L'abbé

est en retard... Attendons encore...

Le fait est, malgré la réputation qu'on s'efforce de leur faire,

qu'ils n'ont pas l'air de voleurs, ces agioteurs qui pérorent

bruyamment et gesticulent. Ils n'ont rien du fauve, certainement.

Ils me font plutôt l'effet de valets repus ou de bardaches

maigres. Mais peut-être ne sais-je pas découvrir, sur leurs

figures, des caractères spéciaux qu'un criminaliste de profession

distinguerait à première vue. Ah! je voudrais bien connaître un

criminaliste...

-- Ça viendra! dit la Voix.

Le voleur · 第 12 / 33 题