M. Leuwen m'a posé cet _ultimatum._

«--Prendre pour secrétaire général un petit sournois qui s'avise aussi

d'avoir des idées, qui jouera auprès de moi le rôle que M. de Renneville

jouait auprès de M. de Villèle. Je ne me soucie point d'un _ennemi

intime._»

Mme Grandet eut à supporter pendant vingt minutes les phrases oiseuses

d'un sot qui cherchait à placer du Montesquieu et qui avait l'intelligence

bouchée par cent mille livres de rente. Enfin, M. Grandet, comprenant

qu'il ne pouvait avoir quelque chance d'arriver au ministère que par

l'entremise de M. Leuwen, consentit à laisser la place de secrétaire

général à la disposition de celui-ci.

«--Tous ces tripotages ne me conviennent guère, ajouta-t-il gravement.

Dans une administration loyale, chacun doit occuper les places que lui

valent ses mérites.»

Par l'entremise de Lucien, il fut présenté dès le lendemain au vieux

maréchal, lequel, rempli de bon sens et de vigueur quand il ne se laissait

pas engourdir par la paresse ou par l'humeur, avait fait à ce futur

collègue quatre ou cinq questions brusques, auxquelles M. Grandet, peu

accoutumé à s'entendre parler aussi nettement, répondit par des phrases.

Sur quoi le maréchal, qui détestait les phrases, d'abord parce qu'elles

sont détestables et ensuite parce qu'il ne savait pas en faire, lui avait

tourné le dos. M. Grandet était rentré chez lui pale et désespéré. Sa

femme l'avait accablé de flatteries, l'avait consolé de son mieux, mais

pris sur-le-champ la ferme opinion que M. Leuwen l'avait trahie. Lorsque

celui-ci lui raconta ce qui s'était passé chez le maréchal, les

platitudes, les fausses grâces, le vide de M. Grandet--mais en adoucissant

toutefois la vérité, Mme Grandet lui fit entendre avec un froid dédain

qu'elle était convaincue qu'il la trahissait.

M. Leuwen se conduisit comme un jeune homme; il fut au désespoir de cette

accusation, et pendant trois jours son unique affaire fut de prouver à M.

Grandet son injustice. Ce qui compliquait la question, c'est que le roi,

qui, depuis cinq ou six mois devenait chaque jour plus ennemi des

décisions promptes, avait envoyé quelqu'un de sa famille chez le ministre

des Finances, afin de moyenner un arrangement avec le vieux maréchal,

sauf, si le raccommodement ne lui convenait plus, à lui, le roi, de

désavouer la démarche. L'entente se fit, car le maréchal tenait beaucoup

à ce qu'une certaine fourniture de chevaux lui entièrement soldée avant sa

sortie du ministère. M. Salomon G..., le chef de celle entreprise, avait

sagement stipulé que les cent mille francs promis au maréchal et les

bénéfices auxquels il avait droit, ne lui seraient payés qu'avec les

fonds provenant de l'_ordonnance de solde_, signée par M. le ministre

des Finances. Le roi connaissait bien cette spéculation sur les chevaux,

mais il ignorait ce détail.

Dans l'ennui que lui causait l'attitude de Mme Grandet, à son égard et

le manque de confiance qu'elle lui témoignait, M. Leuwen se décida à en

faire part à son fils. Après le dîner de famille, il partit de bonne

heure pour l'Opéra, emmena Lucien, tira, avec le plus grand soin, les

verrous de la loge, et ces précautions prises, il raconta, par le détail

et dans le style le plus simple, le marché fait avec Mme Grandet.

La vanité de Lucien lut consternée; il se sentit froid dans la poitrine.

M. Leuwen venait de commettre là une lourde gaucherie. Par excès de

déférence, il sut ne pas se laisser deviner par l'œil lin et scrutateur

de son père attaché sur lui; il déroba à ce moqueur impitoyable son cruel

désappointement.

«--Au fond, se dit-il, mon père est comme tous les pères, mais il l'est

avec infiniment plus d'esprit et de cœur, ce que je n'avais pas su deviner

jusqu'ici. Il veut me rendre heureux, _mais à sa façon_, non à la mienne.

Et c'est pour tout cela que je m'hébète depuis huit mois par le travail du

bureau le plus excessif, et le plus stupide. Les autres victimes du

fauteuil de maroquin sont au moins ambitieux... Tandis que moi! La boue de

Blois même n'a pu me réveiller! Qui te réveillera donc, infâme? Coffe a

raison; je suis plus grandement dupe qu'aucun de ces cœurs vulgaires qui

se sont vendus au gouvernement. Hier encore, en causant de Desbacs, Coffe

ne m'a-t-il pas dit avec sa froideur inexorable: «Ce qui fait que je ne

les méprise pas trop, c'est qu'au moins ils n'ont pas de quoi dîner.»

Un avancement merveilleux pour mon âge, mes talents, la position de mon

père dans le monde, m'ont-ils jamais procuré d'autre sentiment que cet

étonnement sans plaisir: _N'est-ce que ça?_ Il est temps de se réveiller!

Qu'ai-je besoin de fortune? Un dîner de cinq francs et un cheval ne me

suffisent-ils pas et au delà? Tout le reste est bien plus souvent corvée

que plaisir. À présent surtout que je pourrai dire: «Je ne méprise pas ce

que je ne connais point» comme un sot philosophe à la Jean-Jacques. Succès

du monde, sourires et serrements de main de députés, de campagnards ou de

sous-préfets en congé, bienveillance grossière dans tous les regards d'un

salon... je vous ai goûtés! Je vais vous retrouver dans un quart d'heure

au foyer de l'Opéra. Et si je partais immédiatement pour aller entrevoir

le seul pays au monde où soit pour moi le _peut-être_ du bonheur?... En

dix-huit heures, je puis être dans la rue de la Pompe!»

Cette idée s'empara de son attention pendant une heure entière. Depuis

quelque temps notre héros était devenu beaucoup plus hardi; il avait vu

de près les motifs qui font agir les hommes chargés des grandes places.

Cette sotte timidité première qui, pour l'œil clairvoyant, annonçait une

âme sincère, n'avait pu tenir contre l'expérience. S'il eût usé sa vie

dans le comptoir de son père, il eût été toute sa vie un homme de mérite,

connu seulement d'une personne ou deux. Il osait maintenant croire à son

premier mouvement, et y tenir jusqu'à ce qu'on lui eût prouvé qu'il avait

tort. Et il devait à l'_ironie_ de son père l'impossibilité de se payer

de mauvaises raisons.--«Au fond, se disait-il, je n'ai à ménager dans

tout ceci que le cœur de ma mère et la vanité de mon père. Celui-ci bâtit

pour sou fils des châteaux en Espagne, et le fils se trouve être trop

paysan du Danube pour ce qu'il en veut faire: un homme adroit plongeant

ferme dans le budget!»

Avec ces idées, établies dans son esprit comme des idées incontestables

et nouvelles, Lucien se mit un peu à regarder dans la salle. La musique

plate jouée ce soir-là et les pua charmants de Mlle Fany Essler lui

causèrent un enchantement qui l'étonna. Il se disait vaguement qu'il ne

jouirait pas longtemps de toutes ces choses, et pendant que la musique

donnait des ailes à son imagination, sa raison parcourait les différentes

chances de la vie.

«--Si par l'agriculture on ne se trouvait pas en rapport avec des paysans

fripons, avec un roi qui les ameute contre vous, avec un préfet qui fait

voler votre journal à la poste, ce serait une manière de travailler qui me

conviendrait beaucoup. Vivre dans une terre avec Mme de Chasteller, et

faire produire à cette terre les douze ou quinze mille francs nécessaires

à notre petit bien-être!.... Ah! l'Amérique... Là point de préfets...»

Toutes ses anciennes idées sur l'Amérique et sur M. de la Fayette lui

revinrent en mémoire. Quand il rencontrait le dimanche M. de la Fayette

chez le vénérable comte de Fr...., il se figurait qu'avec son bon sens,

sa probité, sa haute philosophie, les gens d'Amérique auraient aussi

l'élégance de ses manières. Il eût été rudement détrompé. En Amérique,

règne une majorité en grande partie formée par la canaille. À New-York,

la charrette gouvernative est tombée dans une ornière opposée à la nôtre.

Le suffrage universel règne en tyran, et en tyran aux mains sales. Si je

ne plais pas à mon cordonnier, il répand sur mon compte une calomnie qui

me fâche, et il faut que je flatte mon cordonnier. Les hommes ne sont pas

pesés, mais comptés, dans le suffrage universel, et le vote du plus

grossier des artisans compte autant que celui de Jefferson.

«--Enfin, je ferai ce que Bathilde voudra...»

Il raisonna longtemps sur cette idée, et fut heureux de la trouver si

profondément enracinée dans son esprit.

«--Je suis donc bien sûr de lui pardonner! Telle qu'elle est, elle est

encore pour moi la seule femme qui existe...

«Je crois qu'il y aura plus de délicatesse à ne jamais laisser soupçonner

que je connais les suites de sa faiblesse. Elle m'en parlera elle-même,

si elle veut m'en parler.

«Ce» stupide travail de bureau me prouve au moins que je puis gagner ma

vie et celle de ma femme. Je ne suis plus ce jeune sous-lieutenant de

lanciers allant rejoindre son régiment à Nancy, esclave alors de cent

petites faiblesses de vanité, et encore regimbant sous ces mots de mon

cousin: «Oh! trop heureux d'avoir un père qui te donne du pain!» Faisons

comme tout le monde, laissons de côté la moralité de nos actions

officielles...»

Ces pensées de Lucien étaient tout son bonheur. L'image de Mme de

Chasteller, si présente à sa mémoire, les accords de la musique et les

pas divins et pleins de grâce de Mlle Essler, firent de cette soirée,

passée dans un coin de loge, une des plus heureuses de sa vie.

Le lendemain, il monta dans un hôtel garni, prit un petit appartement,

paya, et comme son hôte insistait pour voir son passeport, il se mit

d'accord avec lui en assurant qu'il ne coucherait pas cette première

nuit et que le lendemain il apporterait ses papiers. Il se promena avec

délices dans ce joli petit appartement dont les plus beaux meubles étaient

cette idée: «Ici je suis libre!» Il s'amusa comme un enfant du faux nom

qu'il donnerait dans cet hôtel. On pense bien qu'au milieu de ces

préoccupations, il n'eut pas la moindre tentation d'aller s'asphyxier dans

les idées épaisses du salon de Mme Grandet, et encore moins se soumettre

à ses serrements de main.

La confidence de son père, au sujet du marché fait avec celle-ci, fut

une grande faute chez cet homme adroit, il est vrai, admirable

d'expédients mais trop de premier mouvement pour être politique. Lucien

avait le défaut et la haute imprudence d'être naturel dans l'intimité,

même quand cette intimité n'était pas amenée par un amour vrai. Dissimuler

avec un être, qu'il voyait pendant quatre heures tous les jours, lui

eût été insupportable. Ce défaut, joint à sa mine naïve, fut d'abord pris

pour de la bêtise, et lui valut ensuite l'étonnement et l'intérêt de Mme

Grandet, ce dont il se serait bien passé. Car s'il y avait dans Mme

Grandet la femme ambitieuse, parfaitement raisonnable, soigneuse de la

réussite de ses projets, il y avait aussi un cœur de femme qui jusque-là

n'avait jamais aimé. Par hasard, ce naturel de Lucien était ce qu'il y

avait de mieux calculé pour faire naître un vrai sentiment dans ce cœur

toujours sec.

Il faut avouer qu'en arrivant à la seconde demi-heure d'une visite, il

parlait peu et pas très bien s'il n'osait pas se permettre de dire ce qui

lui passait par la tête. Cette habitude, antisociale à Paris, avait été

voilée jusqu'à cette époque de sa vie, parce qu'à l'exception de Mme de

Chasteller, personne n'avait été intime avec Lucien, et jamais on ne

l'avait vu prolonger une visite plus de vingt minutes. Sa manière de

vivre avec Mme Grandet vint mettre à découvert ce défaut cruel, le mieux

fait de tous pour casser le cou à la fortune d'un homme! Malgré des

efforts incroyables, il était absolument hors d'état de dissimuler un

changement d'humeur: il n'y avait pas, au fond, de caractère plus inégal

que le sien. Ce défaut, voilé en partie par les manières les plus simples

et toutes les habitudes d'une excellente éducation et d'une politesse

exquise, enseignée par une mère, femme d'esprit, avait été jadis un

charme aux yeux de Mme de Chasteller. Pour Lucien, le souvenir d'une

idée qui lui était chère, une journée de vent du nord avec des nuages

sombres, la vue soudaine de quelque nouvelle canaillerie, ou tel autre

événement aussi peu rare, suffisaient pour en faire un autre homme.

Pendant la soirée passée à l'Opéra,--cette soirée délicieuse où il avait

vécu ses projets d'avenir et qui avait l'ait une révolution dans son

cœur,--Mme Grandet avait régné comme à l'ordinaire dans son salon.

Cependant l'absence de son soupirant habituel l'avait d'abord étonné,

puis l'avait entraînée dans la colère la plus vive. Elle n'avait pu

s'occuper un seul instant d'un autre être que de Lucien. Une telle

constance d'attention était chose inouïe chez elle. L'état dans lequel

elle se voyait bétonnait un peu, mais elle était fermement persuadée que

la fierté seule ou l'orgueil blessé était la cause unique de son

agitation. Elle interrogeait son monde avec un parler bref, un sein

haletant et des yeux à paupières contractées et immobiles, et qui

n'avaient jamais eu cet éclat que par l'effet d'une douleur physique.

Elle charma l'assistance. Avec tous, Grandet n'osait pas également

prononcer le nom sur lequel son attention était fixée ce soir-là, mais

elle engageait ces messieurs dans les récits infinis, espérant toujours

que le nom de Lucien paraîtrait comme circonstance accessoire.

Mgr le prince royal avait fait annoncer une partie de chasse dans la

foret de Compiègne; il s'agissait de forcer des chevreuils. Mme Grandet

savait que Lucien avait parié 25 louis contre 70, que le premier chevreuil

serait forcé en moins de vingt et une minutes après la vue. Il avait été

introduit en si haute société par le vieux maréchal, ministre de la

guerre. Aucune distinction n'était alors plus flatteuse pour un jeune

homme. Le prince royal avait expressément désigné le nombre de dix

personnes, car un des hommes de lettres de sa chambre venait de découvrir

que monseigneur, fils de Louis XIV et Dauphin de France, n'admettait que

ce nombre de courtisans à ses chasses au loup.

«--Se pourrait-il, se disait Mme Grandet, que le prince royal eût fait

dire à l'improviste qu'il recevrait ce soir les chasseurs invités?»

Mais les pauvres députés et pairs de son salon étaient trop peu du monde

avec lequel on essayait de refaire une cour, pour se trouver au courant

de ces choses-là et lui donner un enseignement.

«--Dans tous les cas, ne devait-il paraître ici cinq minutes, ou au moins

envoyer un mot? Car cette conduite est affreuse.»

Onze heures sonnèrent, onze heures et demie, minuit; Lucien ne paraissait

pas.

«--Ah! je saurai bien le guérir de ces petites façons-là,» se dit Mme

Grandet, hors d'elle-même.

Cette nuit, le sommeil n'approcha pas de sa paupière, comme diraient les

gens qui savent écrire. Dévorée par la colère et le malheur, elle chercha

une distraction dans ce que ses complaisants appelaient ses études

historiques. Sa femme de chambre se mit à lui lire les Mémoires de Mme

de Motteville qui, la veille encore, lui semblaient le manuel d'une femme

du grand monde, mais qui, cette nuit-là, lui parurent dénués de tout

intérêt. Il fallut avoir recours à ces romans contre lesquels, dans son

salon, elle faisait depuis huit ans des phrases si morales.

Toute la nuit, Mme Trublet, la jeune femme de chambre de confiance, fut

obligée de monter à la bibliothèque située au second étage, ce qui ne

laissait pas d'être fort pénible. Elle en rapporta successivement

plusieurs romans. Aucun ne plaisait, et enfin, de chute en chute, la

sublime Mme Grandet, dont Rousseau était la bête noire, fut obligée

d'avoir recours à la _Nouvelle Héloïse._ Il se trouva que l'emphase un

peu pédantesque qui fait fermer ce livre par les lecteurs un peu délicats

était justement ce qu'il fallait pour la sensibilité bourgeoise et

commençante de Mme Grandet. Lorsqu'elle aperçut l'aube à travers les

jointures de ses volets, elle renvoya Mme Trublet.

«--Dès le matin, se dit-elle, je recevrai une lettre d'excuses; on me

l'apportera vers les neuf heures, et je saurai répondre de bonne encre.»

Un peu calmée par cette idée de vengeance, elle s'endormit enfin en

arrangeant les phrases du billet.

Dès huit heures, Mme Grandet sonna avec impatience: elle supposait qu'il

était midi.

«--Mes lettres, mes journaux!» s'écria-t-elle avec humeur.

On sonna le portier qui arriva, n'ayant à la main que de sales enveloppes

de journaux.

Quel contraste avec le joli petit billet, si élégant et si bien plié,

qu'elle s'était imaginé recevoir. Lucien était remarquable pour l'art de

plier ses billets, et c'était peut-être celui de ses talents élégants

auquel Mme Grandet avait été le plus sensible.

La matinée s'écoula en projets d'oubli et même de vengeance, mais elle

n'en sembla pas moins interminable à Mme Grandet. Au déjeuner, elle fut

terrible pour ses gens et pour son mari. Comme elle le vit gai, elle

lui raconta avec aigreur l'histoire de sa bêtise auprès du ministre de

la guerre. M. Leuwen ne la lui avait pourtant confiée que sous la promesse

d'un secret éternel.

Une heure sonna, une heure et demie, deux heures! Le retour de ces sons

qui lui rappelaient la nuit passée, la mit en fureur. Pendant longtemps,

elle fui comme hors d'elle-même. Tout à coup,--qui l'aurait imaginé d'un

caractère dominé par la vanité la plus puérile?--elle eut l'idée d'écrire

à Lucien. Pendant une heure entière elle se débattit contre cette horrible

tentation: _écrire la première._ Elle céda enfin, mais sans se dissimuler

l'horreur de sa démarche.

«--Quel avantage ne vais-je pas lui donner sur moi, et que de journées

sévères ne faudra-t-il pas pour lui faire oublier la position que la vue

de mon billet va lui faire prendre à mon égard. Qu'est-ce qu'un amant,

après tout? De ces petits messieurs qu'on prend comme un instrument auquel

on se frotte pour avoir du plaisir. M. Cuvier me disait: «Votre chat ne

vous caresse pas, il se caresse à vous.» Eh bien, dans ce moment, le seul

plaisir que puisse me donner ce petit monsieur, c'est de lui écrire. Que

m'importe sa sensation? La mienne sera du plaisir, dit-elle avec une

joie féroce, et c'est ce qui m'importe.»

À ce moment, ses yeux étaient superbes. Elle écrivit une lettre dont elle

ne fut pas contente, une seconde, une troisième; enfin elle fit partir la

septième ou huitième:

«Mon mari, monsieur, a quelque chose à vous dire. Nous vous attendons,

et pour ne pas attendre toujours, malgré le rendez-vous donné, connaissant

votre bonne tête, je prends le parti de vous écrire.

«Recevez mes compliments.

«Augustine Grandet.»

«P.-S. Venez avant trois heures.»

Or, quand cette lettre, qu'on avait trouvée la moins imprudente et surtout

la moins humiliante, fut partie, il était deux heures et demie.

Le valet de chambre de Mme Grandet trouva Lucien fort tranquille à son

bureau, rue de Grenelle, mais au lieu de venir, il écrivit:

«Madame,

«Je suis doublement malheureux: je ne puis avoir l'honneur de vous

présenter mes respects ce matin, ni peut-être même ce soir. Je me trouve

cloué à mon bureau par un travail pressé dont j'ai en la gaucherie de me

charger. Vous savez que comme un respectueux commis, je ne voudrais pas,

pour tout au monde, fâcher mon ministre. Il ne comprendra certainement

jamais toute l'étendue du sacrifice que je fais au devoir, en ne me

rendant pas aux ordres de M. Grandet et aux vôtres.

«Agréez avec bonté la nouvelle assurance du plus respectueux dévouement.

«Lucien Leuwen.»

Mme Grandet était occupée depuis vingt minutes à calculer le temps

absolument nécessaire à Lucien pour voler à ses pieds. Elle prêtait

l'oreille pour entendre le bruit des roues de son cabriolet, que déjà

elle avait appris à connaître. Tout à coup, à son grand étonnement,

le domestique frappa à la porte et lui remit le billet de Lucien.

À cette vue, toute sa rage se réveilla, ses traits se contractèrent et

presque en môme temps elle devint pourpre.

«--L'absence de son bureau eut été une excuse. Mais quoi! il a vu ma

lettre et au lieu de voler à mes pieds, il m'écrit!

«--Partez, dit-elle au valet de chambre avec des yeux qui l'atterrèrent.

«--Ce petit sot peut se raviser il, va venir dans un quart d'heure, se

dit-elle; il vaut mieux qu'il voie sa lettre non ouverte. Mais ce qui

vaut encore mieux, c'est qu'il ne me trouvât pas même chez moi.»

Elle sonna et donna l'ordre de faire atteler. Le billet de Lucien était

sur un petit guéridon, à côté de son fauteuil; à chaque instant elle le

regardait malgré elle.

On vint lui dire que la voiture était prête. Comme le domestique sortait,

elle se précipita sur la lettre et l'ouvrit avec un mouvement de fureur,

et sans s'être, pour ainsi dire, permis cette action. La jeune femme

l'emportait sur la capacité politique. Celte lettre si froide mit Mme

Grandet dans un état impossible à décrire. Nous ferons observer, pour

l'excuser un peu, qu'à vingt-six ans, l'âge qu'elle avait à ce moment,

elle n'avait encore jamais aimé. Elle s'était même sévèrement interdit

ces amitiés galantes qui peuvent conduire à l'amour. Maintenant l'amour

prenait sa revanche, et depuis dix-huit heures, l'orgueil le plus

invétéré, le plus fortifié par l'habitude, lui disputait le cœur de cette

Mme Grandet dont la tenue dans le monde était si imposante et le nom si

haut placé dans les annales de la vertu contemporaine. Jamais tempête

de l'âme ne fut plus pénible à chaque reprise de cette affreuse douleur;

le pauvre orgueil était battu et perdait du terrain. Il y avait trop

longtemps qu'elle lui obéissait en aveugle. Tout à coup, cette habitude

de l'âme et la passion cruelle qui se disputaient son cœur, réunirent

leurs efforts pour la mettre au désespoir. Quoi! voir ses ordres éludés,

désobéis, méprisés par un homme!

«--Mais il ne sait donc pas vivre?» se disait-elle.

Enfin, après deux heures passées au milieu de souffrances atroces et

d'autant plus poignantes qu'elles étaient ressenties pour la première fois

dans un transport de véritable désespoir, elle descendit de chez elle et

monta en voiture. Mais à peine y fut-elle, qu'elle changea d'avis.

«--S'il vient, il ne me trouvera pas! Rue de Grenelle, au ministère de

l'Intérieur,» cria-t-elle au valet de pied.

Elle, rassasiée de flatteries, d'hommages, de respect et de la

considération des hommes les plus considérables de Paris, osa aller

chercher elle-même Lucien à son bureau.

Quand Lucien vit Mme Grandet entrer dans son bureau, l'humeur la plus

vive s'empara de lui:

«--Je n'aurai donc jamais la paix avec cette femme! Elle me prend sans

doute pour un des valets qui l'entourent. Mon billet a dû pourtant la

convaincre que je ne voulais pas la voir!»

Mme Grandet se jeta dans un fauteuil, avec toute la fierté d'une personne

qui, depuis six ans, dépense chaque année cent vingt mille francs sur le

pavé de Paris. Cette attitude saisit Lucien et toute sympathie fut

détruite chez lui.

«--Je vais avoir affaire, se dit-il, à un épicier _demandant son dû._ Il

faudra parler clair et haut pour être compris.»

Mme Grandet restait silencieuse; Lucien était immobile, dans une position

plus bureaucratique que galante: les mains appuyées sur les bras du

fauteuil, les jambes allongées dans toute leur longueur. Sa physionomie

était absolument celle d'un marchand _qui perd_; pas l'ombre d'un

sentiment généreux.

Après un moment, il eut presque honte de lui-même.

«--Ah! si Mme de Chasteller me voyait. Elle pourrait entendre, car la

politesse ne déguisera jamais assez ce que je veux faire comprendre à

cette épicière, orgueilleuse de l'hommage des députés du centre.

«--Faudra-t-il, monsieur, que je vous prie de faire retirer votre

huissier?»

Le langage de Mme Grandet ennoblissait les fonctions, selon son habitude.

Il ne s'agissait que d'un simple garçon de bureau qui, voyant une belle

dame à équipage entrer d'un air si troublé, était resté par curiosité,

sous prétexte d'arranger le feu qui allait à merveille.

Cet homme sortit sur un regard de Lucien. Le silence continuait.

«--Quoi, monsieur, dit enfin Mme Grandet, vous n'êtes pas étonné,

stupéfait, confondu de me voir ici?

«--Je vous avouerai, madame, que je suis étonné d'une démarche très

flatteuse assurément, mais que je ne mérite pas.»

Lucien n'avait pu se faire violence au point d'employer des mots

décidément peu polis, mais le ton avec lequel ces paroles étaient dites,

éloignait à jamais toute idée de reproche passionné et les rendait

presque froidement insultantes.

«--Il me semblait, monsieur,--reprit Mme Grandet avec une voix tremblante

de colère,--si j'ai bien compris les protestations, quelquefois longues,

relatives à votre haute vertu, que vous prétendiez à la qualité d'honnête

homme.

«--Puisque vous me faites l'honneur de me parler de moi, madame, je vous

dirai que je cherche à être juste et à voir, sans me flatter, ma position

et celle des autres envers moi.

«--Votre justice s'abaissera-t-elle jusqu'à considérer combien ma

démarche, en ce moment, est dangereuse? Mme de Vaize peut reconnaître ma

livrée.

«--C'est précisément, madame, parce que je vois le danger de cette

démarche, que je ne sais comment la concilier avec l'idée que je me suis

faite de la haute prudence de Mme Grandet.

«--Apparemment, monsieur, que vous m'avez emprunté cette prudence rare,

et que vous avez _trouvé utile_ de changer en vingt-quatre heures tous

les sentiments dont les assurances se renouvelaient sans cesse et

m'importunaient tous les jours?

«--Madame, répondit Lucien, avec le plus grand sang-froid, ces

sentiments, dont vous me faites l'honneur de vous souvenir, ont été

humiliés par un succès qu'ils n'ont pas dii absolument à eux-mêmes. Ils

se sont enfuis, eu rougissant de leur erreur. Avant de disparaître, ils

ont obtenu la certitude douloureuse qu'ils ne devaient un triomphe

apparent qu'à l'emploi qu'on voulait en faire pour arriver au ministère.

Un cœur, que ces sentiments avaient la présomption, sans doute déplacée,

de pouvoir toucher, a cédé tout simplement à un calcul d'ambition, et il

n'y a eu de tendresse que dans les mots. Enfin, je me suis aperçu qu'on

me trompait, et c'est, un éclaircissement, madame, que mon absence voulait

essayer de vous épargner. C'est là ma façon d'être honnête homme.»

Lucien eût pu continuer à l'infini cette justification trop facile. Mme

Grandet était atterrée. Les souffrances de son orgueil eussent été

atroces, si, heureusement pour elle, un sentiment moins sec ne fût venu

l'aider à souffrir. Au mot fatal de _ministère_, elle s'était couvert

les yeux avec son mouchoir. Peu après, Lucien crut s'apercevoir qu'elle

avait des mouvements convulsifs qui la faisaient changer de position dans

son fauteuil--cet immense fauteuil doré des ministères. Malgré lui, il

devint plus attentif.

«--Voilà sans doute, se disait-il, comment ces comédiens de Paris

répondent aux reproches qui n'ont pas de réponse.»

Néanmoins, il ne pouvait s'empêcher d'être touché par cette image bien

jouée de l'extrême malheur. Ce corps, d'ailleurs, qui s'agitait sous ses

yeux était si beau!

Mme Grandet sentait en vain qu'il fallait à tout prix arrêter ces paroles

fatales de Lucien. S'il allait s'irriter au son de son propre discours, et

peut-être prendre envers lui-même des engagements auxquels il ne songeait

pas en commençant. Il fallait répondre, mais que dire? Cette situation

affreuse provoqua la défaite complète de son orgueil; mais quelle

humiliation! Ce qui faisait le seul intérêt de sa vie depuis quelques

jours allait lui manquer. Et que ferait-elle après? Son salon et le

plaisir de donner des soirées brillantes, où il n'y e ût que la meilleure

société de la cour de Louis-Philippe, lui semblaient maintenant bien peu

de chose. Elle trouva que Lucien avait raison, et constata combien sa

colère à elle était peu fondée. Le silence dura plusieurs minutes. Enfin

Mme Grandet ôta le mouchoir qu'elle avait devant les yeux, et Lucien fut

frappé parmi des plus grands changements de physionomie qu'il eut jamais

vus. Pour la première fois de sa vie, Mme Grandet portait sur sa figure

une expression réellement féminine.

«--J'avouerai mes torts, monsieur, mais pourtant ce qui m'arrive est

flatteur pour vous. La cour que vous me faisiez me flattait, m'amusait,

mais me semblait absolument sans danger. Mais mon cœur a changé!»

Ici Mme Grandet rougit profondément; elle n'osait pas regarder Lucien.

«--J'ai eu le malheur de m'attacher à vous. Peu de jours ont suffi pour

changer mon cœur à mon insu. J'ai oublié le juste soin d'élever ma maison;

un autre sentiment a dominé ma vie. L'idée de vous perdre, l'idée surtout

de n'avoir pas votre estime, est intolérable pour moi. Je suis prête à

tout sacrifier pour reconquérir cette estime.»

Elle se cacha de nouveau la figure derrière son mouchoir, osa dire:

«--Je vais rompre avec M. votre père, renoncer aux espérances du

ministère... mais ne vous séparez pas de moi!»

En lui disant ces derniers mots, Mme Grandet lui tendit la main avec une

grâce et un charme extraordinaires.

«--Cette grâce, ce changement étonnant chez une femme si fière, c'est

votre mérite qui en est l'auteur, lui disait la vanité.»

La méfiance ajoutait:

«--Voilà une femme admirablement belle et qui, sans doute, compte sur

l'effet de sa beauté. Tâchons de n'être pas dupe. Voyons: Mme Grandet

prouve son amour par un sacrifice assez pénible, celui de la fierté

de toute sa vie. Il faut donc croire à cet amour... Mais doucement. Il

faudra que cet amour résistât à des épreuves un peu plus décisives et

d'une durée un peu plus longue que ce qui vient d'avoir lieu jusqu'ici.»

Il faut avouer que la figure de Lucien n'était point du tout celle d'un

héros de roman, pendant qu'il se livrait à ces sages raisonnements. Il

avait plutôt l'air d'un banquier qui pèse la convenance d'une grande

opération.

«--La vanité de Mme Grandet peut regarder comme le pire des maux celui

d'être quittée; _elle doit tout sacrifier pour éviter cette humiliation_,

même les intérêts de son ambition. Il se peut fort bien que ce ne soit pas

l'amour qui fasse ces sacrifices, mais tout simplement la vanité, et la

mienne serait bien aveugle si elle se glorifiait d'un triomphe d'une

nature aussi douteuse. Au bout du compte, sa présence ici m'importune;

je me sens incapable de me soumettre à ses exigences. Son salon m'ennuie,

et c'est ce qu'il s'agit de lui faire entendre avec politesse.

«--Madame, je ne m'écarterai pas avec vous des égards les plus

respectueux. Le rapprochement qui nous a placés, pour un instant, dans

une position intime, a pu être la suite d'un malentendu, d'une erreur.

Mais je n'en suis pas moins votre obligé. Je me dois à moi-même, Madame,

je dois encore plus à mon respect pour le lien qui nous a unis, l'aveu de

la vérité. Le dévouement, la reconnaissance, remplissent mon cœur, mais je

n'y trouve plus d'amour.»

Mme Grandet le regardait avec des yeux grands ouverts, mais dans lesquels

l'extrême attention suspendait les larmes.

Après un petit silence, elle se remit à pleurer sans nulle retenue. Elle

considérait Lucien, et elle osa dire ces étranges paroles:

«--Tout ce que tu dis est vrai, je mourais d'ambition et d'orgueil. Me

voyant extrêmement riche, le but de ma vie était de devenir une femme

titrée; j'ose t'avouer ce ridicule amer. Ce n'est pas de cela que je

rougis en ce moment. C'est par ambition uniquement que je me suis occupée

de toi. Mais je meurs d'amour. Je suis une indigne, humilie-moi, je mérite

tous les mépris. Je meurs d'amour et de honte. Je tombe à tes pieds, je

te demande pardon! Je n'ai plus ni ambition, ni orgueil. Dis-moi ce que

tu veux que je fasse à l'avenir. Je suis à tes pieds, humilie-moi tant

que tu voudras! Plus tu m'humilieras, plus tu seras humain avec moi!...

«--Tout cela est encore de l'affectation,» se disait Lucien, qui n'avait

jamais vu de scène de cette force.

Elle était à ses pieds; lui, debout, essayait de la relever. Arrivée à ces

derniers mots, il s'aperçut qu'elle faiblissait. Comme il faisait un

effort pour la remettre debout, il sentit tout à coup le poids de son

corps. Elle était profondément évanouie. Lucien était embarrassé, mais

point touché. Son embarras venait, uniquement de la crainte de manquer à

ce précepte de sa morale: _Ne jamais faire de mal inutile._

Il lui vint une idée ridicule, en cet instant, qui coupa court à tout

autre attendrissement. L'avant-veille on était venu quêter chez Mme

Grandet--qui avait une terre dans les environs de Lyon--pour les

malheureux prévenus du Procès d'avril, que l'on allait transférer de la

prison de Perrache à Paris, par le froid, et qui n'avaient pas d'habits.

«--Il m'est permis, messieurs, avait-elle dit aux quêteurs, de trouver

votre demande singulière. Vous ignorez apparemment ce que mon mari est

dans l'État. M. le préfet de Lyon a défendu cette quête.»

Elle-même avait raconté tout cela à la société. Lucien l'avait regardée,

puis avait dit en l'observant:

«--Par le froid qu'il fait, une douzaine de ces gens-là mourront sur

leurs charrettes. Ils n'ont que des habits d'été et on ne leur donne point

de couvertures.

«--Ce sera autant de peine de moins pour la cour de Paris,» avait répondu

un gros député, héros de Juillet.

L'œil de Lucien s'était fixé sur Mme Grandet; elle n'avait pas sourcillé.

En la voyant évanouie, ses traits, sans expression autre que la hauteur

qui lui était habituelle, lui rappelèrent l'expression qu'ils avaient

lorsqu'il lui présentait l'image des prisonniers mourant de froid et

de faim sur leurs charrettes; au milieu d'une scène d'amour, Lucien fut

homme de parti.

«--Que ferai-je de cette femme? se dit-il. Il faut être humain, lui

donner de bonnes paroles, et la renvoyer chez elle à tout prix.» Il alla

la déposer doucement contre le fauteuil, il ferma la porte à clef, puis,

avec son mouchoir trempé dans le modeste pot à eau en faïence,--seul

meuble culinaire du bureau,--il humecta ce front, ces joues, ce cou, sans

que tant de beauté lui donnât un instant de distraction.

Mme Grandet soupira enfin. Il la saisit à bras le corps, et la plaça

assise dans le grand fauteuil doré. Le contact de ce corps charmant lui

rappela un peu cependant qu'il tenait dans ses bras une des plus jolies

femmes de Paris. Elle se remettait lentement, et le regardait avec des

yeux encore à demi voilés par la chute de la paupière supérieure.

Lucien pensa qu'il devait lui baiser la main; ce fut ce qui hâta le

plus la résurrection de cette pauvre femme amoureuse.

«--Viendrez-vous chez moi? lui dit-elle d'une voix basse et à peine

articulée.

«--Sans doute, comptez sur moi. Mais ce bureau est un lieu de danger.

La porte est fermée, on peut frapper. Si le petit Desbacs se présente...»

Cette idée rendit des forces à Mme Grandet.

«--Soyez assez bon pour me soutenir jusqu'à ma voiture.

«--Ne serait-il pas bien de parler d'une entorse devant vos gens?»

Elle le regarda avec des yeux où brillait le plus vif

amour.

«--Généreux ami! Ce n'est pas vous qui cherchez à me compromettre et à

afficher un triomphe! Quel cœur est le vôtre!»

Lucien se sentit attendri, niais ce sentiment lui fut désagréable. Il

plaça sur le dossier du fauteuil la main de Mme Grandet qui s'appuyait

sur lui, et courut dans la cour dire aux gens d'un air effaré:

«--Mme Grandet vient de se donner une entorse; peut-être même s'est-elle

cassé la jambe. Venez vite.»

Un homme de peine du ministère tint les chevaux, le cocher et le valet

de pied accoururent et aidèrent Mme Grandet à gagner sa voiture.

Elle serrait la main de Lucien avec le peu de forces qui lui restaient.

Ses yeux reprirent de l'expression, celle de la prière, quand elle lui dit

de l'intérieur de la voiture:

«--À ce soir!

«--Sans doute, madame; je viendrai savoir de vos nouvelles.»

L'aventure parut fort louche aux domestiques, surpris de l'air ému de

leur maîtresse. Ces gens-là sont fins à Paris, et ils devinèrent bien que

cet air n'était pas celui de la douleur physique pure.

Lucien se referma de nouveau à clef dans son bureau. Il se promenait à

grands pas dans la diagonale de cette petite pièce.

«--Scène désagréable, se dit-il. Est-ce une comédie? A-t-elle chargé

l'expression de ce qu'elle sentait? L'évanouissement était réel... autant

que je puis m'y connaître. C'est là un triomphe de vanité et ça ne me

fait aucun plaisir...»

Il voulut reprendre un _rapport_ commencé, et il s'aperçut qu'il écrivait

des niaiseries. Il alla chez lui, monta à cheval, passa le pont de

Grenelle et se trouva bientôt dans le bois de Meudon. Là, il mit son

cheval au pas el se mit à réfléchir. Ce qui surnagea à tout, ce fut le

remords d'avoir été attendri au moment où Mme Grandet avait écarté le

mouchoir qui lui cachait la figure, et celui, plus fort, d'avoir été ému

au moment où il l'avail prise dans ses bras pour la déposer dans le

fauteuil.

«--Ah! si je suis infidèle à Mme de Chasteller, elle aura une raison de

l'être à son tour!

«--Mais il me semble qu'elle ne commence pas mal, lui dit le parti

contraire. Peste, un accouchement! Excusez du peu.

«--Puisque personne au monde ne voit ce ridicule, répondit Lucien, il

n'existe pas. Pour exister, le ridicule doit être vu.»

En rentrant à Paris, il passa au ministère, il se fit annoncer chez M.

de Vaize, et lui demanda un congé d'un mois.

Ce ministre qui, depuis trois semaines, ne l'était plus qu'à demi, et

vantait les douceurs du repos,--_otium cum dignitate_, répétait-il

souvent--fut étonné et enchanté de voir fuir l'aide de camp du général

ennemi.

«--Qu'est-ce que cela peut vouloir dire?» se demandait-il.

Muni de son congé en bonne forme, écrit par lui et signé par le ministre,

Lucien alla voir sa mère à laquelle il annonça une partie de campagne de

quelques jours.

«--De quel coté? demanda-t-elle avec anxiété.

«--En Normandie, répondit Lucien qui avait compris le regard de sa mère.

Il avait bien eu quelques remords de tromper cette mère, mais sa question:

_De quel côté?_ avait achevé de les dissiper. Il écrivit ensuite un mot

à son père et passa chez Mme Grandet qu'il trouva bien faible. Il fut très

poli et promit de repasser dans la soirée.

Il partit pour Nancy, ne regrettant rien de Paris, et désirant de tout son

cœur d'être oublié par Mme Grandet.

* * *

À la nouvelle de la mort subite de son père, Lucien revint à Paris[1].

Aussitôt débarqué, il passa une heure avec sa mère et alla ensuite au

comptoir, où se trouvait M. Leffre, chef du bureau, homme sage à cheveux

blancs, consommé dans les affaires.

Le vieillard lui dit, avant même de faire mention de la mort de M. Leuwen:

«--Monsieur, j'ai à vous parler de vos affaires. S'il vous plaît, nous

passerons dans votre cabinet.

À peine arrivés:

«--Vous êtes un homme et un brave homme. Préparez-vous à tout ce qu'il y

a de pis. Me permettrez-vous de parler librement?

«--Je vous en prie, mon cher monsieur Leffre. Dites-moi nettement ce

qu'il y a de pis.

«--Il faut faire banqueroute!

«--Grand Dieu! Combien doit-on?

«--Juste autant qu'on a. Si vous ne faites pas banqueroute, il ne vous

reste rien.

«--Y a-t-il moyen de ne pas faire banqueroute?

«--Sans doute, mais il ne vous restera peut-être pas cent mille écus, et

encore faudra-t-il cinq ou six ans pour faire la rentrée de cette somme.

«--Attendez-moi un instant: je vais parler à ma mère.

«--Monsieur, Mme votre mère n'est pas dans les affaires: peut-être ne

conviendrait-il pas de prononcer le mot de banqueroute aussi nettement.

Vous pouvez payer 60 0/0, et il vous reste une honnête aisance. M. votre

père était aimé de tout le haut commerce, et il n'est pas de petit

boutiquier auquel il n'ait prêté une ou deux fois dans sa vie une couple

de billets de mille francs. Vous avez votre concordat signé à 60 0/0,

avant trois jours et avant même la vérification du grand livre. Et, ajouta

M. Leffre en baissant la voix, les affaires des dix-neuf derniers jours

sont portées sur un livre à part, que j'enferme tous les soirs. Nous avons

pour 190.000 francs d'argent liquide, et sans ce livre on ne saurait où

les prendre.

«--Et cet homme est parfaitement honnête!» pensa Lucien.

Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second · 第 32 / 34 题