VI -- PLEIN CIEL

Minuit sonne au beffroi de la cathédrale comme nous pénétrons,

Roger-la-Honte et moi, dans la rue, de Darbroëk; nous venons de

faire nos adieux à Issacar avec lequel nous avons dîné à l'hôtel

du Roi Salomon, où il habite. On est très bien, à cet hôtel-là.

-- Oui, dit Roger-la-Honte; aucun voleur chic ne descend ailleurs,

à Bruxelles; excepté quand les affaires l'exigent, bien entendu.

Dans ce cas-là, on est quelquefois obligé de se contenter de peu,

et même de trop peu. Tu vas voir mon logement.

Roger-la-Honte me tutoie, et je le lui rends. Familiarités

d'associés. Ne serait-ce pas ridicule, puisque nous devons

travailler ensemble, de nous parler à la seconde personne du

pluriel, et de nous donner du Monsieur? Donc, Roger-la-Honte me

tutoie et je l'appelle: Roger-la-Honte tout court, comme on dit:

Monsieur Thiers.

-- Nous voici arrivés, dit-il en s'arrêtant devant le numéro 65 et

en cherchant sa clef dans sa poche.

-- Il ne faudra pas faire de bruit? dis-je, pendant qu'il ouvre la

porte.

-- Fais tout le bruit que tu pourras, au contraire; j'ai ramené des

demoiselles plus de quatre fois et les habitants de la maison,

s'ils ne dorment pas, se figureront que je continue. Les femmes,

ici, ont le pas léger comme des femelles d'éléphants en couches.

Nous montons l'escalier à la lueur d'allumettes nombreuses dont la

dernière, quand Roger a ouvert une porte au quatrième étage, sert

à enflammer une bougie placée sur un guéridon. Ce guéridon, un lit

de fer, une commode-toilette et deux chaises constituent tout

l'ameublement de la chambre où mon nouvel ami a élu domicile.

-- Tu penses bien, dit-il, que ce n'est pas pour mon plaisir; à

quoi servirait de se faire voleur s'il fallait se contenter d'un

logement digne tout au plus d'un sergent de ville! Mais les

affaires sont les affaires. Je devais nécessairement me placer à

proximité de ma future victime, de façon à étudier ses habitudes;

j'ai trouvé cette chambre à louer dans la maison voisine de la

sienne, et tu penses si j'ai laissé échapper l'occasion... Ah! le

dégoûtant personnage que cet honnête industriel, comme dit

Issacar... Nous a-t-il assez assommés et énervés ce soir!

-- J'ai vu le moment, dis-je, où j'allais lui lancer une carafe à

la tête.

-- Bah! À quoi bon? Ils sont trop. En tuer un, en tuer cent, en

tuer mille, cela n'avancerait à rien et ne mettrait un sou dans la

poche de personne; ce n'est pas sur eux qu'il faut se livrer à des

voies de fait, c'est sur leur bourse.

-- Le fait est que ce sera plus dur encore, pour lui, de trouver

demain matin son coffre-fort éventré et vide que de se voir coller

au mur de son usine par les parents et les amis des ouvriers qu'il

a sacrifiés à sa rapacité.

-- Je crois aussi que le châtiment sera plus dur; en tous cas, il

sera certainement plus long. Ah! quelle douche! Laisse-moi rire un

peu... As-tu vu avec quelle naïveté vaniteuse il nous a donnée

tous les renseignements sur l'agencement intérieur de sa maison?

-- Et s'il n'avait pas parlé?

-- Vous en auriez été quittes, Issacar et toi, pour aller déjeuner

chez lui demain matin et passer l'inspection vous-mêmes; il aurait

été riche un jour de plus, voilà tout. Tu comprends, j'étais

convaincu que le coffre-fort se trouvait au second étage, et

Issacar soutenait qu'il était au troisième. Il avait deviné juste!

Il a le flair, celui-là. C'est dommage qu'il ne veuille rien faire

à la dure... Assieds-toi donc; nous ne pouvons pas commencer avant

une heure au moins... Tiens, pour tuer le temps, je vais te faire

le portrait de l'industriel à l'instant précis où nous nous

occupons de lui; il se couche à minuit un quart, tous les soirs.

Et Roger-la-Honte dessine, sur une feuille de papier arrachée d'un

carnet, une caricature très drôle du _pon Pelche_, en chemise de

nuit et bonnet de coton.

-- Tu vois, dit-il, voilà la victime couronnée pour le sacrifice:

couronnée d'un casque à mèche. Les fleurs, c'était bon pour la

Grèce, mais c'est trop beau pour la Belgique, savez-vous, pour une

fois. Ça t'étonne, que je sache ça?

-- Pas du tout. Mais comment as-tu appris à dessiner?

-- Tout seul; en allant et venant; j'ai toujours eu beaucoup de

goût pour ça, et rien que pour ça. Mes parents ont dépensé pas mal

d'argent pour me faire instruire, mais ç'a été de l'argent perdu,

ou à peu près. Mes parents? C'étaient de très braves gens; très,

très honnêtes; mon père était employé chez un grand architecte, à

Paris; un emploi de confiance, pénible et mal rétribué. Ma mère

était la meilleure des mères de famille, laborieuse, droite,

économe; elle a eu du mal, car nous sommes trois enfants, deux

filles et un garçon, mais c'est moi qui lui ai donné le plus de

soucis.

-- Alors tes parents sont morts?

-- Non, non; ils n'ont même pas envie de mourir.

-- Ah! c'est que, en parlant d'eux, tu dis: c'étaient de braves

gens, ils étaient...

-- Certainement: mais tu vas voir pourquoi tout à l'heure. On

voulait faire de moi un architecte, mais les épures et les lavis

m'inspiraient une aversion profonde. À seize ans, lassé de

discussions sans fin avec ma famille, je me suis engagé dans les

équipages de la flotte.

-- Et quand tu es revenu, tu t'es trouvé dans la même position que

lorsque tu étais parti?

-- Exactement. Mes parents ne me rudoyaient pas, mais ils me

faisaient entendre qu'il n'était guère convenable, ni même

honnête, de rester inactif; ils me citaient l'exemple de mes

soeurs; l'aînée, Eulalie, avait étudié la déclamation, commençait

à paraître avec succès sur quelques scènes et faisait parler

d'elle comme d'une actrice d'avenir; mes parents, sans

l'encourager (car ils savaient bien que l'honnêteté, au théâtre,

est une exception, quoiqu'elle existe), n'avaient point voulu

mettre obstacle à sa vocation et commençaient à en être fiers, _in

petto_, quand son nom figurait sur le journal; quant à ma plus

jeune soeur qui n'avait que seize ans, elle était encore au

couvent et les religieuses ne tarissaient pas d'éloges sur son

compte; application, dévotion, bonne conduite et bonne santé, elle

avait tous les premiers prix. Moi, je ne savais que faire. Je me

sentais attiré fortement vers la peinture: mais elle exige des

études longues et coûteuses. Comment trouver le moyen de les

entreprendre? Je savais mes parents peu disposés à m'aider... Et

j'échafaudais projet sur projet, plan sur plan, principalement

dans les galeries des musées où j'aimais déjà à promener mes

pensées, comme je l'aime encore aujourd'hui.

Quoi d'étrange, là-dedans? Pourquoi Roger-la-Honte n'aurait-il

point des pensées et ne prendrait-il point plaisir à les agiter,

avec l'espoir de trouver un jour la manière de s'en servir? On

admet bien que les honnêtes gens méditent; pourquoi les voleurs ne

réfléchiraient-ils pas?

-- Je ne sais pas si tu t'en es aperçu, continue Roger; mais les

toiles des grands maîtres qui illuminent les murs des musées, les

poèmes de pierre où de marbre qui resplendissent sous leurs

voûtes, sont des appels à l'indépendance. Ce sont des cris

vibrants vers la vie belle et libre, des cris pleins de haine et

de dégoût pour les moralités esclavagistes et les légalités

meurtrières.

-- Non, dis-je, je ne m'en étais pas aperçu complètement; mais j'en

avais le sentiment vague. Je le vois maintenant: c'est vrai. Rien

de plus anti-social -- dans le sens actuel -- qu'une belle oeuvre.

Et le chef-d'oeuvre est individuel, aussi, dans son expression; il

existe par lui-même et, tout en existant pour tous, il sait

n'exister que pour un; ce qu'il a à dire, il le dit dans la langue

de celui qui l'écoute, de celui qui sait l'écouter. Il est une

protestation véhémente et superbe de la Liberté et de la Beauté

contre la Laideur et la Servitude; et l'homme, quelles que soient

la hideur qui le défigure et la servitude qui pèse sur lui, peut

entendre, s'il le veut, comme il faut qu'il l'entende, cette voix

qui chante la grandeur de l'Individu et la haute majesté de la

Nature; cette voix fière qui étouffe les bégaiements honteux des

bandes de pleutres qui font les lois et des troupeaux de couards

qui leur obéissent. Voilà pourquoi, sans doute, les gouvernements

nés du capital et du monopole font tout ce qu'ils peuvent pour

écraser l'Art qui les terrorise, et ont une telle haine du chef-

d'oeuvre.

-- Peut-être; moi, je te dis ce que j'ai éprouvé; mais je n'ai pas

été seul à le ressentir. Je le sais. J'ai vu les figures des serfs

de l'argent, les soirs des dimanches pluvieux, lorsqu'ils sortent

des musées qu'ils ont été visiter; j'ai vu leurs fronts fouettés

par l'aile du rêve, leurs yeux captivés encore, par un mirage qui

s'évanouit. Leur esprit n'est point écrasé sous la puissance des

oeuvres qu'ils ne peuvent analyser et qu'ils ne comprennent même

pas; mais ils ont eu la vision fugitive de choses belles qui ont

existé et qui existent; ils ont eu la sensation éphémère de la

possibilité d'une vie libre et splendide qui pourrait être la leur

et qu'ils n'auront jamais, jamais, qu'ils savent qu'ils ne peuvent

pas avoir, et qu'il leur est interdit de rêver. Car ils sont les

damnés qui doivent croire, dans les tourments de leur géhenne, à

l'impossibilité des paradis; qui doivent prendre -- sous peine

d'affranchissement immédiat -- la vérité pour l'erreur et les

réalités pour les chimères... Ah! la tristesse de leurs figures,

au bas de l'escalier du Louvre!

-- Un philosophe allemand l'a dit: «Le besoin de servitude est

beaucoup plus grand chez l'homme que le besoin de liberté: les

forçats élisent des chefs.»

-- Il y a des exceptions. Moi, j'en suis une. J'ai l'horreur de

l'esclavage et la passion de l'indépendance; les années que

j'avais passées à bord des navires de l'État ne m'avaient pas

donné, comme à tant d'autres, l'habitude et le goût du collier; au

contraire. Je sentais qu'il me fallait prendre une résolution

énergique et, puisque je ne voulais suivre aucune de ces routes

qui mènent du bagne capitaliste à l'hôpital, m'engager résolument

dans les chemins de traverse, au mépris des écriteaux qui

déclarent que là chasse est réservée, et sans crainte des pièges à

loups... Un jour, au Louvre, j'ai volé un tableau. Cela s'est fait

le plus simplement du monde. L'après-midi était chaude; les

visiteurs étaient rares; les gardiens prenaient l'air auprès des

fenêtres ouvertes. J'ai décroché une toile de Lorenzo di Credi,

une Vierge qui me plaisait beaucoup; je l'ai cachée sous un

pardessus que j'avais jeté sur mon bras et je suis sorti sans

éveiller l'attention. Tu t'étonneras peut-être...

--Mais non; je sais avec quelle rapidité les oeuvres d'art

disparaissent mystérieusement des musées français; je suis porté à

croire qu'avant peu il ne restera plus au Louvre que les faux

Rubens qui le déshonorent et les Guido Reni qui l'encombrent; et

que l'administration des Beaux-Arts prendra alors le parti

raisonnable de placer la Source d'Ingres où elle devrait être, au

milieu du Sahara. Mais continue; qu'as-tu fait de ta Vierge?

-- Je l'ai emportée à Londres et je l'y ai vendue. Je l'ai vendue

cinq cents livres sterling. En valait-elle cinq mille, ou dix

mille, ou plus? Je l'ignore; d'ailleurs j'étais pressé. J'ai

déposé douze mille francs dans une banque anglaise et, avec les

cinq cent francs qui me restaient, je suis revenu à Paris. Je n'ai

rien caché de la vérité à mon père et à ma mère, fort étonnés de

mon absence qui avait duré trois jours. Je leur ai dit que j'avais

volé, et je leur ai dit pourquoi; je leur ai dit que je voulais

être un voleur, et je leur ai dit pourquoi. Ils m'ont écouté,

absolument atterrés; j'ai profité de leur stupéfaction pour les

quitter, après les avoir remerciés de ce qu'ils avaient fait pour

moi, en les assurant que j'étais certain de leur discrétion et en

leur promettant de leur envoyer bientôt mon adresse; ce que je

fis, en effet, dès mon arrivée à Londres. Huit jours après, je

reçus une lettre de mon père.

--Il t'expédiait sa malédiction?

-- Pas le moins du monde. Il me disait qu'il avait beaucoup

réfléchi à ce que je lui avais dit et à ce que j'avais fait, et

qu'il était persuadé que je n'avais pas tort. «Mon cher enfant,

m'écrivait-il, tu es encore trop jeune pour te douter de la

douleur et de la tristesse qui enténèbrent la vie des malheureux

êtres qui sont nés sans fortune et qui, pourtant, veulent se

conduire honnêtement; tu l'as deviné, mais tu ne le sais pas. Si

je te disais quels sont leurs tourments et leurs soucis, leurs

peines sans salaire et leurs fatigues sans récompense, tu ne

voudrais pas me croire. J'aurai bientôt quarante-huit ans, mon

enfant; et s'il fallait chercher le nombre des jours heureux; de

mon existence, je pourrais faire le compte sur les doigts d'une

main. Et ta mère, ta pauvre mère dont les prodiges d'abnégation et

de sacrifice vous ont élevés tous les trois, ta pauvre mère dont

la vie a été un long renoncement et à qui je n'ai jamais pu,

malgré tous mes efforts, procurer l'ombre d'une joie... Ah! oui,

je suis obligé de le penser, ce monde est mal fait qui met tous

les plaisirs ici et là toutes les souffrances, qui ne sait point

faire la part plus égale entre les hommes et qui crée le rire des

uns des larmes que versent les autres...» Mon père terminait en me

recommandant de ne plus lui écrire, sous aucun prétexte, jusqu'à

ce qu'il m'en eût donné avis.

-- Et tu n'as plus eu de ses nouvelles?

-- Si, un mois après, par les journaux. J'ai appris que mon père

avait été arrêté sous l'inculpation de détournement de fonds. Il

avait été chargé par son patron, l'architecte, d'aller régler les

comptes d'un entrepreneur et on lui avait remis, à cet effet,

soixante mille francs; ces soixante mille francs, il les avait

perdus en route, sans pouvoir s'expliquer comment; et, pendant

l'enquête, on l'avait mis en prison préventive; suivant la bonne

habitude française. Trois semaines plus tard, les journaux

m'apprirent encore qu'on avait remis mon père en liberté; on

n'avait pu trouver aucune preuve de sa culpabilité et quarante-

huit ans de vie sans tache avaient plaidé en sa faveur. Tu vois

que l'honnêteté sert tout de même à quelque chose.

-- Alors, il n'était pas coupable?

-- Quelle plaisanterie! C'est moi qui ai été chercher les billets

de banque français où ils étaient en sûreté et qui les ai changés

contre des bank-notes anglaises... Aujourd'hui, mes parents sont

très heureux; ils ont quitté Paris; ils tiennent à Vichy un hôtel

qu'ils ont acheté et qui leur rapporte pas mal.

-- Et cette brusque prospérité n'a pas éveillé les soupçons?

-- Pas du tout. Ma soeur Eulalie, l'actrice, venait de quitter le

théâtre. Elle avait fait un héritage; un vieux chanoine lui avait

laissé en mourant tout ce qu'il possédait.

--Un chanoine qui fréquentait les coulisses?

-- Que tu aimes les complications! Le chanoine était âgé de

soixante-douze ans quand Eulalie en avait dix à peine. Il lui a

légué sa fortune parce qu'il avait beaucoup d'affection pour elle,

voilà tout; une lubie de vieillard sans famille. Eulalie avait

donc renoncé à la scène et à ses pompes; elle était censée avoir

avancé à mes parents l'argent nécessaire à leur établissement.

Censée, tu comprends. La vérité, c'est qu'elle eût été incapable

de le faire, car elle est aussi avare que dévote.

-- Dévote?

-- Dans la dévotion jusqu'au cou, depuis que mon père a été arrêté.

Elle parle de se faire religieuse. Elle demeure aux Batignolles, à

côté de l'église. La dernière fois que je l'ai vue, je l'ai

trouvée au milieu de crucifix, de livres de piété et de chapelets;

elle m'a donné un scapulaire qui doit me porter bonheur -- nous

allons voir ça ce soir; -- elle m'a dit qu'elle prierait le Bon

Dieu pour moi deux fois par jour.

-- C'est charmant. Et ton autre soeur, elle est encore au couvent?

-- Non; elle en est sortie une fois mes parents installés à Vichy.

Mais, un beau jour, Broussaille -- elle ne s'appelle pas

Broussaille, mais on l'appelle Broussaille -- est arrivée à

apprendre, je ne sais comment, ce qui s'était passé, et pour mon

père, et pour moi.

-- Quel coup, pour une jeune fille élevée au couvent, à l'ombre de

la blanche cornette des nonnes!

-- Ne m'en parle pas. Broussaille, qui n'est pas bête, a tout de

suite compris la leçon que lui donnait l'exemple. Elle est partie

pour Londres, et elle y est restée depuis.

-- Ah! bah! Broussaille est à Londres... Et qu'est-ce qu'elle fait,

à Londres?

Roger-la-Honte tire sa montre.

-- Qu'est-ce qu'elle fait?... À l'heure qu'il est, elle doit faire

quelqu'un... Ah! il va être une heure du matin; c'est le moment de

nous y mettre...

Roger-la-Honte va prendre une valise, à la tête du lit, l'apporte

sur le guéridon et la déboucle. Il en sort différents instruments,

des pinces, des vrilles, de petites scies très fines, d'autres

choses encore.

-- Où est ma lanterne sourde? Ah! la voici; elle est toute prête...

Tu comprends, il vaut mieux être deux, pour des coups comme celui

que nous allons faire; si l'on est tout seul, on court trop de

risques; on n'a personne pour vous avertir, si les gens viennent à

se réveiller.

Il met une partie des outils dans ses poches et me passe le reste,

ainsi qu'une paire de chaussons de lisières.

-- Retirons vite nos bottines et mettons ça. C'est des bons. C'est

des Poissy.

-- Comme cela, dis-je en glissant mes pieds dans les chaussons,

nous ne ferons pas de bruit pour descendre.

-- Descendre! dit Roger-la-Honte. Est-ce que tu rêves? Nous ne

descendons pas; nous montons.

Il souffle la bougie, ouvre la petite fenêtre de la chambre,

enjambe la barre d'appui et disparaît à gauche, sur le toit.

Je le suis. Nous nous hissons sur la corniche qui sépare la maison

de la maison voisine, nous la franchissons et nous nous trouvons à

côté de la fenêtre d'une mansarde; la fenêtre est éclairée.

-- Halte! murmure Roger. Il faut attendre; nous nous y sommes pris

trop tôt. Ces garces de servantes n'en finissent pas de se

déshabiller; il est vrai qu'elles ne sont pas longues à

s'endormir. Asseyons-nous un peu.

Nous nous asseyons sur le toit, les pieds sur l'entablement.

-- Quelle nuit! dit tout bas Roger-la-Honte. Regarde donc là-haut.

Crois-tu que le ciel est assez beau, ce soir!... La lune, avec ce

rideau de nuages mobiles et transparents qui mettent comme un

grand voile de deuil sur une face pâle... Et toutes ces étoiles,

plus brillantes que des diamants, et qui remplissent

l'immensité... Et dire qu'il y a des pays où c'est encore plus

beau que ça, la nuit! Connais-tu Venise, toi?

-- Non. Et toi?

-- Moi non plus, malheureusement. Je voudrais tant voir Venise! Il

parait que c'est merveilleux... J'ai lu tous les livres qui en

parlent et je reste en admiration devant les tableaux qui la

peignent. Ah! voir Venise! Et après, qu'il arrive n'importe quoi.

Je m'en moque... Tiens, la lumière vient de s'éteindre. Attendons

encore dix minutes.

-- Mais, dis-je, si tu désires tant voir Venise, pourquoi n'as-tu

pas fait le voyage? Ce n'est pas la mer à boire.

-- Est-ce qu'on a le temps? Toujours une chose ou une autre... Les

voleurs non plus ne font pas toujours ce qu'ils rêvent... Si tu

veux, quand nous aurons fait deux ou trois bons coups, nous irons

ensemble. Nous nous promènerons sur les canaux et les lagunes à

gondole que veux-tu? aux sons des instruments à cordes. Il

faudrait avoir de quoi vivre largement pendant deux ou trois ans,

pour bien faire. J'étudierais la peinture à fond, et peut-être que

je deviendrais un grand peintre. J'ai tellement envie d'être un

peintre! Mais il faut que j'aille à Venise d'abord; c'est là

seulement que je saurai si je ne me trompe pas sur ma vocation...

Ah! ces étoiles!

-- Oui, c'est bien beau! Et que sait-on, de ces pléiades de

sphères; de ces astres qui s'échelonnent dans l'espace comme les

cordes d'une lyre, depuis Saturne jusqu'à Mercure; de l'analogie

entre les distances des planètes au soleil et les divisions de la

gamme en musique; de toutes ces notes splendides et indéchiffrées

de l'harmonie des mondes...

-- Ah! certes, dit Roger-la-Honte, les yeux fixés au ciel; c'est

superbe!... Crois-tu que c'est habité, toi, tous ces astres? Moi,

j'espère que non. Quand on pense que dans chacun deux il y aurait

peut-être de sales bourgeois comme l'industriel et de sales

voleurs comme nous... Ce serait à vous dégoûter de tout!... Ah!

Allons, il est temps. En route! Tu n'as pas peur? Tu n'as pas le

vertige? À la bonne heure. Ne regarde pas en bas et suis-moi; mais

ne me pousse pas. Il faut atteindre la troisième fenêtre.

La troisième fenêtre n'est pas là; elle me semble même diablement

loin. Ce n'est pas commode, de marcher sur les toits: le terrain

n'est pas accidenté, c'est vrai, mais il est glissant; et si l'on

glisse -- quel saut! -- Nous nous cramponnons de notre mieux à

toutes les saillies, nous dépassons la seconde fenêtre et nous

touchons à la troisième. Nous y voilà. Nous empoignons

nerveusement la barre d'appui. Roger-la-Honte, qui a sorti de sa

poche une boule de poix, l'applique sur un carreau, fait grincer

un diamant tout autour et, par le trou circulaire pratiqué dans la

vitre, passe sa main à l'intérieur et fait jouer l'espagnolette.

Deux secondes après, nous sommes dans une chambre que les rayons

de la lune nous font voir encombrée de malles, de caisses et de

cartons.

-- Une chambre de débarras, dit Roger en allumant sa lanterne

sourde; je le pensais bien. Pourvu que la porte ne soit pas fermée

du dehors! Non, la clef est à l'intérieur. Ça va bien; nous

n'aurons pas à faire de bruit.

Il s'assied sur une caisse et me fait signe de l'imiter.

-- Écoute-moi bien, me murmure-t-il à l'oreille. Nous allons

descendre; moi, je m'arrêterai au troisième étage; toi, tu

continueras jusqu'au rez-de-chaussée avec la lanterne; tu tireras

tout doucement les trois gros verrous que l'industriel pousse tous

les soirs avant de se coucher et tu t'assureras que la porte

d'entrée peut s'ouvrir facilement. En cas d'alerte, nous n'aurons

qu'à nous précipiter dans l'escalier, à nous jeter dans la rue et

à nous diriger vers ton hôtel, rue des Augustins. Quand tu auras

fait ce que je te dis, tu viendras me retrouver. Allons.

J'ai tiré les trois gros verrous, je suis sûr qu'il suffit de

tourner un bouton pour ouvrir la porte, et je remonte au troisième

étage.

-- C'est bien, dit Roger. Nous allons commencer. Une porte à deux

battants à un cabinet! Faut-il être bête! Rien de plus facile à

forcer... Et pas même de serrure de sûreté...

Du bec d'une pince qu'il a introduite entre les vantaux, il

cherche l'endroit favorable à la pesée. Il le trouve, il enfonce

sa pince, la tire à lui de toute sa force... et un craquement

formidable me semble faire trembler la maison.

-- Ça y est, murmure Roger, qui pose un doigt sur ses lèvres.

Et nous restons là, immobiles, aux aguets, l'oreille tendue pour

épier le moindre bruit. Mais rien ne bouge dans la maison. Roger

pousse la porte dont la serrure pend à une vis, et nous entrons

dans le cabinet.

-- Quel fracas tu as fait! dis-je à Roger-la-Honte, qui sourit.

-- Mais non; ça t'a produit cet effet-là parce que tu manques

d'habitude et, que tu es énervé; en réalité, je n'ai pas fait plus

de bruit qu'on n'en fait lorsqu'on brise un bout de planche ou une

règle. Ils ne se sont pas réveillés, sois tranquille. Pourtant,

écoutons encore.

Nous prêtons l'oreille; mais le silence le plus profond règne dans

la maison. J'ai posé la lanterne sourde sur le bureau de

l'industriel et je me suis assis dans son fauteuil; les rayons

lumineux se projettent sur une feuille de papier où grimacent

quelques lignes d'écriture, une lettre commencée sans doute, que

je me mets à lire pour calmer mes nerfs.

_À M. Delpich, banquier, 84, rue d'Arlon._

«Mon cher ami,

«Ne vous donnez plus la peine de me chercher un commanditaire

parmi vos clients. J'ai déniché l'oiseau rare. C'est un jeune

serin nommé Georges Randal, ingénieur de son état, qui est tout

disposé à remettre entre mes mains deux cent mille francs, ou même

trois cent mille, dans le plus bref délai. J'ai rarement vu un

pareil imbécile; il se prend au sérieux, ce qui est le plus

comique, et m'a reproché amèrement de faire preuve de partialité à

l'égard de la potasse. Vous savez, Delpich, si je me moque de la

potasse, ainsi que des autres produits chimiques! Pourvu que nous,

réussissions d'ici quelques mois la petite affaire que nous

projetons, et qu'une bonne faillite bien en règle vienne couronner

mes efforts, tout ira comme sur des roulettes. Je montrerai à ce

Parisien, qui vient faire ici le malin, et qui peut dès

aujourd'hui dire adieu à ses deux ou trois cent mille francs, de

quel bois nous nous chauffons en Belgique...»

La lettre ne va pas plus loin. Ça ne fait rien; c'est toujours

instructif, et quelquefois agréable, de savoir ce que les autres

pensent de vous. Je plie la feuille de papier sans rien dire et je

la mets dans ma poche. On ne sait pas ce qui peut arriver.

-- Apporte la lanterne, dit Roger-la-Honte qui ausculte le coffre-

fort, au fond de la pièce, et qui hoche la tête comme s'il avait

un diagnostic fatal à porter. Voyons... à gauche... à droite...

Une pure saleté, ce coffre-fort-là; ça ne vaut pas une bonne

tirelire. C'est attristant, de, s'attaquer à une boîte belge aussi

ridicule quand on a travaillé dans les Fichet... Enfin, on a moins

de mal. Je vais l'ouvrir par le côté; j'appelle ça l'opération

césarienne... Je n'en aurai pas pour longtemps et je peux faire ça

tout seul. Tu ne sais pas, pose la lanterne là, sur cette petite

table, et descends au premier étage, devant la porte de la chambre

à coucher de l'industriel; si tu entends qu'il se réveille, tu

siffleras...

Je descends et je me poste sur le palier du premier étage.

L'industriel ne se réveille pas; il n'en a pas même envie. Il dort

à poings fermés, il ronfle comme une toupie d'Allemagne. Ah! le

gredin! Je me le figure, endormi au coin de sa femme, et rêvant

que je lui apporte trois cent mille francs avec mon plus gracieux

sourire.

Tout d'un coup, j'entends le grincement, très doux mais incessant,

de la scie de Roger: il a déjà pu percer le coffre-fort à l'aide

d'une vrille et il commence à couper le métal; on dirait le

grignotement d'une souris, au loin. Mais le bruit de la scie est

couvert, bientôt, par celui des ronflements de l'industriel; on

dirait qu'il tient, non seulement à ne pas entendre, mais à

empêcher les autres d'entendre. Ah! il peut se vanter d'avoir

l'oreille fine et de dormir en gendarme!... Je prends le parti de

remonter auprès de Roger.

-- Te voilà? demande-t-il, le visage couvert de sueur; donne-toi

donc la peine d'entrer. Veux-tu accepter la moindre des choses? Je

n'ai qu'à tirer la sonnette...

-- Non, j'aime mieux t'aider.

-- Si tu veux; il y a encore un côté à couper.

Dix minutes après, c'est chose faite, et nous avons étalé sur le

bureau le contenu du coffre-fort. Des tas de papiers d'affaires

que nous repoussons avec le plus grand dédain, avec ce mépris

qu'avaient pour les transactions commerciales les philosophes de

l'antiquité; des valeurs, actions et obligations, dont nous

faisons un gros paquet; une jolie pile de billets de banque et

quelques rouleaux de louis, que nous mettons dans nos poches.

-- Nous en allons-nous par la rue, à présent?

-- Non, répond Roger; il faut partir par où nous sommes venus.

C'est plus correct -- et plus prudent, -- Je vais aller pousser les

verrous en bas et donner un tour de clef à la serrure. L'ordre

avant tout.

Il descend et revient au bout d'un instant. Je sors du cabinet

avec le paquet de valeurs, quelques outils qui sont restés sur le

bureau de l'industriel et la lanterne dont Roger n'a pas eu besoin

au rez-de-chaussée; une allumette lui a suffi.

-- Maintenant, dit-il après avoir tiré à lui les vantaux de la

porte et les avoir maintenus solidement fermés avec une cale de

bois, presque invisible, maintenant, les servantes en se levant

demain de bonne heure ne s'apercevront de rien. C'est Monsieur

lui-même, lorsqu'il montera à son cabinet avec son trousseau de

clefs, qui découvrira le pot aux roses. À présent, allons donc

faire un tour dans cette chambre de débarras qui nous a si bien

accueillis.

Nous y sommes, et nous avons fermé la porte derrière nous. Roger

fait le tour des malles et des caisses en reniflant d'une façon

singulière.

-- Voici, dit-il, une boîte bien close d'où s'exhale une forte

odeur de camphre. Ne seraient-ce point quelques fourrures de

Madame? Voyons ça, ajoute-t-il en faisant sauter le couvercle.

Tout juste! Un boa. Deux boas. J'en prends un, et toi aussi. C'est

un cadeau tout trouvé pour Broussaille; et quant à toi, si tu te

fais une connaissance... Maintenant, allons-nous-en; donne-moi le

paquet de valeurs; il pourrait te faire perdre l'équilibre, et ce

n'est guère le moment de piquer une tête sur le pavé.

Certainement non; ce ne serait pas la peine d'avoir opéré un vol

avec effraction; d'avoir violé les droits d'un possédant, non

seulement en m'appropriant son bien, mais en m'introduisant dans

son domicile; d'attenter à sa propriété, comme je le fais en ce

moment, en me promenant à quatre pattes sur son toit; et comme je

le ferais encore, même, si je planais, à des hauteurs

invraisemblables, au-dessus de ses cheminées: _cujus est, solum

ejus est usque ad coelum_...

-- La mer est unie comme un lac, me dit Roger-la-Honte dans le

salon du bateau que nous avons pris à Ostende, car nous avons

quitté Bruxelles par le premier train du matin; nous allons avoir

une traversée superbe et nous arriverons à Cannon Street à cinq

heures. Nous pourrons laver nos papiers ce soir. Ce qu'il y a de

meilleur dans cette affaire-là, vois-tu, c'est encore les

cinquante-deux mille francs en or et en billets. J'ai bien peur

que nous ne tirions pas des titres ce que nous espérons. Enfin,

nous verrons.

-- Moi, pour mille francs, j'aurais fait le coup; pour cent sous,

pour rien; pour le plaisir de ruiner cette canaille d'exploiteur,

ce coquin qu'on devrait pendre.

-- Bah! dit Roger, à quoi bon déshonorer une corde? Moi, je ne suis

pas farouche et j'aime la rigolade; à Prudhomme décapité je

préfère Prudhomme dévalisé. C'est égal, je voudrais bien voir sa

gueule!

-- Moi aussi; je suis sûr que son nez dépasse la frontière belge et

s'allonge déjà vers Venise.

-- Ah! Venise, Venise! soupire Roger-la-Honte en s'étendant sur une

couchette.

Il s'endort du sommeil du juste; et ses rêves voguent en gondole

sur les flots du Canalazzo.

VII -- DANS LEQUEL ON APPREND, ENTRE AUTRES CHOSES, CE QUE

DEVIENNENT LES ANCIENS NOTAIRES

-- Mon avis, me dit Roger-la-Honte dans le cab que nous venons de

prendre à Cannon Street, c'est que si Paternoster nous donne cent

mille francs des valeurs que nous lui apportons, ce sera beau.

-- Paternoster? Qui est-ce?

-- Ah! oui, tu ne sais pas. C'est l'homme chez lequel nous, allons

laver nos papiers.

-- Le nom est irlandais, je crois...

-- Oui, mais celui qui le porte est Français. C'est vrai, ça; tu

n'es au courant de rien; mais dans quelques jours... Eh! bien,

Paternoster, c'est un ancien officier ministériel; il était

notaire, je ne sais plus où, du côté de Bourges ou de

Châteauroux...

-- Et il a levé le pied, comme tant d'autres de ses confrères, avec

les fonds de ses clients, et il s'est sauvé ici...

-- Pas tout à fait. On l'aurait fait extrader et il serait au bagne

à l'heure qu'il est. Voici comment les choses se sont passées:

Paternoster était marié avec une femme très jolie, qu'il n'aimait

guère -- car il n'a d'autre passion que celle de l'argent -- et qui

ne l'aimait pas du tout. Elle était la maîtresse d'un député qui

venait d'être fait ministre, et qui l'a encore été depuis.

Paternoster -- j'ai oublié le nom qu'il portait en France -- le

savait, mais fermait les yeux. Cela ne faisait le compte ni du

ministre ni de la femme qui auraient été fort aises qu'un divorce

leur procurât la liberté complète qu'ils désiraient. Comment

parvinrent-ils à faire entendre raison, sur ce chapitre, à

Paternoster? C'est assez facile à expliquer par le simple énoncé

des événements qui se succédèrent avec rapidité. D'abord, sur la

plainte fortement motivée de la femme, un divorce fut prononcé

contre Paternoster; le soir même, cet excellent notaire mettait la

clef sous la porte de son étude et disparaissait avec les épargnes

confiées à ses soins vigilants; quinze jours après, il était

arrêté; et, deux mois plus tard, condamné à dix ans de travaux

forcés; il est inutile de te dire que les fonds qu'il s'était

appropriés, avaient été dilapidés dans des opérations de Bourse,

et qu'on n'en retrouva pas un centime.

-- Je le crois facilement. Mais je ne vois point, jusqu'ici, quel

bénéfice Paternoster avait retiré de sa complaisance.

-- Attends un peu. Trois jours après sa condamnation, il fut

relâché clandestinement.

-- Quoi! Mis en liberté?

-- Absolument. Le ministre n'avait eu qu'un mot à dire... Mais ne

fais donc pas semblant d'ignorer comment les choses se passent en

France... Paternoster vint donc retrouver à Londres les écus dont

il avait dépouillé ses clients, et qui, au lieu de cascader à la

Bourse, étaient empilés soigneusement dans les coffres d'une

banque anglaise. Je me rappelle l'avoir vu arriver ici; J'étais un

soir à Victoria Station, par hasard, et j'ai vu descendre du train

continental le bonhomme à figure de renard que tu vas voir tout à

l'heure et que j'ai bien reconnu, depuis, dans le Paternoster qui

s'est mis à trafiquer avec nous; ce soir-là, il était accompagné

d'un curé et d'une toute jeune fille vraiment charmante. Je ne les

ai jamais revus, ni l'un ni l'autre. Je ne sais pas ce que c'était

que le curé; j'ai entendu dire que la petite était la fille de

Paternoster, une fille qu'il a eue d'un premier mariage. Ah! nous

voici arrivés...

Le cab s'arrête, en effet, dans une de ces rues étroites qui

sillonnent la Cité de Londres, devant une haute maison noire dont,

bientôt, nous montons l'escalier. Au deuxième étage, Roger-la-

Honte tourne le bouton d'une porte et nous nous trouvons dans une

grande pièce garnie de cartonniers et de longues tables, où

travaillent deux ou trois clercs. Sur une interrogation de Roger,

l'un d'eux se lève, se dirige vers une porte, au fond de la salle,

derrière laquelle il disparaît. Il revient une minute après, nous

invite à le suivre et nous introduit dans une petite pièce un peu

mieux meublée que la première; un homme assis devant un grand

bureau couvert de papiers se lève à notre entrée, tend la main à

Roger-la-Honte et m'accueille d'un profond salut.

-- Vous voilà enfin! dit-il à Roger. Il y a un grand mois que je

n'ai eu le plaisir de vous voir. Monsieur est de vos amis, je

présume?

Roger-la-Honte me présente; Paternoster se déclare enchanté et

continue:

-- J'espère que votre santé est bonne. Et les affaires? Difficiles,

hein? Tout le monde se plaint un peu. Mais je parie que vous avez

trouvé moyen de faire quelque chose?

Je l'examine, pendant qu'il parle. Une face glabre, sans couleur,

un grand nez, des yeux verdâtres de chat malfaisant diminués,

semble-t-il, par de gros sourcils poivre et sel qui se rejoignent

et barrent le front, une bouche qui paraît avoir été fendue d'un

coup de canif, des cheveux gris, légèrement bouclés, qui

rappellent les perruques des tabellions d'opéra-comique. Mais la

plume d'oie traditionnelle serait mal venue à se ficher dans ces

cheveux-là, et les lunettes d'or n'iraient pas du tout sur ce

grand nez; ce n'est pas là une tête à faire rire, une figure de

cabotin; c'est la volonté, tenace et muette, maîtresse d'elle-

même, qui a mis sa marque sur ce visage et cette tête, si laide

qu'elle soit, est une tête d'homme. L'ossature est puissante; et

les lèvres, qui se crispent pour laisser filtrer l'ironie,

pourraient s'ouvrir, si elles le voulaient, pour lancer

d'effrayants coups de gueule.

-- Nous avons fait quelque chose, en effet, dit Roger-la-Honte en

ouvrant son sac de voyage et en déposant sur le bureau le paquet

de titres que nous apportons de Bruxelles; vous allez nous donner

votre avis là-dessus; et si vous ne nous offrez pas deux cent

mille francs séance tenante, j'irai dire partout que vous ne vous

y connaissez pas.

-- On ne vous croirait pas, ricane Paternoster. Donnez-vous donc la

peine de vous asseoir... Oh! Oh! mais vous n'exagérez pas trop;

c'est une belle affaire. À vue de nez et au cours moyen, il y a là

plus de quatre cent mille francs. Malheureusement...

-- Ah! dit Roger-la-Honte avec un geste désespéré, voilà que ça

commence!...

-- Attendez donc que ce soit fini pour vous plaindre, interrompt

Paternoster qui continue à feuilleter les valeurs, de ses longs

doigts maigres. Vous êtes toujours pressé... Malheureusement, vous

avez été faire ce coup-là en Belgique.

-- Qui vous l'a dit? demande Roger-la-Honte.

-- Ce sont ces papiers eux-mêmes qui me l'apprennent. Ce sont là

des placements de Belge. Jamais un Français, à l'heure actuelle,

ne garnirait son portefeuille de cette façon-là. Des tas de

valeurs industrielles!

-- Elles sont souvent excellentes, dis-je.

-- Je ne le nie pas. Je les choisirais de préférence, pour mon

compte, si j'avais de l'argent à placer. Mais mes clients ne

raisonnent pas comme moi. Il leur faut des fonds d'États, ou des

valeurs garanties par les États; le reste ne représente rien à

leurs yeux; ils n'ont pas confiance; et le genre d'affaires que je

traite ne peut être basé que sur la confiance. Voilà pourquoi je

me tue à vous dire de faire, autant que possible, vos coups en

France. Voilà un bon pays! Vous n'y trouvez pas, on presque pas,

de valeurs industrielles aux mains des particuliers; l'instabilité

des institutions politiques leur interdit ce genre d'achats. Ils

ne possèdent guère que de la Rente ou des Chemins de fer.

Excellent pays pour les voleurs! La peur y a discipliné les

capitaux.

-- Oui, dit Roger-la-Honte. Mais quand on vous apporte du Crédit

foncier ou des emprunts de Villes, vous n'en voulez pas.

-- Naturellement! Ce n'est pas garanti, au moins officiellement,

par l'État; par conséquent, ça ne vaut rien pour mes clients. Ils

changeront peut-être d'avis un jour, mais pas avant longtemps, je

crois; c'est aussi l'opinion du ministre de Perse, et le premier

secrétaire de l'ambassade Ottomane en tombait d'accord avec moi,

pas plus tard qu'hier soir.

-- Je vois, dis-je, que vous placez votre papier en Orient.

-- Pour la plus grande partie, répond Paternoster, et même en

Extrême-Orient; le Japon y a pris goût depuis quelques années et

la Chine donne de belles espérances. Voyez, Monsieur, comme le

Progrès choisit, pour sa marche en avant, les voies les plus

inattendues! L'Asiatique qui se rend acquéreur d'un de ces titres

qui rapportent à peine 3 pour cent à l'Européen, touche, lui, 10

ou 12 pour cent, étant donné le prix auquel il achète. Il découvre

instantanément toute la grandeur de la civilisation occidentale et

les rapports des Blancs et des Jaunes deviennent tous les jours

plus fraternels. Ce n'est pas tout. L'Asiatique, enrichi grâce à

vous, comprend qu'il n'a aucun intérêt à rêver la ruine des

puissances européennes; et, au lieu de se préparer à nous faire

courir ce fameux Péril jaune si joliment portraituré par

l'Empereur d'Allemagne, il nous souhaite, après ses prières du

soir, toutes les prospérités imaginables. Ah! vous faites le

bonheur de bien du monde, sans vous en douter. Et tant de gens

éprouvent le besoin de crier haro sur les voleurs! C'est drôle

qu'on se sente obligé, à la fin du XIXe siècle, de prêcher la

tolérance...

-- Et les personnes qui achètent ces titres n'ont aucune difficulté

à en toucher les intérêts?

-- Aucune; on se garde bien de leur causer le moindre ennui. Cela

amènerait des complications qu'il est nécessaire d'éviter dans

l'intérêt de l'harmonie universelle, répond Paternoster avec un

sourire patriarcal. Pour les valeurs au porteur, cela passe comme

une lettre à la poste; pour les valeurs nominatives, nous opérons,

avant livraison, un petit travail de lavage ou de grattage,

quelque peu superficiel, mais qui suffit très bien. J'ai deux de

mes clercs qui sont très habiles, pour ça; il est vrai qu'ils ont

conquis leurs grades à Oxford; l'un d'eux, celui qui vous a reçus,

est le troisième fils d'un lord; si ses deux frères, dont la santé

est très mauvaise, viennent à mourir, comme c'est probable, il

sera Pair d'Angleterre avant peu... Ah! oui, continue Paternoster

en poursuivant son examen des papiers, bien des gens dont les

actions ou les obligations ont été dérobées seraient fort étonnés

d'apprendre que les coupons continuent à en être touchés

régulièrement par un général persan, un grand seigneur japonais,

un kaïmakan d'Asie Mineure ou un mandarin à bouton de cristal.

C'est pourtant la vérité... C'est deux cent mille francs, je

crois, que vous demandiez pour ça?

Nous faisons, Roger-la-Honte et moi, un signe affirmatif.

-- C'est une grosse somme, assure Paternoster en hochant la tête.

Quand on pense, ajoute-t-il en posant la main sur la pile de

valeurs, que ces papiers représentent autant d'argent, autant de

travail, autant de misère!... Mais vous ne vous souciez guère de

cela. Vous n'êtes pas sentimentaux. Vous volez tout le monde, et

allez donc! au hasard de la fourchette. Il doit y avoir cependant

de l'argent bien répugnant, même à voler... Eh! bien, mes amis,

ces papiers représentent autre chose encore; ils représentent

notre univers civilisé. Le monde actuel, voyez-vous, du petit au

grand, c'est une Société anonyme. Des actionnaires ignorants et

dupés; des conseils d'administration qui se croisent les bras et

émargent; des hommes de paille qui évoluent on ne sait pourquoi;

et toutes les ficelles qui font mouvoir les pantins tenues par des

mains occultes...

-- Voilà un beau discours, dit Roger-la-Honte. Monsieur

Paternoster, il faut poser votre candidature aux prochaines

élections générales. Mais que nous offrez-vous?

-- Diable! votre ton est sec, ricane Paternoster. Mais vous avez

sans doute le droit de parler haut. Vous devez être riches?

-- Nous? Non. Nous volons, hélas! simplement pour nous mettre en

mesure de voler.

-- Je vois ça. Comme les fonctionnaires recueillent des taxes avec

le produit desquelles on les paye pour qu'ils récoltent de

nouveaux impôts... La chaîne sans fin de l'exploitation roulant

sur la poulie folle de la sottise humaine... Eh! bien, Messieurs,

voici ce que je vous propose: je garde la Rente, les Chemins de

fer et le Suez, je vous rends toutes les valeurs industrielles, et

je vous donne cinquante mille francs.

-- Vous plaisantez, dit Roger-la-Honte; cinquante mille francs,

c'est ridicule. Et, quant aux valeurs industrielles, que voulez-

vous que nous en fassions?

-- Renvoyez-les à leur propriétaire, répond Paternoster. Figurez-

vous que vous êtes des potentats et que vous faites remise d'une

partie de ses taxes à l'un de vos fidèles sujets; la clémence

convient à la grandeur et le vol est un impôt direct, perçu

indirectement par les gouvernements. Il y aurait beaucoup à dire

là-dessus. En tous cas, de tous les impôts, le vol est celui que

les civilisés payent le plus douloureusement, mais le plus

consciemment... Oui, renvoyez-les à leur propriétaire. Ce ne sera

pas la première fois que les larrons auront rendu service aux

honnêtes gens. On a dit que la propriété, c'est le vol; quelle

confusion! La propriété n'est pas le vol; c'est bien pis; c'est

l'immobilisation des forces. Le peu d'élasticité dont elle jouit,

elle le doit aux fripons. Le voleur a articulé la propriété, et

l'honnête homme est son bâtard.

-- Avez-vous réfléchi en parlant? demande Roger. Vous me semblez

bien autoritaire, à votre tour.

-- Que voulez-vous? Les hommes d'argent le sont tous, aujourd'hui.

Les agioteurs et courtiers-marrons s'appellent les Napoléon de la

finance; et un coulissier anglais se fait de quotidiennes réclames

illustrées qui le représentent vêtu de la redingote grise et

coiffé du petit chapeau... Cependant, si vous vouliez être

raisonnables...

-- Nous ne demandons pas mieux.

-- Nous allons voir. Eh! bien, je consens à garder les valeurs

industrielles, quoiqu'elles ne puissent pas me servir à

grand'chose. Et, pour le tout, je vous offre... Attention! je vais

citer un chiffre, et il faudra me répondre oui ou non. Vous me

connaissez, monsieur Roger-la-Honte, bien que j'aie le plaisir de

voir monsieur votre ami pour la première fois; vous savez que je

ne reviens jamais sur un chiffre donné définitivement... Pour le

tout, je vous offre trois mille livres sterling.

-- Qu'en penses-tu? me demande Roger.

-- Fais comme tu voudras.

-- C'est bon, dit Roger; nous acceptons. Mais nous nous vengerons.

Prenez garde à votre caisse.

-- La voilà, ma caisse, dit Paternoster en nous montrant un sac

noir, la _bag_ anglaise, longue et peu profonde, qui se balance

sans trêve aux mains des trafiquants de la cité; elle ne me quitte

pas; je l'emporte et je la remporte avec moi; vous serez malins si

vous venez la prendre... Après tout, vous auriez tort de m'en

vouloir. Je ne peux réellement pas vous offrir un sou de plus, et

je hais toutes les discussions d'argent. Si c'était possible, pour

la vente des titres volés, je préconiserais l'arbitration; pas

obligatoire, pourtant... Voyons, je vais vous donner cinq cents

livres en billets et un chèque pour le reste.

Nous acquiesçons d'un sourire et Paternoster, après nous avoir

compté les banknotes, se met en devoir de remplir le chèque.

-- Voilà, dit-il en nous le tendant. Avez-vous l'air content, mon

Dieu! Moi, si j'étais voleur, voulez-vous que je vous dise ce qui

me ferait surtout plaisir? Ce serait de penser que chacun de mes

larcins démolit les calculs des statisticiens, fausse leurs

évaluations soi-disant rigoureuses de la richesse des nations...

Il nous reconduit jusqu'à la porte et se déclare pénétré de

l'espoir qu'il nous reverra avant peu.

-- Ah! sapristi, j'oubliais! s'écrie-t-il comme nous le quittons.

Un de mes ex-confrères, un notaire du centre de la France, m'a

signalé l'autre jour un joli coup qu'il y aura à faire dans sa

ville d'ici un mois ou deux. Je vous ferai signe, dès le moment

venu. C'est une bonne affaire et je veux vous la réserver. Je ne

vous demanderai que dix pour cent pour le tuyau; il faut que j'en

rende au moins cinq au confrère, ainsi... Gentil, hein?... Au

revoir...

Nous descendons l'escalier en silence. Notre cab nous attend

devant la maison; nous y montons et Roger donne au cab l'adresse

d'un hôtel du West-End.

-- Malgré tout, dis-je quand nous nous levons de table, vers neuf

heures, je ne sais pas si nous aurions trouvé mieux que ce que

nous a donné Paternoster.

-- Non, dit Roger; il ne manque pas, à Londres, de gens exerçant le

même métier que lui; mais c'est crapule et compagnie. Paternoster

est encore le plus honnête... À présent, si tu veux, nous allons

faire une visite à Broussaille.

-- C'est une excellente idée.

Nous voilà partis. Le cab file tout le long de Piccadilly, descend

Brompton Road et s'arrête à Kensington, devant une des petites

maisons qui bordent un square quadrangulaire. Nous descendons et

Roger fait, à plusieurs reprises, résonner le marteau de cuivre

qui pend à la porte. Mais cette porte, personne ne vient l'ouvrir;

la maison semble inhabitée. Les stores sont tirés à toutes les

fenêtres, que n'éclaire aucune lumière.

-- Bizarre! dit Roger. Broussaille a dû sortir et la bonne a

profité de son absence pour aller se promener de son côté. Voilà

une maison bien tenue! Je parie que Broussaille est à l'»Empire.»

Allons-y.

Nous y allons. Nous y sommes; et il y a même dix minutes que nous

parcourons le promenoir sans que Roger-la-Honte ait pu apercevoir

sa soeur.

-- Vous n'avez pas vu Broussaille? demande-t-il à toutes les

femmes.

-- Non, répondent-elles; nous ne l'avons pas vue.

Une grande rousse qui vient d'entrer se dirige vers nous en

souriant.

-- Je suis sûre que tu cherches ta soeur, dit-elle à Roger.

-- Oui. Sais-tu où elle est?

-- Je ne sais pas où elle est, mais je sais avec qui elle est. Je

l'ai rencontrée tout à l'heure avec une dame de Paris.

-- Comment est-elle, cette dame?

-- C'est une brune, assez jolie, pas toute jeune, très bien mise.

-- Grande?

-- Moins que moi, mais assez forte.

-- Bon! Je sais qui c'est. Merci.

-- Écoute un peu, dit la grande rousse en le retenant par le bras.

Tu vas apprendre du nouveau; je ne te dis que ça!

-- Quel nouveau? Quoi?

-- Ah! je ne veux rien te raconter; tu verras; il n'y aurait plus

de surprise, murmure la grande rousse en s'éloignant.

-- Je me demande ce qu'elle veut dire, s'écrie Roger en descendant

l'escalier. Mais nous le saurons bientôt, Broussaille est à deux

pas d'ici, à l'hôtel Pathis; j'en suis certain; Ida ne descend

jamais autre part.

-- Ida, c'est la dame de Paris?

-- Oui; une sage-femme très chic; elle vient assez souvent ici;

elle a toute une clientèle de ladies; tu comprends, c'est ici

comme en France...

-- Oui, on ne parvient pas toujours à interner Cupidon dans un cul-

de-sac, et alors...

-- Alors, on envoie un télégramme à Ida qui a toujours son

aiguille, landerirette, au bout du doigt, comme Mimi Pinson. Du

reste, elle peut rester fille, toujours comme Mimi Pinson, car

c'est une bonne fille.

Nous attendons une minute à peine au bureau de l'hôtel: une

servante, qui a été nous annoncer, revient nous chercher en

courant. Nous montons au second étage et nous sommes introduits

dans un petit salon où, devant une table couverte encore des

reliefs du dîner, deux femmes sont assises qui se lèvent à notre

approche. La plus jeune saute au cou de Roger-la-Honte qui

l'embrasse avec effusion. Dès qu'il parvient à se dégager, il va

serrer la main que lui tend la dame brune, à laquelle il me

présente. Elle m'accueille fort aimablement, se déclare ravie et

sonne pour demander du Champagne.

-- Quelle mauvaise idée vous avez eue de ne pas venir vous faire

inviter à dîner, dit-elle; nous nous sommes ennuyées à mourir,

toutes seules.

-- Il aurait fallu deviner ta présence à Londres, répond Roger; et

d'ailleurs, mon ami Randal n'aurait pas osé.

-- Vraiment! s'écrie Ida; êtes-vous timide à ce point-là, Monsieur?

-- Beaucoup plus encore, dis-je; ainsi, je n'aurai jamais l'audace

de vous dire combien vous êtes charmante.

-- À la bonne heure, dit Broussaille; je vois que vous avez des

défauts qu'il est plus prudent de ne pas corriger.

-- Tu n'es pas honteuse de parler de prudence à ton âge? demande

Ida en rougissant un peu.

Le fait est qu'elle n'est pas mal du tout; pas de la première

jeunesse, bien entendu; vingt-neuf ans qui en valent trente-trois,

sans aucun doute; mais il n'a pas trop plu sur sa marchandise. Je

la regarde, pendant qu'on dessert la table et qu'on apporte le

champagne. Oui, une belle brune, coiffée en femme fatale, avec de

longs cils qui voilent mal les sensualités impétueuses que

recèlent les yeux, très noirs et cernés d'une ombre bleuâtre; le

front un peu blanc et les pommettes un peu rouges; la peau d'un

éclat très vif avec comme un léger nuage cendré, par-dessous;

beaucoup du ton des photographies peintes, peut-être. Cette femme-

là est une viveuse, mais une laborieuse aussi; elle se couche

tard, mais se lève tôt; elle s'amuse, mais elle travaille; elle

mène cette existence en partie double, si fréquente chez les

Parisiennes, qui leur donne l'attrait spécial des fleurs

artificielles, moins fraîches que les autres sans doute, mais qui

ne savent pas se faner. Une belle gorge; des dents de loup; une

mignonne fossette au menton.

-- Je vous préviens que Broussaille va être jalouse, me dit-elle;

vous ne regardez que moi.

-- Ah! dis-je, je me livrais à l'éternelle comparaison entre la

grâce des blondes et la majesté des brunes. Mais mademoiselle

Broussaille n'y perdra rien pour avoir attendu.

-- Mademoiselle est restée au couvent, dit Broussaille, et il faut

l'y laisser; appelez-moi Broussaille tout court, ou je ne vous

pardonne pas d'avoir commencé vos comparaisons par les brunes.

Je tiens à me faire pardonner; je l'appelle Broussaille et je la

tutoierai même, si cela lui fait plaisir. Elle est très jolie,

cette petite cocotte; elle a tout le charme d'un jeune faon, d'un

gracieux petit animal, la souplesse et la rondeur chaude d'une

caille; de grands yeux bleus, très naïfs, et quelque chose

d'anglais dans la physionomie: comme la lèvre supérieure

légèrement aspirée par les narines; ce n'est pas vilain du tout.

Une peau fraîche et satinée sur laquelle glissent les ombres; et

ses cheveux, surtout, ses magnifiques cheveux chaudron dont la

masse, relevée très haut sur la nuque nacrée, met au visage

d'enfant une auréole soyeuse et bouclée qui laisse seulement

apercevoir, comme une fraise un peu pâle piquée d'une goutte de

rosée, le lobe endiamanté des oreilles.

C'est une créature de plaisir, une nature fruste sur laquelle la

ridicule éducation du couvent a glissé comme glisse la pluie sur

une coupole; un tempérament d'instinctive pour laquelle la joie de

vivre existe mais qui possède, si rudimentairement que ce soit, le

sentiment des souffrances et des besoins des autres, la divination

de l'humanité. C'est une simple et une jolie.

C'est une petite bête, aussi. Du moins, son frère le déclare sans

hésitation. À la troisième bouteille de Champagne, Roger-la-Honte

a voulu savoir quelle était la nouvelle qu'il devait apprendre,

suivant la prédiction faite par la grande rousse, à l'Empire; et

il a demandé aussi des renseignements sur l'aspect mystérieux de

la maison de Kensington. Là-dessus, Broussaille s'est troublée

visiblement, a semblé chercher un encouragement dans les regards

d'Ida, et a fini par raconter une pitoyable histoire. Il y a trois

mois environ, elle a acheté à un Juif pour trois cents livres de

bijoux qu'elle a payés avec des billets à quatre-vingt-dix jours,

portant intérêt; de plus, elle a donné au Juif, qui avait promis

de renouveler les billets pendant un an au moins, une garantie sur

ses meubles. L'échéance des trois premiers mois tombait avant-

hier; le Juif a refusé de renouveler les effets et, comme

Broussaille, prise au dépourvu, ne se trouvait point en mesure de

le payer sur-le-champ, il a enlevé le mobilier.

-- Tu vois si j'ai du malheur, murmure-t-elle avec des larmes dans

les yeux; il n'y a même plus une chaise chez moi... Ah! c'est

horrible...

-- Ne la gronde pas, Roger, implore Ida. Elle est un peu étourdie,

tu sais; mais elle m'a juré ses grands dieux qu'elle ne ferait

plus des sottises pareilles.

-- Non, sanglote Broussaille; non, je ne le ferai plus jamais. Ne

me gronde pas...

Mais Roger n'en a pas la moindre envie. Il rit à gorge déployée.

-- Ah! ah! C'est vraiment drôle! Je ne me serais jamais douté de

ça, par exemple! Dis donc, Randal, te rappelles-tu comme je me

démanchais le poignet, tout à l'heure, à frapper à la porte? Ce

qu'elle aurait ri si elle avait pu nous voir! Heureusement que

nous ne revenons pas les mains vides, hein? Allons, Broussaille,

viens m'embrasser et ne pleure plus. Demain, nous irons te

commander un mobilier...

-- Ah! dit Broussaille dont les larmes se sèchent comme par

enchantement, je t'en coûte, de l'argent! Et tu as tant de mal à

le gagner! Ça ne fait rien, va; je te rendrai tout en bloc un de

ces jours, et tu pourras aller à Venise... Quand je pense qu'avec

ce que tu vas dépenser demain pour les meubles tu aurais pu y

aller, je suis furieuse contre moi.

-- Est-elle gentille! murmure Ida. On la mangerait...

-- C'est bon, dit Roger. Ne parlons plus de ça. J'irai à Venise une

autre fois... Passe-moi cette bouteille, là-bas... Mais quant à

ton Juif, continue-t-il en faisant sauter le bouchon, je lui

raccourcirai le nez et je lui allongerai les oreilles, pas plus

tard que la nuit prochaine. Je suis sûr que ses bijoux ne valaient

pas trois mille francs. C'est le père Binocar, au moins? Oui. Eh!

bien, il payera la différence. S'il ose se montrer dans les rues

d'ici un mois, il aura du toupet...

-- Ah! s'écrie Ida, fais attention. Ne va pas trop loin; un mauvais

coup est si vite donné! Et ça coûte plus cher que ça ne vaut. Il

faut tellement se surveiller dans l'existence!

-- Tu as raison, répond Roger; mais si tu mettais tes préceptes en

pratique, tu n'aurais pas de l'eau à boire.

-- Peut-être; il faut prêcher la prudence et jouer d'audace.

-- De l'audace, dis-je, il vous en faut pas mal, à vous; le jeu que

vous jouez n'est pas sans dangers...

-- Oh! vous savez, quand on est adroite... Il n'y a guère à

craindre que les dénonciations des médecins.

-- Ils vous dénoncent? demande Broussaille.

-- Je te crois, ma petite! Chaque fois qu'ils peuvent, Nous leur

faisons concurrence, tu comprends; ils voudraient se réserver le

monopole des avortements... Et pour ce qu'ils font! C'est du

propre. En voilà, des charcutiers sans conscience! C'est honteux,

la façon dont ils estropient les femmes.

-- Et la Justice, dis-je, ne tient guère la balance égale entre eux

et vous.

-- Dites que c'est dérisoire. Qu'une malheureuse sage-femme ait

délivré, par pitié souvent et hors de toute raison d'intérêt, une

jeune fille pauvre d'un enfant qui l'aurait toute sa vie empêchée

de gagner son pain, et on l'arrête sur des ouï-dire, et on la

condamne sans preuves; qu'un médecin ait envoyé au cimetière, par

sa maladresse de bête brute, des vingtaines de femmes, qu'il ait

cinquante plaintes déposées contre lui, et l'on refuse de le

poursuivre, et le gouvernement lui donne une situation officielle.

Ne me dites pas que j'exagère; je citerais des noms si je voulais.

-- On pourrait les accuser d'autre chose encore, ces soi-disant

savants de la Faculté. C'est le prestige abrutissant de leur

science charlatanesque qui est arrivé à donner aux êtres la peur

de l'existence, ce souci du lendemain qui avilit, cette

résignation égoïste et dégradante; c'est la cruauté de leur

science impitoyable et sanglante qui incite les êtres à tuer leurs

petits. C'est la science, la science des économistes et des

vivisecteurs, des imbéciles et des assassins, qui est en train de

dépeupler la France. -- On cherche des remèdes, dit Roger; on parle

d'un impôt sur les célibataires.

-- Pourquoi pas, dis-je, une loi décrétant que l'âge de la nubilité

est abaissé de deux ans? Ce serait moins ridicule.

-- Ah! oui, dit Ida, quel troupeau d'ânes, ces législateurs qui ne

savent même plus nous montrer comment on meurt pour vingt-cinq

francs! Dire qu'ils ne se rendent même pas compte que le seul

moyen d'arrêter ce mouvement de dépopulation, c'est de donner à la

femme la liberté pleine et entière depuis l'âge de seize ans,

comme ici, et d'autoriser la recherche de la paternité.

-- Lorsque la femme sera libre en France, dit Roger, la France

cessera d'être la France -- la France qu'elle est. -- Les

législateurs qui nous font voir comment on vit pour vingt-cinq

francs n'en doutent point, sois-en certaine. Conclusion...

-- Conclusion: il faut continuer. Eh bien, on continuera; jusqu'à

ce que ça finisse. Ce qui est consolant, c'est qu'à mesure que le

nombre des naissances diminue, celui des médecins augmente. Ils

sont tant, qu'ils ne savent plus où donner du scalpel. On m'a

assuré qu'ils encombrent les ports de la Manche. On les embarque

sur les navires qui vont à Terre-Neuve, à condition qu'ils

aideront à saler et à découper le poisson.

-- Au moins, là, leurs bistouris servent à quelque chose.

-- À empoisonner la morue. Je fais gras le Vendredi Saint, depuis

que j'ai appris ça.

-- Rien que ça de luxe! dit Broussaille. Madame ne se refuse plus

rien. On voit bien que les affaires marchent. Eh! bien, moi, je

pense que les riches qui tuent leurs gosses mériteraient qu'on

leur coupât le cou; et quant aux pauvres qui en font autant, je

pense qu'il faut qu'ils soient rudement lâches pour aimer mieux

assassiner leurs petits que de faire rendre gorge aux gredins qui

leur enlèvent les moyens de les élever.

-- Tu as raison; pourtant, il faut dire la vérité: les filles

pauvres, si grande que soit leur misère, se résolvent

difficilement à l'acte qui coûte si peu aux dames des classes

dirigeantes. Si elles n'étaient point traquées comme elles le

sont, les malheureuses, mises en surveillance, dès qu'on

s'aperçoit de leur grossesse, par les mouchards payés ou amateurs

qui pullulent en France et qui veillent à ce qu'elles payent

l'impôt sur l'amour; si elles n'étaient point affolées par les

formalités légales, que nécessite la conscription, et qui doivent

stigmatiser leur vie à elles et l'existence de leurs enfants,

elles auraient bien rarement recours aux manoeuvres abortives.

Quant à la bourgeoisie -- c'est la bourgeoisie avorteuse.

-- À tous les points de vue, dis-je; elle ne mérite pas d'autre

nom. C'est la bourgeoisie avorteuse.

-- Bravo! crie Roger-la-Honte. Vilipendons la bourgeoisie! Nous en

avons bien le droit, je crois, nous qui sommes obligés d'en vivre.

-- Ah! dit Ida, on n'en dira jamais ce qu'il en faudrait dire...

Oh! à propos, Roger, j'ai revu ma cliente... Tu sais bien, la

petite femme du monde que j'avais mise en rapports avec Canonnier

et qui lui a donné de si bons tuyaux. Elle est venue me voir le

jour où je suis partie pour Londres, et m'a dit de faire mon

possible pour lui ramener quelqu'un. Si tu venais, hein? Nous

partirions ensemble demain soir.

-- Attends un peu, répond Roger; il faut que je réfléchisse... Et

toujours pas de nouvelles de Canonnier?

-- Non; depuis plus de deux ans. Tout ce qu'on, a su c'est qu'il

s'était échappé de Cayenne, il y a six mois... On dit qu'il est en

Amérique... C'est sa fille qui a eu de la chance! Adoptée par

cette famille de magistrats... Je l'ai vue au Bois et au théâtre,

plusieurs fois, à côté de sa mère adoptive. Mon cher, on dirait

une princesse.

-- C'est tout naturel, dit Roger; son père est le roi des

voleurs... Ma foi, ma petite Ida, j'en suis désolé, mais je ne

peux pas aller à Paris. J'ai promis à un camarade de lui donner un

coup de main pour une affaire, en Suisse, et ça va venir ces

jours-ci. Tout à fait désolé... Mais, tiens! pourquoi n'irais-tu

pas, toi Randal?

-- Oui, pourquoi? demande Ida en se tournant vers moi.

Je n'ai pas de raison à donner, et il est décidé que j'irai. Je

manque d'expérience? Ça ne fait rien. C'est en forgeant qu'on

devient forgeron. Je viendrai chercher Ida demain soir et nous

prendrons le train ensemble, pour la Ville-Lumière. Nous nous

levons, Roger et moi.

-- Comment! s'écrie Ida; vous partez déjà? Et il n'est que deux

heures du matin! Pour qui va t'on nous prendre?

Mais ses objurgations n'ont aucun succès; et nous nous retirons

après lui avoir souhaité une bonne nuit, ainsi qu'à Broussaille,

dont le lit fut emporté par l'inexorable Juif et à qui elle a

offert l'hospitalité.

S'il avait pensé, cet Hébreu malfaisant, qu'il mettait

définitivement sur la paille la soeur de Roger-la-Honte, il pourra

bientôt s'apercevoir de son erreur. Broussaille et Ida sont venues

nous voir aujourd'hui, vers une heure; nos souhaits n'avaient

point été vains et elles avaient parfaitement dormi. Nous avons

déjeuné ensemble; après quoi, nous avons couru les magasins,

pendant toute l'après-midi, afin de procurer à la jolie blonde le

mobilier indispensable. Ça demande beaucoup plus de temps qu'on ne

croirait, ces choses-là. Nous avions employé la matinée, Roger et

moi, à déposer la plus grande partie de notre argent dans une

banque sérieuse; et comme je me suis souvenu, heureusement, des

vingt mille francs promis avant-hier à Issacar, je les lui ai

envoyés. Qu'ils lui servent, à cet excellent Issacar! Je lui

souhaite bonne chance -- et à moi aussi.

Car je ne sais pas ce qui m'attend après tout; et je trouverai

peut-être autre chose que des roses, dans le chemin que j'ai

choisi.

Voilà Ces tristes réflexions auxquelles je me livre, tout à fait

malgré moi, dans le train qui m'éloigne de Londres. Ida est assise

en face de moi; mais son babil ne parvient guère à me distraire;

je lui trouve une expression de gaîté un peu forcée, quelque chose

de trop enfantin dans les gestes...

-- Comme vous avez l'air songeur! me dit-elle, sur le bateau;

auriez-vous déjà gagné le spleen, en Angleterre?

-- J'espère que non; mais je me laissais aller à des méditations

philosophiques; je me demandais comment la Société actuelle ferait

pour se maintenir, sans voleurs et sans putains.

-- Oh! dit Ida, voilà une grande question! Voulez-vous que je vous

donne mon avis? C'est qu'elle ne se maintiendrait pas cinq

minutes.

La traversée est belle et courte. À Calais, nous nous trouvons

seuls dans notre compartiment.

-- Avez-vous un domicile à Paris? me demande Ida.

-- Non, je n'en ai plus; mais ne vous inquiétez pas de moi; je

descendrai au premier hôtel venu.

-- Quel enfantillage! Vous y serez horriblement mal. Venez donc

chez moi; la place ne manque pas et je vous invite en camarade.

Je me défends, pour la forme.

-- Laissez-vous donc faire, dit Ida; vous ne serez pas dérangé; je

n'ai pas de pensionnaire en ce moment. Et c'est si gentil, chez

moi! J'ai un salon... on se croirait chez un dentiste américain,

Si saint Vincent de Paul vivait encore, je suis sûre qu'il

viendrait me faire une visite.

Je ne veux pas être plus difficile que saint Vincent de Paul, et

je promets de me laisser faire.

-- À la bonne heure, dit-elle; je savais bien que vous finiriez par

entendre raison. Ah! que je serais contente d'être arrivée! On a

si froid, à voyager la nuit... les nuits sont glaciales... J'ai

pourtant mon grand manteau...

-- Ah! moi qui oubliais... J'ai justement un boa dans ma valise.

-- Un boa?

-- Oui... Le voilà.

-- Vraiment, il est beau. Mais comment?... Oh! que je suis

sotte!... Vous m'en faites cadeau?... Un boa volé, je n'oserai

jamais le mettre... Tant pis, je le mets tout de même. Quelle

horreur! Mais nécessité n'a pas de loi; j'ai tellement froid!

Touchez le bout de mon nez, pour voir; il est glacé... Mettez-vous

à côté de moi, pour me réchauffer un peu. Je suis si frileuse!...

Plus près. Tout près...

Peut-on être frileuse à ce point-là!...

VIII -- L'ART DE SE FAIRE CINQUANTE MILLE FRANCS DE RENTE SANS

ÉLEVER DE LAPINS

Souvent, la femme est la perte du voleur. Voilà une profonde

vérité que me rappelle Ida, quelques instants avant l'arrivée de

la femme du monde.

-- Pas toutes les femmes, bien entendu. Le vol n'est pas un

sacerdoce, comme le journalisme, et un homme ne peut pas, sous

prétexte qu'il a les doigts crochus, se condamner à vivre en

chartreux. De femmes comme Broussaille, par exemple, ou comme moi,

vous n'avez rien à redouter, ou bien peu; nous sommes des soeurs

plutôt qu'autre chose. Mais de ces dames de la haute, vous avez

tout à craindre; ce sont des détraquées, énervées par le milieu

factice dans lequel elles vivent, qui, se jettent à votre tête dès

que vous leur avez laissé deviner votre secret et qui vous font

payer cher, après, des faiblesses qui ne leur coûtent rien.

-- Est-ce que tu crois vraiment, Ida, qu'elles s'enflamment aussi

facilement pour les criminels?

-- Si je le crois! Ah! Seigneur! Mais j'en suis sûre, mon ami; j'ai

vu tant de choses, à ce sujet-là, et j'ai reçu tant de

confessions! Écoute, si tu pouvais écrire sur ton chapeau: «Je

suis un voleur» en lettres visibles seulement pour l'éternel

féminin, et si tu allais ensuite faire un tour au Bois et sur le

boulevard, les facteurs gémiraient le lendemain matin sous le

poids des déclarations d'amour qu'ils auraient à t'apporter!

-- Et les ténors pourraient plier bagage.

-- tes ténors sont bien démodés. Plus l'atmosphère qu'on respire

est artificielle, plus on est attiré vers les réalités brutales;

il y a quinze ans, on rêvait de Capoul; aujourd'hui, on a soif de

Cartouche. Un voleur, Madame! Un vrai voleur! Un criminel qui

puisse vous rassasier du piment du vice authentique, quand on est

lasse jusqu'à la nausée des simulacres fades de la dépravation --

et dont il soit facile de se débarrasser, dés que le coeur vous en

dit.

-- Qu'est-ce que le coeur vient faire là?

-- Ce qu'il fait partout ailleurs, à présent, pas grand'chose... Si

je te parle ainsi, continue Ida, crois bien que ce n'est point par

jalousie. Nous sommes deux camarades et, s'il nous arrive de nous

souvenir que nous sommes de sexes différents, nous n'en restons

pas moins camarades. J'aime ma liberté plus que tout au monde, et

j'ai assez d'amitié pour toi pour désirer vivement que tu

conserves la tienne. C'est pourquoi je veux te mettre en garde

contre les dangers auxquels tu peux te trouver exposé. Ne reste

pas à Paris; viens-y lorsqu'il te plaira ou quand tes affaires t'y

appelleront, mais n'y demeure pas. Tu as de l'argent plein tes

poches; tu es, comme tous les voleurs, toujours prêt à le dépenser

à pleines mains; tu es bien élevé, attrayant; il t'arriverait

avant peu quelque vilaine histoire... Je te dis la mauvaise

aventure, mais c'est la bonne.

-- Je n'en doute pas; Mais, sois tranquille: si jamais je suis

pris, on pourra chercher la femme.

-- Hélas! dit Ida, elle ne sera peut-être pas difficile à trouver,

J'ai connu des hommes rudement forts, et qui se disaient sûrs

d'eux-mêmes, à qui elle a coûté bien cher. Si j'avais le temps, je

te raconterais l'histoire de Canonnier; ce sera pour une autre

fois. À propos, je t'ai dit qu'il avait travaillé avec la petite

femme que tu vas voir tout à l'heure. Tu sais ce qu'il lui donnait

pour sa part? 33 pour cent sur le produit net. Pas un sou de plus.

D'ailleurs, c'est le prix. Elle essayera sûrement de te demander

davantage, mais refuse carrément. Méfie-toi d'elle, car c'est une

enjôleuse bien qu'elle n'ait pas plus de cervelle qu'un oiseau, et

si tu la laisses faire, tes bénéfices avec elle ne seront pas

grands. Elle n'est ni méchante ni perfide, mais c'est un bourreau

d'argent.

-- Quelle est sa position sociale?

-- Ah! ça, mon petit, permets-moi de ne pas te l'apprendre. J'ai

confiance en toi, mais je ne dis jamais ce que j'ai promis de

garder secret. C'est une femme dont le mari occupe une haute

situation, et qui évolue dans le monde chic; voilà tout...

Une servante entre, dit quelques mots à Ida et se retire.

-- Elle est là, me dit Ida. Viens avec moi; je vais te présenter à

elle et vous laisser ensemble tramer vos noirs complots.

Et, trois minutes après, nous sommes seuls dans le salon, la femme

du monde et moi.

-- Monsieur, me dit-elle, on a bien raison de dire qu'on est au

bord du précipice dès qu'on a un pied au fond... Non, c'est le

contraire! Mais je suis sûre que vous m'avez comprise. Ah! l'on a

bien raison, Monsieur!

Je hoche la tête d'un air attristé, mais convaincu.

-- Pourtant, continue-t-elle, si l'on connaissait les causes qui

attirent les gens auprès de ce précipice; si l'on savait les

tentations, les entraînements... et quelquefois, les raisons

grandes et généreuses, ah! l'on serait moins prompt à porter des

jugements...

-- Certainement, Madame, dis-je d'un ton péremptoire, on serait

beaucoup moins prompt!

-- Ah! Monsieur, si vous saviez quel plaisir j'éprouve à vous

entendre parler ainsi! Mon père, qui avait été magistrat, tenait

le même langage que vous; je ne puis pas me souvenir de lui sans

pleurer, quand je suis toute seule. Mais le monde est si méchant,

aujourd'hui... Vous savez, Monsieur, pourquoi j'ai demandé à faire

votre connaissance. Ne me le dites pas! C'est tellement affreux...

Comme c'est vrai, ce que vous me disiez tout à l'heure à propos du

précipice! On s'approche sans défiance, on avance le pied, et

crac!... Il ne faudrait pas s'aventurer sur le bord, me direz-

vous? Ah! Monsieur, que je voudrais ne l'avoir jamais fait!... Il

faut que je vous dise comment j'ai été amenée à mal faire; après

ça, vous n'aurez jamais le courage de me condamner. Voici

exactement comment cela s'est passé. Mon oncle, un frère de mon

père, s'était trouvé subitement dans une situation très

embarrassée. Il vint me voir et me dit: «Renée»... -- je m'appelle

Renée, Monsieur; désignez-moi par ce nom quand vous aurez à parler

de moi à Ida, vous me ferez plaisir; même, appelez-moi Renée

maintenant, si vous voulez. Mon nom est assez difficile à

prononcer bien; mon mari n'a jamais pu y réussir. Dites-le, pour

voir?

-- Renée.

-- Oui, très bien, c'est tout à fait cela. Bref, mon oncle me dit:

«Renée, il faut me tirer de là.» Monsieur, j'ai mes défauts, je ne

le cache pas. Mais la famille, pour moi, c'est sacré. J'ai

toujours admiré cette jeune fille qui suivait son vieux père

aveugle... Voyons, il y avait un si beau tableau là-dessus, au

Salon! Cette jeune fille... Ah! c'est une Grecque; vous voyez que

je commence à me souvenir; attendez, je vais me rappeler tout...

Non, je ne peux pas... Ça ne fait rien... Ah! c'était si joli; ce

tableau! J'ai rêvé devant pendant une demi-heure. On voyait

l'Acropole, dans le fond. C'est admirable, l'Acropole; tout le

monde le dit. C'est dommage que les Anglais aient tout abîmé.

Quels sauvages, ces Anglais! J'en ai connu un, l'année dernière,

qui m'a griffée tout le milieu du dos... Est-ce que vous aimez la

peinture de Bouguereau?

-- Madame, dis-je en réprimant une grimace, je l'aime énormément.

-- Moi, j'en raffole. Bouguereau, c'est le peintre de l'âme; voilà

mon avis. Lui seul peut nous consoler de la mort de Cabanel. Je

suis bien contente que nous ayons les mêmes goûts... Bref, quand

ma tante, la soeur de ma mère, m'eut avoué dans quelle situation

elle se trouvait, la pauvre femme; quand elle m'eut dit: «Renée,

il faut me tirer de là», je n'hésitai point à lui déclarer que

j'allais tenter l'impossible. Mais, que faire? Demander de

l'argent à mon mari, il n'y fallait pas songer; d'abord, il

s'agissait d'une grosse somme; puis, il n'est pas en très bons

termes avec ma famille. Je crois devoir vous dire, Monsieur,

quelles idées me vinrent successivement...

Elle parle, elle parle! Une voix mal soutenue, fébrile, qui passe

sans transition du ton aigu aux inflexions doucereuses, incisive,

et insinuante, impatiente et cajoleuse, où l'émotion sursaute

tandis que grince l'indifférence agacée, et où semble implorer une

angoisse qui se raillerait elle-même. Quelque chose qui sautille

sans cesse sur les yeux et sur les lèvres; un rire trop fréquent

et trop sec, qui ponctue la parole rapide. Des gestes hâtivement

ébauchés, heurtés, gracieux quand même, qui disent toute la

nervosité et toute la lassitude ennuyée des filles de ce monde

artificiel, machiné, truqué, où l'argent est tout, où la vie n'est

qu'une mascarade opulente et stupide. Cette femme, une jolie

petite brune aux traits fins et aux beaux grands yeux, n'est qu'un

pantin articulé par l'énervement que cause l'éternel besoin

d'argent, mis en mouvement par le perpétuel désir de la toilette,

et agité par l'incessante inquiétude. Et je l'écoute me raconter

ses inutiles et audacieux mensonges, cette marionnette dont un

costume du matin très simple, trop simple, d'une fausse

simplicité, moule les formes, et qui s'est fait coiffer par Virot

d'une capote minuscule, naïve comme une fleur et ouvragée comme un

bijou.

-- Oui, Monsieur, oui, j'ai pensé à cela; à aller voler dans les

magasins! Croiriez-vous des choses pareilles?

-- Sans difficulté; la kleptomanie est à la mode. Vous auriez été,

Madame, en fort bonne compagnie à côté de ces grandes dames,

voleuses titrées, dont les noms figurent journellement sur les

rapports de police. Mais je pense que vous auriez eu du mal à

réaliser, par ce procédé, la grosse somme dont vous aviez besoin

pour...

-- Ah! dit-elle en faisant la moue, je crois que vous vous moquez

de moi. Ce n'est pas gentil. Vous voyez, je vous dis tout, comme à

un confesseur... Mais vous ne comprenez pas dans quel état

d'affolement nous nous trouvons quand le manque d'argent nous

harcèle.

-- Je vous demande pardon, Madame. J'admets très bien qu'une femme,

même mariée, puisse se trouver dans des passes...

-- À en faire? Oh! certainement. Mais, voyez-vous, ça ne vaut pas

le mal qu'on se donne. Il y a de bonnes occasions quelquefois, je

ne dis pas; mais elles sont rares. Quant aux liaisons sérieuses,

il n'y faut plus compter; les hommes sont devenus tellement

inconstants! Autrefois, il y avait des attachements vrais,

profonds, qui duraient toute une existence; une femme mariée

pouvait vivre, à cette époque-là. Mais aujourd'hui...

-- Aujourd'hui, la morale est en actions; l'amour aussi. Il faut

s'y faire...

-- On s'y fait trop. Et la concurrence est énorme. On n'a même plus

le mérite de l'audace, ou de l'originalité, à ne pas reculer

devant ces outrages qu'on dit les derniers, pour faire croire que

ça s'arrête là. Et il faut vivre, et s'habiller, et briller; et

rester au zénith tout le temps. Pas moyen de s'éclipser un

instant; car, quelle raison donner au monde? Son mari? Ça ne

compte plus... Ah! si l'on avait des enfants, encore! Mais on n'en

a plus. Que voulez-vous, Monsieur? On ne peut pas. Une jeune

fille, tenue dans sa famille comme elle l'est en France, veut

avoir à juste titre, lorsqu'elle se marie, quelques années de

liberté. Donc, pas la servitude des enfants. On s'arrange pour ça.

Et après, quand on voudrait en avoir, il est trop tard... Ah! vous

pouvez le demander à Ida: elle m'a vue pleurer bien des fois,

allez, quand elle me disait qu'il n'y avait pas de remède... J'ai

eu bien du chagrin, dans ce salon où nous sommes... Il est vrai

que j'y ai eu une grande joie. Vous savez sans doute comment Ida

m'a mise en rapports avec M. Canonnier. Elle a dû vous le dire?

Oui. C'était justement au moment où j'étais si tourmentée; mon

couturier, ma modiste et ma lingère s'étaient ligués contre moi,

m'obsédaient de leurs réclamations et faisaient de mon existence

un enfer, ainsi que je vous le disais tout à l'heure... Non,

non... Je voulais dire que mon oncle... ou plutôt ma tante...

Enfin, vous savez que les fournisseurs choisissent toujours ces

moments-là. Ils n'en font pas d'autres. Ils menaçaient d'aller

porter leurs notes à mon mari. Je, ne savais à quel saint me

vouer. Un Russe, qui m'avait promis monts et merveilles, m'avait

manqué de parole. Un Russe, Monsieur!... Après ça, il fallait

tirer l'échelle... Ida, à qui j'avais fait part de mes ennuis,

m'avait déjà presque décidée à... utiliser mes relations. Je

connais tant de monde, Monsieur! Des gens qui ont des fortunes

chez eux, soit à Paris, soit à la campagne, et des moindres

mouvements desquels je suis toujours instruite. Oui, Ida m'avait

presque décidée, et M. Canonnier m'a convaincue; écoutez,

Monsieur: on peut dire de lui ce qu'on veut, mais c'est un homme

supérieur. Une intelligence, un tact, une façon si originale de

voir les choses... et ce pouvoir extraordinaire de vous amener à

les envisager comme lui! Je n'aurais jamais cru, je l'avoue, qu'un

voleur pût être un aussi parfait gentleman. Il m'a fait revenir de

bien des préjugés. N'attribuez qu'à l'honneur de sa connaissance

le peu d'étonnement que j'ai eu à me trouver, en votre présence,

devant un homme aussi distingué. Je m'incline profondément.

-- Comme on voit bien, continue-t-elle, que nous vivons à une

époque de progrès! Je suis persuadée, Monsieur, que vous avez reçu

une excellente éducation. Je suis discrète et n'aime pas à poser

de questions, mais quelque chose me dit que vous sortez de

Polytechnique; il me semble vous voir avec un chapeau à cornes et

l'épée au côté. Et dire que vous avez peut-être une pince-

monseigneur dans votre poche! C'est à faire trembler... Mais votre

profession est tellement romanesque! Comme elle me plairait, si

j'étais homme! Vous devez avoir eu des tas d'aventures? Racontez-

m'en une, je vous en prie. J'adore ça.

-- J'en suis désolé, Madame, mais je ne saurais trouver dans

l'histoire de mon existence aucun épisode d'un intérêt captivant.

Les événements dont j'ai été le témoin ou l'acteur sont plutôt

sombres que pittoresques. Si je vous en misais le récit, vous

auriez certainement des cauchemars; et je ne voudrais pour rien au

monde vous faire passer une mauvaise nuit.

-- Je prends note de vos intentions, répond Renée en souriant. Mais

vous ne me surprenez pas; les voleurs sont la modestie même.

M. Canonnier était comme vous; il n'a jamais rien voulu me

raconter. À part ça, il était charmant. Il se montrait plein de

reconnaissance pour les renseignements que je lui fournissais; il

est vrai que mes tuyaux sont toujours excellents. Il me donnait 50

pour cent sur le produit des opérations. Ce n'est peut-être pas

énorme; mais il paraît que c'est le prix.

-- Non, Madame, dis-je froidement, car je me souviens des

avertissements que m'a donnés Ida. Non, Madame, ce n'est pas le

prix. Le prix est 33 pour cent. Aucun voleur sérieux ne vous

proposera davantage. Je m'étonne même que Canonnier ait pu vous

offrir ce que vous dites, car je sais qu'il se faisait un point

d'honneur de ne jamais dépasser le chiffre que je vous cite. Vos

souvenirs, sans doute, doivent mal vous servir.

-- C'est bien possible, murmure-t-elle avec une petite grimace.

C'est déjà si lointain et j'ai si peu de tête! je croyais bien,

pourtant... Vous dites 33. C'est si peu!... Moi, je disais 50. Eh!

bien, coupons la poire en deux, ou à peu près. Donnez-moi 45 pour

cent.

-- Je regrette infiniment de ne pouvoir le faire. Madame. Mais je

ne puis vous donner ni 40, ni même 35 pour cent. Le tiers du

produit, mais pas plus.

-- Hélas! dit Renée, vous êtes impitoyable. Si vous saviez combien

j'ai besoin d'argent! La vie est si chère! La toilette nous ruine,

et les hommes sont tellement difficiles... Ils ne se rendent pas

compte... Je serais honteuse de vous dire ce que mon mari me donne

tous les mois; c'est misérable... Et les autres!... Et ils veulent

avoir des femmes soignées, bien habillées, avec des dessous

savants, fleurs et bonbons... Je me suis à peine vêtue pour venir

ici, Monsieur; un costume de trottin, qui ne vaut pas vingt-cinq

louis; mais les dessous, c'est obligatoire. Et, tenez...

À deux mains, d'un geste habile et charmant, elle a relevé sa

jupe; et des vagues de soie, frangées d'une mousse de dentelles,

viennent déferler sur ses jambes fines. Ah! la délicieuse

poupée!...

Attention! Pas de bêtises -- ou les 33 pour cent vont augmenter.

-- Vous avez vu? Élégant, n'est-ce pas? Mais si je vous disais ce

que ça coûte...

Elle s'est levée, tapote sa robe à petits coups, baissant ses yeux

noirs que, brusquement, elle darde audacieusement dans les miens.

-- Alors, toujours 33? Toujours? Oui?... Et on dit, dans les

romans, que les voleurs sont généreux!... Mais, soit; commençons

sur ce pied-là; nous verrons après. Nous serons bons amis, j'en

suis sûre. Nous ferons passer toutes nos communications par Ida,

n'est-ce pas? J'ai toute confiance en vous et je suis convaincue

que vous ne me compromettrez jamais. D'ailleurs, Ida m'en a

assurée. C'est tellement affreux, voyez-vous, d'être compromise!

Je risquerais tout pour éviter ça... Il y a un coup à faire à

Paris, actuellement, et deux villas à dévaliser aux environs, vers

la fin du mois; je reviendrai après-demain pour vous donner les

indications. Ah! l'argent; l'argent! Il me faut cinquante mille

francs avant trois mois... Il me les faut absolument... Penser que

je paye mes dettes avec l'argent des autres!

-- C'est la vie. Et penser que les autres en font sans doute autant

de leur côté...

-- C'est la vie. Mais vous allez me prendre pour une abominable

égoïste; ce que je dis est horrible...

-- C'est très humain. L'exploitation est universelle et réciproque;

et croyez-bien, chère Madame, que si je pouvais vous offrir

décemment moins de 33 pour cent...

-- C'est très inhumain!

Elle me tend la main, et sort avec un petit salut charmant, un

grand frou-frou, laissant comme un sillage de grâce derrière elle

-- très jolie, très crâne. Ah! les femmes.! Les hardies, les fières

voleuses! Voleuses de tout ce qu'on veut, et de tout ce qu'on ne

voudrait pas. Elles en ont un fameux mépris des règles, et des

morales, et des lois, et des conventions, quand leur chair les

brûle, quand l'amour de leur beauté les tenaille, quand leurs

passions sont en jeu...

-- Eh! bien, me demande Ida qui est venue me rejoindre, qu'en

penses-tu, de la petite femme? Gentille, hein? Mais quelle

inconscience!... Ah! mon cher, elle n'est pas la seule. Et le luxe

de leurs toilettes, qui leur fait perdre la tête, la tourne aussi

à bien d'autres. Il n'y a plus que l'argent aujourd'hui, et il

donne la fièvre à tout le monde; si les femmes sont folles, les

hommes ont besoin d'une douche. C'est à se demander où nous

allons.

-- Au tonnerre de Dieu, dis-je, si ça peut signifier quelque chose;

et pas ailleurs. Je ne vois point pourquoi nous n'aurions pas la

fin que nous méritons, nous, les Barbares de la Décadence.

-- C'était l'avis de Canonnier; il disait aussi que la couturière,

la lingère et la modiste sont d'excellents agents de révolution,

et que les masses se démoralisent plus facilement par les chiffons

et la parfumerie que par les écrits incendiaires et les explosions

de dynamite.

-- C'est une opinion. En attendant, car il faut bien vivre,

j'espère que la petite femme n'oubliera pas de venir nous voir

après-demain.

-- Elle! dit Ida en riant, elle viendrait plutôt sur la tête... Tu

ne sais pas ce que c'est qu'une femme qui a besoin d'argent et qui

a découvert le moyen d'en avoir. Tu peux être assuré qu'elle

prendra toutes les mesures nécessaires pour te rendre la besogne

facile, car elle a plus d'intérêt que toi-même à ce que tu ne sois

pas pincé; que deviendrait-elle, la malheureuse, si elle n'avait

plus personne sous la main pour forcer les tiroirs de ses amis et

connaissances? Sois tranquille, les indications qu'elle te donnera

seront excellentes.

Elles l'ont été, en effet. Le coup à faire à Paris était d'une

simplicité enfantine; ce n'a été qu'un jeu pour moi; le métier

commence à m'entrer dans les doigts, comme on dit. Quant aux deux

villas, Roger-la-Honte ayant amené à mon aide trois camarades de

forte encolure, nous avons eu le plaisir d'opérer leur

déménagement complet en moins de temps qu'il n'en aurait fallu à

Bailly. «Je suis capitonné.» Et je suis très content, aussi, que

ces trois expéditions m'aient permis de placer entre les petites

mains de Renée les cinquante mille francs qu'elle désirait, et

même un peu davantage.

-- Vous voyez, lui ai-je dit en lui remettant la somme, que ce

n'est pas seulement la vertu, à présent, qui est récompensée.

-- Naturellement, m'a-t-elle répondu; les temps sont changés,

heureusement. Autrefois, les mauvais offices que je rends à mes

amis ne m'auraient rapporté que trente deniers. Cela tient sans

doute à ce que le cas était beaucoup moins fréquent alors

qu'aujourd'hui. J'entendais dire à mon mari, l'autre jour, que les

prix, comme les liquides, tendent vers leur niveau, il est très

fort en économie politique.

Ah! la petite poupée... Je donnerais bien quelque chose pour

pouvoir assister à ses triomphes mondains, pour la voir faire la

belle, parée et pomponnée comme une princesse de féerie,

gracieuse, légère et narquoise comme un jeune oiseau et lissant

ses plumes volées au milieu de ses pareilles, peut-être, ou de ses

victimes...

Souhaits ridicules, désirs dangereux, ils passent rapidement, par

bonheur, car des idées semblables sont malsaines pour un voleur,

ainsi que le disait très justement Ida; ce n'est pas la peine de

commencer par être fripon pour devenir dupe. Quand on travaille,

ma mère me l'a appris jadis, on ne songe point à mal faire; et le

travail ne me manque pas. Si j'ai de bons renseignements, Roger-

la-Honte en a aussi de son côté; et le hasard ne nous sert pas

mal. J'inclinerais à croire que la Providence néglige souvent les

ivrognes pour s'occuper des voleurs. Il est vrai qu'il ne faut pas

se ménager; mais, en se donnant le mal nécessaire, on arrive à des

résultats. Aide-toi, le ciel t'aidera. Il faut s'aider en diverses

langues et sous des cieux différents; passer de Belgique en

Suisse, d'Allemagne en Hollande et d'Angleterre en France. Le vol

doit être international, ou ne pas être. Il y a longtemps que

Henri Heine l'a dit: Il n'y a plus en Europe des nations, mais

seulement des partis. Nous faisons tous nos efforts pour donner

raison à Henri Heine; et nous avons pris le parti de vivre sur le

commun. Je suis -- pour employer, en la modifiant un peu, une

expression de Talleyrand -- je suis un déloyal Européen.

«Pourtant, me dis-je quelquefois à moi-même, pourtant, mon

gaillard, si tu n'avais pas eu un petit capital pour commencer tes

opérations, pour t'insinuer dans la société des gens qui t'ont

aidé de leurs conseils et de leur exemple, où en serais-tu à

l'heure qu'il est?» Question grave dont la réponse, si je voulais

la donner, serait fort probablement une glorification du capital --

qui pourrait se transformer rapidement, par un simple artifice de

rhétorique, en une condamnation formelle. -- Mais je ne me donne

guère de réponse. Je me réjouis seulement de n'avoir pas été

réduit, pour vivre, à me livrer à des soustractions infimes, à

donner un pendant à la lamentable histoire de Claude Gueux. Je

n'ai jamais volé mon pain -- dans le sens strict du mot -- et me

voici propriétaire, ou peu s'en faut.

J'ai acquis en effet, par un long bail, la possession d'une

gentille petite maison, dans un quartier tranquille de Londres. La

vie que j'avais menée jusque-là ne me convenait pas beaucoup;

hôtels, boarding-houses, clubs, etc., ne me plaisaient qu'à

moitié. Et la société de mes confrères, bien que fort agréable

quand l'ouvrage donne, m'inspirait un certain ennui, par les temps

de chômage. Je suis certainement bien loin d'en penser du mal;

mais, au risque de détruire maintes illusions, je dois le dire

avec franchise, quoique avec peine: les vices des canailles ne

valent pas mieux que ceux des honnêtes gens.

C'est une circonstance assez singulière qui m'a conduit à louer

cette petite maison. Je passais un soir, vers minuit, dans une rue

déserte, lorsque j'aperçus une forme noire accroupie sur les

marches d'un bâtiment; quelque pauvre vieille femme, sans argent

et sans gîte, qui s'était résignée à passer là sa nuit. Le

spectacle n'est pas rare, à Londres. Mais, ce soir-là, il pleuvait

à verse, le temps était affreux; et la forme noire était

lamentable, avec le piteux lambeau de châle qui tremblotait sur

les épaules maigres, avec le grand chapeau détrempé par la pluie

et dont les plumes ébarbées et pendantes donnaient l'idée des

queues d'une famille de rats plongée dans l'affliction. J'offris

quelque argent à la pauvresse; elle grelottait et sa figure hâve

faisait mal à voir. Je l'emmenai jusqu'à l'un de ces palais du

gin, au bout de la rue, qui flamboient comme des phares perfides

de naufrageurs au milieu de la noirceur de la misère; je lui fis

servir une boisson chaude. Elle me raconta sa vie. Elle n'avait

guère plus de quarante-cinq ans, bien qu'elle en parût soixante au

moins. Elle avait été bien élevée, savait le français et

l'allemand, et avait été plusieurs années institutrice dans une

famille noble, qu'elle avait quittée pour se marier. Son mari

l'avait abandonnée après dix ans d'une existence qui avait été

pour elle un martyre; et elle avait été obligée de se placer comme

housekeeper, et même comme servante, afin d'élever l'enfant qu'il

lui avait laissé. Cet enfant, qu'une maison de commerce avait

employé dès sa sortie de l'école, avait mal tourné, vers l'âge de

dix-huit ans, au moment où l'augmentation de son salaire lui

aurait permis d'adoucir le sort de sa mère; il avait commis un

faux et avait quitté l'Angleterre avec le produit de son

escroquerie. Annie -- c'est le nom de la pauvresse -- était à cette

époque en service chez un clergyman réputé pour son ardeur

philanthropique. Ce vénérable ecclésiastique, en apprenant par les

journaux ce qui s'était passé, mit Annie à la porte de chez lui.

Il fit plus. Dieu poursuivant l'iniquité des pères sur les enfants

jusqu'à la troisième et quatrième génération, il pensa que

l'homme, créé à son image, ne pouvait pas faire moins que de

poursuivre le crime du fils sur la mère jusqu'à ce qu'elle eût

rendu l'âme dont elle faisait un aussi triste usage. Il lui refusa

donc un certificat et, avec cette ténacité courageuse particulière

aux gens vertueux, se mit à épier les démarches de la malheureuse

à la recherche d'une situation, et l'empêcha d'en obtenir une.

Elle avait donc été obligée de vivre comme elle avait pu --

misérablement, à tous les points de vue.

-- Et votre fils, demandai-je, vous n'en avez plus eu de nouvelles?

-- Si, répondit-elle en baissant la tête; ce malheureux garçon a

continué à se mal conduire en France, où il était parti. Il a été

condamné, il y a dix-huit mois, à plusieurs années de prison...

Ah! Monsieur, je suis si malheureuse de ne pouvoir rien lui

envoyer!... Je voudrais être morte...

-- Tenez, dis-je, voici encore un peu d'argent. Soyez ici après-

demain, à. dix heures, et peut-être trouverai-je moyen de vous

donner une occupation, bien que vous n'ayez pas de certificat. Ne

vous désolez pas, ma brave femme. Et si votre clergyman vient me

mettre en garde contre votre manque de respectabilité, comme il en

a l'habitude, je lui offrirai un lavement de vitriol, pour le

mettre à son aise.

C'est donc Annie qui a la charge de la maison que mon aventure

avec elle m'a donné l'idée de louer. Elle ne boit pas plus qu'un

dixième d'Anglaise; elle fait de la pâtisserie comme une

Allemande; elle est économe comme une Française; et dévouée comme

un terre-neuve. Je l'ai stylée admirablement et je ne crains

nullement qu'elle commette une maladresse. Elle s'est pas mal

requinquée, depuis qu'elle est à mon service; ah! dame, les rides

et les stigmates que la souffrance a gravés dans la chair sont

indélébiles; mais la charpente s'est redressée, l'ossature a

repris de l'aplomb. Telle qu'elle est, débarrassée de la viande,

elle ferait un beau squelette.

Mon service n'est pas bien dur, car je suis souvent absent et je

vis en garçon -- pas en vieux garçon. -- Annie a donc du temps de

reste. Elle l'emploie, d'abord, pour envoyer au fils prisonnier,

là-bas, tout ce que permettent les règlements; puis, afin de

mettre de côté pour lui, quand il sortira de Centrale, le plus

d'argent possible. Elle découpe, sur des photographies, portraits

de grandes dames, de beautés professionnelles, les têtes admirées

du public, et les accommode adroitement à des corps de Lédas

s'abandonnant au cygne, de Dianes au bain, de Danaés sous la pluie

d'or. Elle est devenue fort habile à ces petits ouvrages, très

demandés par certaines maisons de Saint-John's Wood. Elle m'a

montré l'autre jour une princesse du sang, un peu plate

d'ordinaire, très excitante, vraiment, en Vénus Callipyge.

Si Annie a des loisirs, je n'en manque pas, moi non plus. Bien des

gens se figurent que les voleurs sont toujours occupés à voler. Il

n'y a pas d'erreur plus grossière; mais c'est toujours la vieille

histoire. «Il faut que je vous dise, écrit Bussy-Rabutin à sa

cousine, ce que M. de Turenne m'a conté avoir ouï dire au feu

prince d'Orange: que les jeunes filles croyaient que les hommes

étaient toujours en état; et que les moines croyaient que les gens

de guerre avaient toujours, à l'armée, l'épée à la main.» -- «Le

conte du prince d'Orange m'a réjouie, répond la marquise. Je

crois, ma foi, qu'il disait vrai, et que la plupart des filles se

flattent. Pour les moines, je ne pensais pas tout à fait comme

eux; mais il ne s'en fallait guère. Vous m'avez fait plaisir de me

désabuser.» J'espère, moi aussi, faire plaisir aux honnêtes gens

en leur apprenant que les voleurs n'ont pas sans cesse à la main

la fausse clef ou la lanterne sourde.

Et à quoi s'occupent-ils donc? À différentes choses, quelquefois

fort inattendues. Moi, par exemple, je m'instruis. Je m'instruis,

de la même façon que le premier bourgeois venu, en oubliant des

choses que je sais et en apprenant des choses que j'ignore. On

peut continuer comme ça longtemps. Je m'amuse, aussi, autant que

je peux. Très souvent, des demoiselles viennent me voir. Jolies?

Ailleurs, je ne sais pas; mais chez moi, elles le sont

suffisamment. Elles ont tout ce qu'elles désirent; et la femme est

toujours belle quand elle est heureuse... Et puis, Issacar avait

raison; on n'a pas à s'occuper des toilettes.

N'ai-je jamais éprouvé le dégoût de cette existence? la lassitude

de cette vie? N'ai-je jamais eu d'aspirations plus élevées? Si,

quelquefois...

Ce soir, même, je pense fort tristement à ce que des hommes d'une

moralité plus haute que la mienne pourraient appeler leur avenir,

quand Annie vient m'apporter un télégramme, «Tenez-vous prêt pour

demain.» Qu'est-ce que cela veut dire?

Cette dépêche vient de l'étranger; elle vient de France... Et je

me rappelle, tout d'un coup, un fait survenu il y a un mois

environ, que j'avais totalement oublié et dont j'aurais dû me

souvenir, pourtant.

Un soir, j'étais seul chez moi après le départ d'une petite amie

très gentille, mais dont l'accent badois commençait à me fatiguer,

une de ces blondes fades qui ont toujours l'air d'être en train de

sécher. Je lisais un roman, l'un de ces bons romans anglais,

tellement assommants, mais où le sentiment de la famille, éteint

partout ailleurs, se conserve d'une façon si curieuse; lorsque

j'entendis résonner le marteau de la porte d'entrée. Un instant

après, la voix d'Annie protestant contre l'invasion de mon

domicile parvint jusqu'à moi et un pas lourd fit craquer les

marches de l'escalier. Je me levais du divan sur lequel j'étais

étendu lorsque la porte du salon s'ouvrit à moitié; et, par

l'entrebâillement, je vis passer une tête bronzée et une main qui

faisait des gestes.

Quelle était cette main? Quelle était cette tête?

Le voleur · 第 11 / 33 题