« Le Karité est un arbre de taille moyenne offrant peu d’abr

LES VÉGÉTAUX UTILES

DE

L’AFRIQUE TROPICALE FRANÇAISE

* * * * *

Fascicule II

LES VÉGÉTAUX UTILES

DE

L’AFRIQUE TROPICALE FRANÇAISE

* * * * *

ÉTUDES SCIENTIFIQUES ET AGRONOMIQUES

PUBLIËES SOUS LE PATRONAGE DE MM.

=EDMOND PERRIER= =E. ROUME=

De l’Institut Ancien Directeur de l’Asie au

Directeur du Muséum Ministère des Colonies

d’Histoire Naturelle Gouverneur général de l’Afrique

de Paris occidentale française

PAR

=M. Aug. CHEVALIER=

Sous-Directeur du Laboratoire des Hautes-Etudes au Muséum de Paris

Chargé de missions en Afrique occidentale.

* * * * *

Fascicule II

* * * * *

SOMMAIRE :

=Le Karité, l’Argan=

et quelques autres Sapotacées à graines grasses de l’Afrique,

Par =Em. PERROT.=

* * * * *

=PARIS=

A. CHALLAMEL, ÉDITEUR, 17, RUE JACOB

* * * * *

1907

INTRODUCTION.

* * * * *

Ce deuxième fascicule de la publication intitulée « _Les Végétaux utiles

de l’Afrique tropicale française_ » que dirige notre excellent ami, M.

Auguste CHEVALIER, a été conçu sur le plan que ce dernier a lui-même

exposé dans son Introduction.

On pourra s’étonner de constater un écart de deux années entre

l’apparition de ces deux fascicules ; l’explication en est aisée. C’est

que tout d’abord les missions successives dont est chargé M. CHEVALIER

lui laissent un temps bien trop restreint pour lui permettre de mettre à

jour ses notes et de rédiger ses nombreuses observations.

En effet, de retour à peine de son long et pénible voyage d’études dans

la région du Chari et du Tchad, la confiance du Gouverneur général de

l’Afrique occidentale française lui valut de repartir quelque temps

après pour la Guinée et diverses colonies étrangères de l’ouest

africain.

Rentré en France, en mars 1906, il la quitta de nouveau au mois de

novembre dernier pour la Côte d’Ivoire où il étudie actuellement la

flore scientifique et économique encore si mal connue de la grande forêt

tropicale.

Hâtons-nous de dire toutefois que, doué de l’activité prodigieuse que

l’on sait, M. Aug. CHEVALIER a réuni tous les éléments d’une étude sur

le Cacao, portant particulièrement sur la culture à San-Thomé.

Des nouvelles récentes nous permettent de penser que cette étude nous

sera communiquée bientôt afin d’être immédiatement publiée par nos

soins.

D’autre part, M. CHEVALIER a bien voulu accepter notre collaboration

pour ce service de publication, et celle que nous présentons aujourd’hui

se rapporte à des plantes appartenant à une famille végétale des plus

importantes au point de vue économique : celle des Sapotacées, dont

quelques espèces fournissent la _Gutta_, la _Balata_ et des corps gras

connus sous les

noms de _Beurre_ ou _Graisse_ d’_Illipé_, de _Mohwra_, de _Karité_, etc.

L’une d’entre elles, _la Graisse de Karité_, joue un rôle primordial

dans l’alimentation d’un très grand nombre de peuplades de la région

soudanienne, de la Gambie au Nil ; la place occupée à l’Exposition de

Marseille par les produits du Karité témoignait de l’intérêt qui

s’attache à la connaissance approfondie de tout ce qui se rapporte à ce

végétal.

Nous avons réuni tous les documents publiés sur cette question, nous en

avons extrait avec le plus grand soin ce qui nous a paru utile, en

ajoutant nos observations scientifiques personnelles et les

renseignements botaniques inédits de M. CHEVALIER. C’est ainsi que fut

établie cette Monographie à laquelle nous avons ajouté l’étude aussi

complète que possible de l’_Arganier_, cet arbre si curieux par sa

localisation géographique au Maroc, et qui fournit dans sa région de

croissance, où ne saurait végéter l’Olivier, une huile comestible très

estimée.

Cette question de l’Argan n’est évidemment point sans intérêt pour la

France, à cette époque où notre pénétration économique se fait au Maroc,

vers le sud par la Mauritanie, et à l’est par l’Algérie. L’Arganier ne

saurait-il donc étendre son aire de dispersion et rendre quelques

services à ces contrées dont la mise en valeur paraît plutôt difficile ?

Enfin, par une série d’études incomplètes, nous avons montré combien

nombreuses étaient les graines grasses africaines de la famille des

Sapotacées, surtout dans la zone équatoriale ; plusieurs fois elles sont

apparues sur nos marchés et nul ne saurait dire si l’une d’entre elles

ne recevra pas quelque jour d’application directe dans notre industrie.

Nous ajouterons en terminant que la série de ces études monographiques

ne sera point interrompue et qu’il apparaîtra successivement, après le

Cacao de CHEVALIER, celles qui se rapportent aux Palmiers à Huile, aux

Colatiers, etc.

Em. PERROT,

Docteur ès-sciences,

Professeur à l’Ecole supérieure de Pharmacie

de Paris.

Paris, le 1er Mars 1907.

* * * * *

LES VÉGÉTAUX UTILES

DE

L’AFRIQUE TROPICALE FRANÇAISE

* * * * *

PREMIÈRE PARTIE.

* * * * *

Généralités sur les Sapotacées.

* * * * *

Le =Karité=, dont l’étude approfondie fait le principal objet de ce

fascicule, est un arbre de la famille des Sapotacées, l’une des plus

intéressantes du règne végétal en n’envisageant que les produits qu’elle

est susceptible de fournir à l’alimentation et surtout à l’industrie.

Divers arbres de cette famille appartenant aux genres _Palaquium_,

_Payena_ (et particulièrement le _P. Gutta_ (Hook.) Burck., renferment

une émulsion lactescente de laquelle on extrait cette substance de toute

première nécessité dans les industries de l’électricité et que rien n’a

pu remplacer jusqu’alors : la =Gutta-percha=.

On a retiré également d’un arbre voisin le _Mimusops Schimperi_, une

autre substance très connue, ayant des applications industrielles

différentes : la =Balata=. Il y a lieu de croire que le latex de

plusieurs espèces de cette famille présente des caractères laissant

pressentir des utilisations nombreuses et variées.

En outre, beaucoup de fruits de Sapotacées sont comestibles et réputés

dans leurs pays d’origine, mais ce qui nous intéresse au premier chef

dans cette étude, c’est la teneur en corps gras des graines de beaucoup

de ces végétaux dont un tout petit nombre a été vraiment étudié

jusqu’alors et encore bien superficiellement, comme on le verra dans la

suite.

Rappelons rapidement tout d’abord les caractères botaniques des plantes

de cette famille.

Les Sapotacées, qui croissent dans les régions tropicales et

subtropicales des deux continents, sont des végétaux ligneux qui se

distinguent de suite de ceux qui appartiennent aux familles voisines

(_Ebénacées, Symplocacées, Styracacées_) par la présence dans leurs

tissus, de vaisseaux remplis d’une émulsion laiteuse (laticifères

articulés), abondants particulièrement dans l’écorce et la moelle de

leurs tiges.

Ce sont la plupart du temps des arbres, à feuilles isolées simples,

penninerviées, avec des fleurs régulières dans lesquelles le calice et

la corolle sont souvent dédoublés, le premier, persistant après la

floraison. Les pétales sont également assez souvent pourvus

d’appendices. Les étamines, sur deux ou 3 rangées, sont parfois réduites

et stériles dans le verticille externe, et les anthères s’ouvrent en

dehors. L’ovaire est pluriloculaire avec un ovule dressé par loge.

Le fruit est d’ordinaire une baie avec de peu nombreuses graines,

réduites souvent à l’unité et à tégument dur.

Cette enveloppe externe de la graine provient, croyons-nous, de la zone

interne du péricarpe qui est très scléreux. Le tégument réel de la

graine est au contraire réduit à une mince membrane papyracée.

L’albumen entoure l’embryon et il est huileux ; notons toutefois qu’il

peut manquer.

ENGLER, le savant monographe de cette famille, dont bon nombre d’espèces

nouvelles furent également décrites par PIERRE[1], le regretté botaniste

français mort récemment, range toutes les plantes de la famille en deux

sections[2] :

I. =PALAQUIÉES=, se subdivisant en : 1o =Illipinées= avec les genres

_Palaquium_, _Illipe_, _Isonandra_, _Payena_, etc. ; 2o

=Sideroxylinées= avec les _Argania_, _Sideroxylon_, _Lucuma_,

_Bumelia_, etc. ; 3e =Chrysophillinées= avec les _Chrysophyllum_,

_Cryptogyne_, etc. ; 4o =Achradotypinées=.

II. =MIMUSOPÉES= avec les genres _Mimusops_ et _Northea_.

Les Sapotacées sont ainsi réunies en une quarantaine de genres et

comprennent plus de 400 espèces.

_Sapotacées à graines renfermant une matière grasse utilisée ou signalée

sur les marchés._

La plus utilisée, en Europe, des graines grasses de cette famille est le

=Mohwrah= ou =Mahwrah=[3] (_Illipe latifolia_ (Roxb.) Engler = _Bassia

latifolia_ Roxb. = _B. villosa_ Wall.), dont l’huile sert en

savonnerie ; vient ensuite l’_Illipe Malabrorum_ König (_Bassia

longifolia_ L.) dont la matière grasse concrète est connue sous le nom

de =Beurre d’Illipé=.

Tous deux sont indigènes dans la région indo-malaise.

De l’_Illipe butyracea_ (Roxb.) Engler, on retire de même un beurre

végétale, alimentaire dans son pays d’origine.

Les graines de l’_Achras Sapota_ L. ont été également signalées comme

pouvant fournir une matière grasse industrielle ; de même PIERRE a

décrit les graines de _Mimusops Djave_ (de Lanessan) Engler et _Mimusops

obovata_ (Pierre) Engler, connues au Gabon sous les noms de NDJAVE et

MOABI. Enfin, HEIM a parlé récemment de deux autres graines appartenant

sans doute au genre _Sideroxylon_ (_Pachystela_ Pierre), section

_Bakerisideroxylon_ Engler[4] utilisées de même au Gabon.

Le nombre de ces semences utilisables sera certainement augmenté au fur

et à mesure que l’inventaire économique de nos colonies s’établira ;

ajoutons toutefois un mot concernant l’=Argan=, cette huile du Maroc

très localisée géographiquement, dont l’exportation est interdite et qui

sur place est l’objet d’un trafic considérable. L’huile d’Argan serait

au premier rang des huiles comestibles, et remplacerait au Maroc,

l’huile d’olive dans la consommation journalière.

En résumé, les plantes connues fournissant des corps gras plus ou moins

intéressants et appartenant à la famille des Sapotacées, sont :

_Illipe (Bassia) latifolia_ : =Mohwrah=, Indo-Malaisie.

_Illipe (Bassia) malabrorum_ : =Illipé=, —

_Illipe (Bassia) butyracea_ : =Ghé= ou =Ghee=, =Fulva=, Indo-Malaisie.

_Butyrospermum (Bassia) Parkii_ : =Karité=, Afrique (zone soudanienne).

_Argania Sideroxylon_ : =Argan=, Maroc.

_Mimusops Djave_ (_Tieghemella africana_) : =Ndjave=, =Ouréré=, Gabon.

_Tiegh. Jollyana_ (_Baillonella toxisperma_) : =Noumgou=, Gabon. Cette

espèce est sans doute identique à la précédente.

_Mimusops (Baillonella) obovata_ : =Moabi=, Gabon.

_Tieghemella ? Heckelii_ : =Makerou=, Côte-d’Ivoire.

_Mimusops_ sp ! Gabon.

_Diploknema sebifera_ P. : Minjag-tangkawang, Bornéo.

De toutes ces espèces, l’une des plus importantes, au moins pour

l’avenir, est le =Karité= qui fournit une matière grasse alimentaire,

concrète à la température des régions tropicales et qui fait l’objet

d’un commerce local très actif.

Le chiffre d’exportation en Europe, à peine sensible il y a quelques

années s’élève rapidement et il y a lieu de croire à un trafic sérieux

d’ici peu.

Cet arbre étant très répandu dans toute la zone soudanienne de nos

possessions de l’ouest et du centre de l’Afrique, nous avons cru devoir

entreprendre l’étude monographique qui va suivre, dans laquelle on

trouvera l’ensemble de nos connaissances, tant au point de vue

scientifique qu’au point de vue purement économique.

Nous la ferons suivre d’un essai sur l’Argan et les autres graines

grasses africaines de la même famille encore à peine connues.

Ajoutons que le produit coagulé du latex du Karité et d’une ou deux

autres espèces a été signalé comme susceptible de devenir un succédané

de la véritable gutta ; nous verrons par la suite ce qu’il faut en

penser.

* * * * *

[Note 1 : PIERRE. — Notes botaniques, Sapotacées. Klincksieck, Paris,

1890.]

[Note 2 : ENGLER et PRANTL. — Die natürlichen Pflanzenf., IV-s., p. 131

et Nachträge zum II-IV T., p. 271.]

[Note 3 : Voir pour l’étude de la graisse et du Tourteau, COLLIN et

PERROT, _Les résidus industriels_, Paris, 1904, 1 vol. in-8o, 295 pp.

avec 93 fig. dans le texte.]

[Note 4 : Nachträge, IV-1 (nat. Pflanzenf.), p. 276.]

DEUXIÈME PARTIE.

* * * * *

=Le Karité= (_Butyrospermum Parkii_ Kotschy).

* * * * *

CHAPITRE PREMIER

* * * * *

Historique.

* * * * *

=NOMS INDIGÈNES= : =Sé= ou =Cé= chez les Malinkés, les Bambaras ; =Kadé=

ou =Kadena= chez les Haoussas ; =Tasso= dans l’Adamaoua ; =Karé= ou

=Karité= chez les Sarracolès, Wolofs et Toucouleurs ; =Karredié=

(Foulbés) ; =Blankaidié= (Sonraïs) ; =Lontingué= (Senoufos) ; =Da=

(Tousans) ; =Iéré= (Bobofing) ; =Bercona= (Banda) ; =Kedempo= (chez les

Kratschi au Togo) ; =Krankou= (Achantis), =Goumbou= (Kong), etc.,

=Shea=, Shee, =Sheabutter= (chez les Allemands et les Anglais).

Au fur et à mesure que se fait chaque jour plus aisée la pénétration du

continent noir, par l’amélioration des voies navigables et par la

construction méthodique de routes et de chemins de fer, des questions

économiques nouvelles surgissent dont la solution intéresse au plus haut

degré nos colonies africaines.

Parmi les matières premières d’origine végétale qui nous sont signalées

dépuis longtemps comme susceptibles d’un certain développement

commercial en Europe, il faut citer la =Graisse de Karité=[5], ce corps

gras végétal concret est extrait des semences de l’arbre du même nom,

plante de la famille des Sapotacées, dénommée d’abord _Vitellaria

paradoxa_ par GAERTNER qui n’eut à sa disposition que des graines, puis

_Bassia Parkii_ par G. DON et classée plus tard par KOTSCHY dans le

genre nouveau _Butyrospermum_.

Les récentes Expositions ont attiré tout particulièrement l’attention

des industriels sur ce produit et l’extension de son utilisation nous

semble très proche. Notre colonie du Dahomey et la région de Hte-Gambie

et du Niger sont le plus intéressées à la vulgarisation de ce produit,

dont nous allons établir une monographie aussi complète que possible.

La première mention que nous ayons pu retrouver concernant la matière

grasse alimentaire du Karité, se trouve dans LÉON L’AFRICAIN, mais il

faut s’adresser, pour trouver une véritable description, au Père

LABAT[6], qui, dans sa relation du voyage du sieur BRUE, s’exprime

ainsi :

Les marchands marabous donnèrent au sieur BRUE entre autres choses

« plusieurs calebasses remplies d’une certaine graisse un peu moins

blanche que le suif de mouton et à peu près de la même consistance. Ils

l’appellent =Bataula= dans le pays. Les nègres du bas de la Rivière le

nomment =Bambouc Toulou= c’est-à-dire, Beurre de Bambouc, parce qu’il

leur en vient de cette province. Ce Bambouc Toulou est excellent ; on

prétend cependant que celui qui vient de la province Guiaoza à 320

lieues à l’est de Galam et sur le Niger est encore meilleur.

« L’arbre qui porte le fruit dont on tire cette graisse est assez grand,

ses feuilles sont petites, rudes et en quantité ; quand on les froisse

dans les mains, elles rendent une liqueur onctueuse[7] ; le tronc de

l’arbre incisé en rend aussi mais en petite quantité ; je n’en sçaurais

dire davantage, parce que ces marabous sont plus curieux d’apporter le

beurre que de faire la description de l’arbre qui le produit.

« Le fruit est rond, de la grosseur d’une noix verte entière. Il est

couvert d’une pellicule grise assez mince, sèche, cassante, peu

adhérente à la chair qui le couvre. Lorsqu’on l’en a dépouillé, on

trouve une chair blanche tirant tant soit peu sur le rouge, aussi ferme

que celle d’un marron d’Inde, onctueux et d’une odeur de vert

aromatique, qui renferme un noyau de la grosseur d’une noix muscade dont

la coque est fort dure et pleine d’une substance blanche et d’un goût de

noisette. Les nègres rompent ce noyau sous la dent et en trouvent

l’amande excellente.

« Quant à la chair qui est entre le noyau et l’écorce, après qu’elle est

concassée ou pilée grossièrement, on la met dans de l’eau chaude et on

recueille la graisse qui vient au-dessus.

« Les nègres se servent de cette graisse comme nous nous servons du

beurre ou du saindoux en France, ils la mettent dans leurs pois et

souvent la mangent toute seule. Les blancs, qui en ont mangé sur du pain

ou qui en ont fait des sausses, n’y trouvent de différence avec le

saindoux qu’une légère pointe de vert qui n’est point désagréable et à

laquelle on est bientôt accoutumé. Il est même très probable que l’usage

de cette graisse serait fort sain.

« Mais on l’employe plus ordinairement et avec un succès merveilleux

plus prompt et plus sûr encore que l’huile de Palme à la guérison des

rhumatismes, des douleurs froides, des débilités ou engourdissements de

nerfs et autres maux de cette nature.

« Il suffit d’en frotter les parties affligées devant le feu afin de

faire pénétrer la graisse aussi avant qu’il est possible et puis la

couvrir d’un papier brouillard avec un linge doux et bien chaud par

dessus. Les chirurgiens français se sont avisez d’y mêler de l’esprit de

vin ou de l’eau-de-vie. Les nègres prétendent qu’il vaut mieux boire

l’eau-de-vie, que de l’employer à cet usage. Ceux qui auront besoin de

ce remède et qui s’en voudront servir pourront éprouver laquelle des

deux manières est la meilleure ».

L’arbre qui produit cette graisse de Karité fut rencontré pour la

première fois par le célèbre voyageur MUNGO PARK, le 23 juillet 1796 à

Kabba, entre Segou et Sansanding, dans le Haut Sénégal, où il est encore

commun de nos jours. Il vit les indigènes occupés[8] « à la récolte des

fruits de l’arbre « =Shea= » avec lequel ils préparent le beurre végétal

mentionné. Les arbres poussent en grande abondance dans toute cette

partie du Bambara. Ils ne sont pas plantés par les indigènes, mais

croissent naturellement dans les bois et dans les terres défrichées pour

la culture où tous les arbres sont coupés sauf le =Shea=.

« L’arbre lui-même ressemble beaucoup au chêne américain et le fruit

dont le beurre est préparé par ébullition de l’amande préalablement

séchée au soleil qui a quelquefois l’apparence d’une olive d’Espagne.

« L’amande est enveloppée dans une pulpe douceâtre sous une écorce verte

et mince ; le beurre a l’avantage de se conserver toute l’année sans

sel ; il est blanchâtre, ferme et, à mon goût, d’une saveur exquise,

plus exquise que les meilleurs beurres que j’aie jamais goûté de lait de

vache.

« La préparation de ces produits semble être un des premiers objets de

l’industrie de cette peuplade et des états avoisinants et il constitue

un important article du commerce intérieur ».

D’après ses caractères, MUNGO PARK rapporte l’arbre à la famille des

Sapotilliers.

Plus tard BARTH[9] rencontra également le Karité pendant une grande

partie de ses explorations. Abondant chez les Haoussas, il dit dans la

partie de son voyage vers l’Adamaoua (p. 174) :

« Le =tasso=, dont nous sucions la pulpe comme rafraîchissement, est le

fruit de l’arbre à beurre (_Bassia Parkii_), nommé =Kadena= dans le

Haoussa ; il consiste presque exclusivement en une grosse amande de la

grosseur et de la nuance d’une chataigne ; la verte enveloppe en est

garnie d’une très mince couche de pulpe jaunâtre, dont le goût est des

plus savoureux. Les Marghi en tirent en grande quantité un beurre

végétal dont ils se servent comme assaisonnement de leurs mets et même

comme médicament. Ce fut là que je revis pour la première fois cet arbre

qui avait disparu depuis le Haoussaoua ».

Un peu plus loin il rencontra encore le Kadena près de la chaîne des

Wandara ou Mandara ; dans le district de Kofa, les naturels font

également beaucoup de beurre végétal. Il se fait rare à l’extrême

frontière de l’Adamaoua, et BARTH pense que l’arbre à beurre ne doit pas

descendre au-dessous du 9e degré vers le sud. Le Baghirmi et le Bornou

oriental en sont dépourvus.

En revanche, vers le nord-ouest, il est abondant chez les Foulbés

(Foulahs), les Gandos, de même dans le royaume de Macina jusque chez les

Sonraï (t. III, p. 243).

Il faut arriver maintenant à J. SCHWEINFURTH pour continuer notre

enquête, non que la littérature scientifique soit muette sur le Karité,

mais il s’agit d’études spéciales faites en Europe sur le beurre de

Karité, et nous en reparlerons au chapitre spécialement réservé à cette

matière.

Au pays des Diours (Haut-Nil), SCHWEINFURTH[10] établissant des

comparaisons entre les essences forestières de ce district et celles de

notre pays dit :

« A première vue quelques-uns des arbres de cette région ressemblent

beaucoup à nos chênes, comme le _Terminalia_, le _Bassia_ ou

_Butyrospermum_. Le fruit de ce dernier consiste en une sorte de noix

globuleuse ayant un peu l’aspect d’un marron d’Inde, mais de la grosseur

d’un abricot de belle taille et enveloppé d’un brou charnu de couleur

verte.

« Cette enveloppe qu’on laisse blettir, ainsi que nous faisons des

nèfles et qui devient mangeable, est considérée comme l’un des fruits

principaux du pays.

« On extrait de l’amande du _Bassia_ une huile qui, sous le nom de

=Beurre de Galam=, joue un certain rôle dans le commerce de la Gambie.

Sa saveur en est désagréable ; sa propriété la plus précieuse est de

prendre la consistance du suif à la température de 25°. L’arbre en lui-

même est très beau, son écorce rugueuse, tendu régulièrement de façon à

présenter des polygones, ajoute à sa ressemblance avec le chêne ».

SCHWEINFURTH a rencontré abondamment cette essence dans le pays des

Dinkas, des Bongos, des Niams-Niams.

En 1876, CORRE[11] déclare que le Karité ne se rencontre pas au Rio-

Nunez, mais se montre seulement à plus de vingt journées de marche au

delà du territoire du cercle en plein Fouta.

« Il pourrait bien se faire, ajoute-t-il, qu’il fut aussi moins commun

qu’on ne le pense généralement, car ce pays reçoit ce beurre du Fouta.

Il règne d’ailleurs, au sujet du Beurre de Galam, une erreur singulière

et depuis longtemps trop accréditée par les livres les plus classiques.

« Or, des renseignements très sérieux et très dignes de foi m’ont appris

que l’on devait distinguer dans le beurre dit =de Galam= et de toute la

Sénégambie :

« 1o Un _beurre végétal_, désignés par les Wolofs, sous le nom de

=Karité=, comme tous les autres beurres végétaux. Ce beurre n’est pas

préparé en grande quantité et n’est qu’exceptionnellement l’objet d’un

commerce assez limité ; il vient du Fouta, sous forme de pains

recouverts de feuilles.

« 2o Un _beurre animal_, préparé dans le pays de Galam mais surtout

importé dans ce pays : en outre, par les Maures, en pots de terre, par

les Foulahs. Ce beurre est l’objet d’un commerce assez considérable, non

seulement dans la Sénégambie où les Wolofs le connaissent sous le nom de

=diou=, mais encore au Rio-Nunez, où les caravanes du Fouta l’apportent

dans des vases d’argile cuite, d’une contenance de plusieurs livres. On

l’obtient par baratage du lait de vache, puis on le fait fondre sans y

ajouter aucun ingrédient. Ce beurre a la consistance, l’aspect grenu,

fin, l’onctuosité, le goût délicat de notre graisse d’oie, une couleur

un peu jaunâtre, l’odeur butyracée fraîche ; il rancit très

difficilement et peut se conserver longtemps dans des bouteilles bien

bouchés, sans perdre aucune de ses qualités.

« L’unique graine du Karité que j’ai pu me procurer présentait les

caractères suivants : volume d’un œuf de pigeon, forme subglobuleuse ;

épiderme dur et corné, d’un brun-sienne assez foncé, brillant et lisse ;

sur la face qui correspondait au trophosperme, moins convexe que le

reste de la graine, large cicatrice ovale d’un brun mat foncé,

légèrement rugueuse, offrant à sa partie supérieure les restes du

trousseau fibro-vasculaire d’attache : au-dessus de ce dernier,

l’épisperme forme un petit apicule latéralement dirigé.

« Le beurre est retiré de l’amande par expression ».

BAUCHER[12], pharmacien de la marine en 1883, publie une étude très

sérieuse sur ce produit de l’arbre à beurre « qui est attribué par les

uns au _Lucuma paradoxa_ et par d’autres au _Bassia Parkii_, du nom du

célèbre explorateur MUNGO PARK qui, le premier, atteignit la vallée du

Niger vers la fin du siècle dernier.

« Le Karité est un arbre de taille moyenne offrant peu d’abri. Il est

assez semblable, par le port et l’aspect, au chêne d’Amérique.

Après avoir rappelé que dans le Haut Dahomey le climat est à peu près

celui du Soudan avec deux saisons et non quatre : saison sèche de

novembre à mai, hivernage juin-octobre, M. FRANÇOIS[13] s’exprime

ainsi : « Les arbres « =Karité= » qui poussent à l’état sauvage dans la

brousse atteignent quelquefois 10 mètres de hauteur et donnent beaucoup

d’ombre. A la saison sèche, ils perdent leurs feuilles. En février-mars,

ils se couvrent de fleurs blanches odorantes. Au milieu de juin, les

fruits sont mûrs. _La pulpe, qui est d’une saveur douce, est

comestible_ : de l’amande ovoïde et brunâtre, on tire une graisse dite

« Beurre de Karité »[14] qui est employée dans la cuisine par les noirs,

sert aussi à l’éclairage et entre avec de la potasse dans la fabrication

du savon indigène. »

Au Togo allemand, il se fait également un commerce important de Karité,

ce qui indique que cet arbre y est très abondant.

CHEVALIER[15] a rencontré les =Sés= très nombreux au cours de son voyage

d’exploration à travers l’Afrique occidentale. A son deuxième voyage, il

envoya même des graines à MARTRET, au jardin de _Fort-Sibut_, qui à

cette époque était en voie de formation. Les graines y germèrent très

bien, bien que cette latitude soit à la limite extrême de croissance

spontanée de cet arbre, car en Afrique centrale, il ne s’étend guère au-

delà du 7e parallèle et ne se rencontre réellement qu’à partir de Fort-

Crampel.

DYBOWSKI a également signalé la présence du Karité dans le Haut Congo.

Dans son livre actuellement sous presse sur la mission dans le Chari, le

Dr CHEVALIER parle également du Karité ; nous lui empruntons ce qui suit

pour terminer cet historique déjà long :

« Le _Butyrospermum_ du Haut Chari est ordinairement dépourvu de

feuilles en novembre et décembre. En janvier, il épanouit ses gros

bouquets de fleurs blanches très parfumées fort visitées par les

abeilles ; en même temps il développe ses feuilles par petites touffes à

l’extrémité des rameaux. Elles sont d’abord rosées et prennent une

teinte verte et luisante beaucoup plus tard.

« Les fruits mûrissent du 15 mai au 15 juillet. On les trouve en grande

quantité sous les arbres après chaque tornade. Le sol en est parfois

tout jonché et l’on a l’illusion d’être dans un verger couvert de pommes

à l’automne, en Normandie, lorsqu’après un coup de vent, les fruits se

sont détachés en grand nombre. Du reste, les Karités, Tamariniers et

_Ficus_ dans les champs cultivés entourant les villages Saras ne sont

pas sans analogie avec les champs de poiriers et de pommiers autour de

nos fermes du bocage normand. Ces pommes de Karité, écorchées en

tombant, répandent sous les arbres une bonne odeur de fruits mûrs

lorsque le soleil a desséché la pluie consécutive à la tornade. C’est

alors que les femmes et les enfants viennent faire la récolte. Ils

recueillent les fruits tombés dans de grands paniers tressés en fibres

de palmiers et les rapportent au village où on les étale au soleil sur

des claies. Ceux qui sont mûrs à point et très beaux sont bientôt triés

par les enfants et leur mince mésocarpe sucré et onctueux comme la chair

du fruit de l’Avocatier constitue pour eux un régal. Cette pulpe d’un

jaune clair est réellement agréable et pour ma part je trouve que les

pommes de Karité constituent le plus exquis fruit de table de la brousse

africaine, à l’exception, toutefois, du fruit d’une autre Sapotacée, le

_Synsepalum dulcificum_, le plus délicieux dessert de la forêt

congolaise.

« Les autres fruits de Karité sont débarrassés de leur pulpe par des

lavages à grande eau. D’autres fois on les enterre et la pulpe se

décompose ou est mangée par les larves d’insectes. La noix de Karité est

alors à nu. Sa forme, sa couleur et sa taille rappellent le marron

d’Inde.

« Pour extraire la graisse, on enlève la coque et l’amande blanchâtre,

formée d’un gros albumen riche en matière grasse, est ensuite pilée dans

un mortier à couscous. Cette pulpe est immédiatement mélangée avec de

l’eau dans une marmite en terre, puis on soumet cette mixture à

l’ébullition. La matière grasse entre en fusion et vient surnager à la

surface de l’eau ; on la retire en décantant et on la laisse figer en

pains. Pour obtenir du beurre très pur, il suffit de faire fondre la

masse une seconde fois et quand elle est à l’état liquide on laisse

tomber dans le récipient quelques gouttes d’eau froide qui fusent en

entraînant toutes les impuretés et surtout en faisant disparaître le

goût de rance et l’odeur spéciale que garde toujours le beurre de Karité

vendu sur les marchés soudanais.

« Ainsi traité, le beurre de Karité peut servir à la place du beurre

ordinaire ou du saindoux pour la préparation des aliments européens.

« J’en ai fait usage pendant de nombreuses semaines au cours de mon

premier voyage dans la boucle du Niger et l’ai trouvé excellent.

« L’arbre à beurre d’Afrique (_Butyrospermum Parkii_), le Karité des

Sénégalais, est une des essences les plus caractéristiques de la partie

du bassin du Chari comprise entre le 7e et le 10e parallèle, mais c’est

surtout entre le 8e et 9e degré 1/2 qu’il abonde. Au Soudan nigérien, on

le trouve en grande quantité du 11e au 12e parallèle ; l’aire de cette

espèce fait donc au Soudan une bande qui s’incurve de 2 degrés vers

l’équateur du centre de l’Afrique. Ce _Butyrospermum_ identique à la

plante de la Guinée et du Soudan français, forme une espèce à part

reconnue d’abord par L. PIERRE, l’auteur de la _Flore forestière de

Cochinchine_ et nommée dans ses notes manuscrites _Butyrospermum

mangifolium_ pour le distinguer du _B. Parkii_, l’espèce commune au

Dahomey, au Togo, et chez les Achantis. Dès 1876, POTAGOS avait signalé

la présence de cet arbre dans le pays des Kreich, sur la limite des

bassins du Chari et du Nil. En septembre 1892, la mission C. MAISTRE le

rencontrait sur les bords du Gribingui.

« Les Bandas et les Mandjas font peu usage du beurre de Karité et

paraissent lui préférer la graisse de termites.

« Au contraire, chez les peuples des fédérations Ndouka et Sara, cette

matière grasse est d’un usage constant pour la cuisine et surtout pour

la toilette.

« Tous ces peuples mangeraient leurs pâtés de mil ou leurs légumes,

simplement bouillis dans l’eau, plutôt que d’y mettre du beurre de

Karité, s’ils n’ont que la stricte quantité leur permettant de s’oindre

le corps et surtout la chevelure.

« L’odeur nauséeuse que les Européens trouvent aux nègres est due en

grande partie aux graisses et huiles rances dont ils s’enduisent

constamment et cela ne se pratique pas seulement au centre de l’Afrique,

mais chez tous les peuples africains chez lesquels j’ai vécu. Même à

Dakar et à Saint-Louis, plus d’une dame métis et plus d’une belle demi-

mondaine sénégalaise, qu’elle soit Wolofe ou Peule, a conservé

l’habitude de s’enduire le corps avec la graisse de Karité et c’est sans

doute la raison pour laquelle les paniers de cette denrée enveloppés de

feuilles d’arbres pénètrent si loin des lieux de production. C’est un

produit pour la toilette des femmes et même des hommes, au même titre

que les pommades parfumées.

« Même dans sa zone de prédilection, le Karité n’existe pas partout. Il

manque complètement dans les grandes plaines argileuses où abondent

certaines Combrétacées, il n’existe pas le long des rivières ni dans les

terrains marécageux, il est rare aussi qu’on le rencontre au haut des

plateaux ferrugineux ou sur les massifs granitiques.

« Il est ordinairement abondant à leur base dans les terrains sablonneux

détritiques ou sur les pentes rocailleuses. Il recherche aussi les

terres profondes, riches en humus et prend un développement magnifique

dans les terrains cultivés avoisinant chaque village. »

Le capitaine A. E. S.[16] dit que le Karité est abondant à l’est et

qu’on le soigne à la façon de nos arbres fruitiers sur la rive gauche du

Bandama. Les fruits sont beaucoup plus volumineux dans le sud que dans

le nord au voisinage du Soudan.

« Il croît spontanément dans les terrains argilo-siliceux, schisteux-

ferrugiueux, rocailleux et crevassés qu’on rencontre le plus souvent

dans les plaines du Haut-Sénégal lorsqu’on fait route vers le Niger.

« D’une manière générale, on peut dire qu’il existe dans toute la vallée

supérieure du Niger, c’est-à-dire dans tous les pays situes à l’est de

nos anciennes possessions sénégalaises avant notre pénétration dans le

Soudan.

« Il est surtout commun chez les Bambaras et notamment dans le

Bélédougou où il joue un rôle très important dans l’alimentation, la

médication de ces peuplades du Haut-Fleuve.

« On le signale également dans le Bouré et dans l’est du Fouta Djallon

où il est plus connu sous le nom de =Karé= que sous celui de Karité.

« Il est tout à fait inconnu sur la côte et dans nos comptoirs du sud et

même sur tout le parcours du Sénégal compris entre Médine et St-Louis.

« Il faut remonter jusqu’à Boccaria, petit poste situé entre Médine et

Bafoulabé pour en rencontrer quelques pieds peu vigoureux et par petits

groupes. Il devient de plus en plus répandu à mesure qu’on s’avance vers

Kita et très abondant à Bammakou...

« Des renseignements puisés à de bonnes sources nous permettent

également d’affirmer qu’il est très commun à Ségou et à Tombouctou[17].

« Comme on le voit, cet arbre pousse sur une étendue de terrain

considérable ; et, comme sa culture n’exige aucun soin, _on peut faire

les supputations les plus favorables sur son avenir_. »

C’est également l’avis du commandant GALLIENI[18] et de divers autres

explorateurs.

« Le Karité, continue BAUCHER, se reconnaît de loin, à son tronc

jaunâtre boursoufflé parcouru de sillons assez profonds. Le système

cortical, qui est très développé et de consistance relativement molle,

donne par incision, un suc laiteux assez abondant. Les rameaux, en

général courts, bosselés et souvent terminés en massue, portent sur

toute leur longueur des cicatrices provenant de la chute des premières

feuilles. Ces rameaux sont d’un brun-noirâtre extérieurement, tandis

qu’ils apparaissent teints de rose ou même de rouge sur une coupe

transversale et notamment dans la zone corticale.

« Les feuilles sont groupées à l’extrémité de ces courts rameaux. Elles

sont longuement pédonculées, peu adhérentes, oblongues et légèrement

ondulées sur les bords ; elles ressemblent assez aux feuilles de noyers.

Les fleurs sont également terminales et situées dans le voisinage des

feuilles ; elles apparaissent en mars. Les fruits souvent au nombre de 6

ou 8 par rameaux sur les plants vigoureux et en plein rapport ; ils

arrivent à complète maturité en juillet et août.

« Ces fruits, de la grosseur d’une de nos grosses prunes de France, sont

des sortes de drupes à épicarpe d’un vert-noirâtre à maturité. Le

sarcocarpe est charnu, verdâtre, comestible et recherché des indigènes.

Il est assez difficile d’en comparer le goût à celui de l’un de nos

fruits de France ; cependant, à ce point de vue, il se rapprocherait

assez du prunier sauvage.

« Après avoir dépouillé le fruit de cette partie charnue dont

l’épaisseur ne dépasse pas 1 cm., on voit apparaître une coque à

pellicule mince mais résistante, luisante, d’un jaune brunâtre et

ressemblant assez pour les dimensions, la forme et la couleur à un

marron de moyenne grosseur.

« Cette coque n’est pas uniformément luisante sur toute sa surface. Elle

présente, en effet, une partie chagrinée surmontée à l’une de ses

extrémités d’une sorte de revêtement ligneux qui a pu faire émettre un

instant l’opinion que ce beurre n’était peut-être qu’un exsudat de la

graine. Le poids de cette coque et de la semence qu’elle renferme est

d’environ 5 grammes.

« En brisant cette coque indéhiscente, on met à nu la semence

oléagineuse de laquelle se retire exclusivement le beurre végétal. Cette

semence est blanche, de consistance ferme et légèrement cireuse.

« On ne fait pas de récolte de ce fruit à proprement parler ; mais

chaque matin, les femmes et les enfants vont ramasser les fruits tombés

pendant la nuit et à la suite des tornades assez fréquentes aux mois de

juillet et d’août, époque à laquelle ils entrent en pleine maturité. »

Quelques années plus tard, HECKEL, dont tous les efforts scientifiques

se sont toujours portés vers l’étude des matières premières originaires

de nos colonies, reprenait, en collaboration avec SCHLAGDENHAUFFEN,

l’étude du Karité et signalait l’un des premiers que le latex de cet

arbre était susceptible de fournir une sorte de gutta douée de

propriétés des plus intéressantes pour certaines catégories

d’industries[19].

Après une nouvelle note en 1888[20], HECKEL reprend la question et

publie, sur l’arbre à Karité et sur la graisse qu’on en retire, un

travail d’ensemble assez étendu[21] sur lequel nous aurons à revenir

fréquemment dans la suite.

Le même auteur a donné aussi une étude anatomique que nous complèterons

sur certains points tout en rectifiant quelques détails ou

interprétations histologiques que nos matériaux d’essai nous ont permis

d’établir.

A partir de cette époque, les Revues coloniales françaises et étrangères

se sont fréquemment occupées du Karité et les faits intéressants seront

repris dans cette monographie au moment utile.

Qu’il nous soit permis, toutefois, pour terminer cet historique, de

reprendre encore quelques observations faites par les divers

explorateurs africains.

A ce point de vue, nous citerons tout d’abord le Dr RANÇON qui en

1891-1892 explora la Haute-Gambie, et nous a laissé un livre des plus

intéressants sur les productions naturelles de cette région. Si cet

auteur a parfois recueilli avec un peu trop de confiance les dires des

indigènes, il n’en est pas moins vrai que son ouvrage est de toute

nécessité à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire économique de cette

région. C’est ainsi que, à propos du Karité, il a délimité ses régions

de croissance, et donné de nombreux détails sur sa biologie.

« Le Karité[22], dit-il, est un bel arbre de la famille des Sapotacées.

C’est le _Butyrospermum Parkii_ Don. Il est très facile à reconnaître

dans la brousse à ses feuilles d’un vert sombre, poussant en touffes

verticillées à l’extrémité des rameaux et à ses fruits qui sont connus

et fort appréciés non seulement des indigènes mais encore des Européens

qui vivent au Soudan. Sa pulpe est très savoureuse et sa graine sert à

confectionner un beurre végétal apprécié.

« Il existe, au Soudan, deux variétés de Karité : le =Mana= et le

=Shee=. Cette dernière, de beaucoup la plus commune, a l’écorce noirâtre

et profondément fendillée. Son bois est d’un rouge vif à la périphérie

et le cœur d’un rouge tendre veiné de blanc et de jaune. Son feuillage

est relativement abondant. Ses fleurs sont blanches, portées à

l’extrémité d’un long pédoncule et les étamines sont très nombreuses. Le

fruit est une drupe dont la pulpe est savoureuse. La graine est ovale et

renferme une amande riche en matières grasses. La floraison a lieu du

milieu de janvier à la fin de février et les fruits sont mûrs dans les

premiers jours de juin ou juillet, selon les régions. Ils tombent quand

ils sont arrivés à maturité complète et sous les arbres le sol est

jonché de graines. Ces graines rancissent très vite et pour les faire

germer, il faut avoir le soin de les recueillir sur le végétal lui-même

et de les mettre immédiatement en terre.

« L’écorce du =Mana= est au contraire _blanc grisâtre_, le bois _moins

rouge_ se rapprochant plutôt du _jaune_. Son fruit a bien la même forme

que celui du Shee, mais la graine, au lieu d’être ovale, est ronde ;

enfin « caractère distinctif capital, à l’incision il ne laisse

dégoutter aucun suc en quelque saison et quelque circonstance que ce

soit[23]. »

Nous trouvons au sujet du Mana, dans les notes de CHEVALIER, les

renseignements suivants, qui confirment entièrement notre manière de

voir :

« _7 février 1899. Niana_ (entre Kouroussa et Siguiri). On rencontre

toujours beaucoup de Karités ou Sés. Ils sont actuellement en fleurs,

qui sont très odorantes et visitées par de nombreuses abeilles[24] ou

bien ils commencent à fleurir et sont toujours _dépourvus de feuilles à

cette saison_.

« Quelques-uns sans fleurs commencent à montrer à l’extrémité des

rameaux des petites rosettes terminales de jeunes feuilles d’un rouge-

vert tendre. Ces Karités _sont d’ordinaire mêlés aux_ =Manas= (_Lophira

alata_) actuellement feuillés et portant des fruits dont la maturité est

avancée. »

Quoi qu’il en soit, nous reviendrons souvent dans d’autres chapitres sur

les renseignements du Dr Rançon, concernant l’utilisation des produits

du Karité (pulpe, graisse, matière guttoïde) et aussi la biologie de la

plante.

Dans sa relation du voyage du Niger au Golfe de Guinée, BINGER[25] parle

à son tour du =Karité= ou =Cé= et comme il a eu l’occasion de voir _lui-

même_ préparer cette graisse avec les fruits il donne les détails ci-

dessous :

« L’écorce verte étant enlevée et la chataigne bien séchée, soit à la

fumée, soit simplement cuite à l’eau, est décortiquée, lavée à plusieurs

eaux et exposée au soleil.

« L’amande est ensuite grillée et réduite en granules de la grosseur

d’un pois cassé, qui sont mis de suite sur le feu, dans des pots en

terre. On remue jusqu’à ce que ces granules soient fondus et présentent

la consistance d’une pâte : cette préparation d’un beau brun dégage une

très bonne odeur rappelant le chocolat. Cette pâte est ensuite broyée

entre deux pierres afin d’écraser les grumeaux qui pourraient rester ;

puis elle est bouillie dans de l’eau.

« On écume la graisse qui nage à la surface et on la triture avec les

mains une fois refroidie, puis elle est recuite sans eau pour l’épurer ;

quand elle est bien liquide, on la verse dans des calebasses de grosseur

variable, suivant le poids du pain que l’on veut obtenir, en avant soin

de laisser au fond du chaudron les corps étrangers.

« La graisse refroidie est d’un blanc un peu verdâtre, de la consistance

de la cire, on l’emballe dans de grandes feuilles d’arbre et le pain est

ficelé à l’aide de fibres d’écorce d’arbre.

« Son goût est nauséabond quand on s’en sert pour la cuisine sans

l’épurer. Pour s’en servir utilement, il suffit de jeter un peu d’eau

dans la graisse bouillante pour faire disparaître tout mauvais goût.

« Cette graisse est souveraine pour les douleurs rhumatismales et les

courbatures, on s’en frictionne les parties malades après l’avoir fait

légèrement chauffer. Après de grosses fatigues les noirs ne manquent

jamais de l’employer et je me suis toujours bien trouvé de les imiter à

ce sujet. »

Au Dahomey, d’après LIOTARD, l’arbre atteint parfois les proportions

gigantesques des gros chênes de France. Il se fait de son beurre, un

grand commerce avec la Nigeria anglaise.

* * * * *

[Note 5 : Nous avons souvent supprimé à dessein la dénomination de

_Beurre_ employée fréquemment pour désigner les corps gras concrets

d’origine végétale, des débats encore récents à la Chambre des députés

nous ayant montré qu’elle pouvait amener des confusions regrettables,

qui tendaient à les faire frapper d’ostracisme en France, sous le

prétexte exagéré que ces produits étaient susceptibles de devenir des

succédanés du beurre ou de la margarine.]

[Note 6 : J.-B. LABAT. — Nouvelle relation de l’Afrique occidentale.

Paris, 1728, III, 345.]

[Note 7 : Evidemment le latex, dont nous parlerons plus tard.]

[Note 8 : MUNGO PARK. — Travels in the interior districts of Africa,

Bulmer, London, 1799, 202.]

[Note 9 : H. BARTH. — Voyages et découvertes dans l’Afrique

septentrionale et centrale (1849-1855). Edition française, 1860, t. II-

III.]

[Note 10 : SCHWEINFURTH. — Au cœur de l’Afrique (1868-1871).

Traduct.-Loreau. Paris, 1875, I, 216.]

[Note 11 : CORRE. — Esquisse de la flore et de la faune du Rio-Nunez. —

_Arch. de médecine navale_, 1876, XXVI, 22.]

[Note 12 : BAUCHER. — Etude sur le Beurre de Karité. — _Arch. médecine

navale_, 1883, XL, 372-378.]

[Note 13 : G. FRANÇOIS. — Notre colonie du Dahomey. 1 vol. in-8o, Paris

1906, Laroze, édit., p. 58-59.]

[Note 14 : VUILLET. — Notes relatives au Beurre de Karité, _Ag. prat.

des pays chauds_, 1902, II, no 9, 357-364.]

[Note 15 : A. CHEVALIER. — Végétaux utiles de l’Afrique tropicale

française. Paris 1905, I, fasc. 1, p. 61.]

[Note 16 : Cap. A. E. S. — Notes sur la Haute Côte d’Ivoire, _Bull. Soc.

géog. commerciale_, 1906, XXVIII, 306.]

[Note 17 : On verra que cette affirmation est exagérée et que l’aire de

dispersion géographique de cet arbre ne s’élève pas autant vers le

nord.]

[Note 18 : Voir plus loin p. 80.]

[Note 19 : HECKEL et SCHLAGDENHAUFFEN. Sur la gutta de _B. Parkii_.

_C.R._, 1885. _C._, 1238 et _C. I._, 1069.

ID. Une nouvelle source de gutta percha. _La Nature_, 1885, II, 325,

370, 405.]

[Note 20 : HECKEL. 1888, _C. R._ 1625.]

[Note 21 : HECKEL. Sur l’arbre africain qui donne le Beurre de Galam ou

de Karité et sur son produit. _Rev. cult. col._ 1897, I, 193, 229.]

[Note 22 : A. RANÇON. Dans la Haute-Gambie. _Ann. Inst. col._ Marseille.

1 vol. in-8o, Paris 1891, pp. 245 et suivantes.]

[Note 23 : Il n’est pas douteux que le Dr Rançon a commis ici une grosse

erreur botanique ; il s’agit du Méné ou _Lophira alata_, plante dont le

port ressemble assez au Karité, pour que les indigènes l’appellent le

faux Karité, nom sous lequel il est aussi connu en Guinée.]

[Note 24 : A ce propos, CHEVALIER ajoute que le miel d’abeilles ayant

butiné sur les =Sés= en fleurs, est de qualité supérieure, car aussitôt

après la livraison, le miel cesse d’être d’un parfum agréable.]

[Note 25 : BINGER. Du Niger au golfe de Guinée. Paris 1891, Hachette,

éd., p. 48.]

CHAPITRE II.

* * * * *

Etude botanique du Karité.

* * * * *

_Morphologie externe et interne. Diagnose._

C’est GÆRTNER[26] qui le premier publia une description du fruit de

Karité, mais il n’eut entre les mains que cet organe et il désigna sans

autres documents la plante productrice sous le nom de _Vitellaria

paradoxa_ que PIERRE[27] et BAILLON[28] ont admis tous deux.

Robert BROWN avait, sans description, proposé celui de _Micadania_ ; G.

DON[29] rangea l’espèce découverte par MUNGO PARK dans le genre _Bassia_

et l’appela _Bassia Parkii_. Enfin en 1864, KOTSCHY[30] fit de la plante

de DON, le seul type connu d’un genre nouveau pour lequel il composa le

nom de _Butyrospermum_, qui rappelait la principale utilisation de la

graine.

C’est ainsi que le Karité reçoit aujourd’hui généralement dans les

ouvrages scientifiques la désinence botanique de _Butyrospermum Parkii_

(G. Don) Kostchy[31].

ENGLER a adopté cette manière de voir dans « _die natürl.

Pflanzenfamilien_ IV-I, 138 », et dans sa monographie plus récente des

Sapotacées africaines[32].

Une seule espèce est vraiment connue, et nous nous rangerons à l’opinion

du Musée de Berlin en ce qui concerne la dénomination scientifique.

KOTSCHY avait fait de la plante que l’on rencontre dans le bassin du Nil

une espèce particulière, que PIERRE ramena au rang de variété

(_Butyrospermum Parkii_ var. _niloticum_ (Kotschy) Pierre).

Nous avons prié, avant son départ pour un quatrième séjour en Afrique

occidentale et centrale, notre ami le Dr CHEVALIER de revoir à son tour

les nombreux échantillons recueillis par lui, afin d’établir les

principales variations de l’espèce. Nous allons donc donner ici la

diagnose du genre établie par KOTSCHY et la description du type et de

ses variétés d’après CHEVALIER, qui a eu en mains, outre ses documents

personnels, les nombreuses notes manuscrites de J.-B. L. PIERRE, le

savant monographe des Sapotacées, mort en 1905, au moment où il mettait

la main à un ouvrage d’ensemble sur les plantes de cette famille.

_Diagnose du Genre_ =BUTYROSPERMUM= Kotschy (Benth. et Hook f. _Gen.

Pl._, II, p. 661).

Le Karité, l'Argan et quelques autres Sapotacées à graines grasses de l'Afrique · 第 1 / 13 段