Total 408

Nous voilà avec 408 voix sur 873. Supposons que les vingt-sept voix

arrivées demain matin donnent dix-sept voix à M. Mairobert et dix à nous.

Nous aurons:

M. de Crémieux avec 418

M. Mairobert avec 468

Et alors, cinquante et une voix de M. de Cerna donneront la majorité à M.

de Crémieux.

Ces chiffres furent retournés de cent façons par le général, Lucien,

Coffe et le lieutenant Milière, les seuls convives de ce dîner.

«--Appelons nos deux meilleurs agents,» dit le général.

Ces messieurs parurent et, après une assez longue discussion, avouèrent

d'eux-mêmes que la présence des légitimistes déciderait de la victoire.

«--Et maintenant à la préfecture!

«--Si vous ne voyez pas d'indiscrétion à ma demande, je vous prierais,

mon général, de porter la parole.

«--Cela est un peu contre nos conventions; je m'étais réservé un rôle

tout à fait secondaire. Mais enfin, _j'ouvrirai le débat_, comme on dit

en Angleterre.»

Le général tenait beaucoup à montrer _qu'il avait des lettres!_ mais ce

brave homme avait bien mieux: un rare bon sens et de la bonté.

À peine eut-il expliqué au préfet qu'on le suppliait de donner à M. de

Crémieux les voix dont il avait disposé la veille, lors de la nomination

du président, que celui-ci l'interrompit d'un ton aigre:

«--Je ne m'attendais pas à moins après toutes ces communications

télégraphiques. Mais enfin, messieurs, je ne suis pas encore destitué, et

M. Leuwen n'est pas encore préfet.»

Tout ce que la colère peut mettre dans la bouche d'un petit sophiste

sournois, fut adressé par M. de Séranville au général et à Lucien. La

scène dura cinq heures. Le général ne perdit un peu patience que

vers la fin.

«--Votre élection est évidemment perdue; laissez-la mourir entre les

mains de M. Leuwen. Comme les médecins appelés trop lard, M. Leuwen aura

tout l'odieux de la mort du malade.

«--Il aura ce qu'il voudra ou ce qu'il pourra, mais jusqu'à ma

destitution, il n'aura pas la préfecture.»

Ce fut sur cette réponse de M. de Séranville que Lucien fut obligé de

retenir le général.

«--Un homme qui trahirait le gouvernement, dit le général, ne pourrait

pas faire mieux que vous, monsieur le préfet, et c'est ce que je vais

écrire au ministre. Adieu, monsieur.»

À minuit et demi, en sortant de la préfecture, Lucien voulait apprendre

ce beau résultat à M. de Cerna.

«--Si vous m'en croyez, monsieur Leuwen, attendez à demain matin, après

votre dépêche télégraphique. Laissons ces alliés suspects. D'ailleurs ce

petit animal de préfet peut se raviser.»

À cinq heures et demie, le lendemain, Lucien attendait le jour dans le

bureau du télégraphe. Dès qu'on put voir clair, la dépêche suivante fut

expédiée:

«--Le préfet a refusé ses 389 voix à M. de Crémieux. Le concours des 70

à 80 voix que le général Fari et M. Leuwen attendaient des légitimistes

devient inutile, et M. Hampden va être élu.»

Lucien, mieux avisé, n'écrivit pas à MM. Disjonval et de Cerna, mais il

alla les voir et leur expliqua le malheur survenu, avec tant de simplicité

et de sincérité évidente, que ces messieurs, qui connaissaient le génie

du préfet, finirent par croire à la bonne foi de Leuwen.

«--L'esprit de ce petit préfet des grandes journées, dit M. de Cerna, est

comme les cornes des boues de mon pays: noir, dur et tortu.»

Le pauvre Lucien était tellement emporté par l'envie de ne pas passer

pour un coquin, qu'il supplia M. Disjonval d'accepter de sa bourse le

remboursement des frais qu'avait pu entraîner la convocation

extraordinaire des électeurs légitimistes. M. Disjonval refusa, mais avant

de quitter la ville de Caen, Lucien lui fit remettre 500 francs par le

président Donis d'Angel.

Le grand jour de l'élection, à dix heures, le courrier de Paris apporta

cinq lettres, annonçant que M. Mairobert était mis en accusation à Paris

comme facteur du grand mouvement insurrectionnel républicain dont on

parlait alors. Aussitôt douze des négociants les plus riches déclarèrent

qu'ils ne donneraient pas leurs voix à M. Mairobert.

«--Voilà qui est bien digne du préfet, dit le général à Lucien avec

lequel il avait repris le poste d'observation vis-à-vis de la salle

d'élections. Il serait plaisant après tout que ce petit sophiste réussit.

C'est bien alors, ajouta-t-il avec la gaieté et la générosité d'un homme

de cœur, que pour peu que le ministre fût votre ennemi, et eût besoin d'un

boue émissaire, vous joueriez un joli rôle.

«--Je recommencerais mille fois. Quoique la bataille fût perdue, j'ai

donné quand même.

«--Vous êtes un brave garçon... Permettez-moi cette locution familière,

corrigea bien vite le bon général, craignant d'avoir manqué à la politesse

qui était pour lui comme une langue étrangère apprise sur le tard.

Lucien lui serra la main avec émotion et laissa parler son cœur.

À onze heures, on constata la présence de 948 électeurs.

Au moment où un émissaire du général venait de lui donner ce chiffre,

M. le président Donis d'Angel voulut forcer toutes les consignes pour

pénétrer dans l'appartement, mais n'y réussit pas.

«--Recevons-le un instant, dit Lucien.

«--Ah! que non. Ce pourrait être la base d'une calomnie. Allez recevoir

ce digne président et ne vous laissez pas trahir par votre honnêteté

naturelle.

«--Il m'apportait l'assurance que, malgré les contre-ordres de ce matin,

il y a 49 légitimistes et 11 partisans du préfet gagnés en faveur de M.

de Crémieux, dans la salle des Ursulines.»

L'élection suivit son cours paisible; les figures étaient plus sombres

que la veille. La pauvre nouvelle du préfet, sur la mise en accusation

de M. Mairobert, avait mis en colère cet homme si sage jusque-là, et

surtout ses partisans. Deux ou trois fois on fut sur le point d'éclater,

mais un beau-frère de M. Mairobert, monta sur une charrette, arrêtée à

cinquante pas de la salle des Ursulines, et parla à la foule.

«--Renvoyons notre vengeance à quarante-huit heures après l'élection,

autrement, la majorité vendue de la Chambre des députés l'annulera.»

Ce bref discours fut bientôt imprimé à vingt mille exemplaires. On eut

même l'idée d'apporter une presse sur la place. Lucien, qui se promenait

hardiment partout, ne fut point insulté ce jour-là; il remarqua que la

foule sentait sa force. À moins de la mitrailler à distance, aucune

puissance ne pouvait agir sur elle.

«--Voilà le peuple vraiment souverain!» pensait-il.

Il revenait de temps en temps à l'appartement d'observation; l'avis du

lieutenant Milière était que personne n'aurait la majorité pour cette

fois.

À quatre heures, il arriva une dépêche télégraphique au préfet, qui lui

ordonnait de porter ses votes aux légitimistes désignés par le général

Fari et Leuwen. Mais il ne fit rien dire. À quatre heures un quart, Lucien

eut une dépêche dans le même sens.

Sur quoi Coffe s'écria:

Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée!

Le général fut charmé de la citation et se la fit répéter.

À ce moment, ils furent étourdis par un vivat étourdissant.

«--Est-ce joie, est-ce révolte? se demandèrent-ils en courant à la

fenêtre.

«--C'est la joie, dit le général avec un soupir. Nous sommes foutus!»

En effet, un émissaire qui arrivait l'habit déchiré, tant il avait eu

de peine à traverser la foule, apportait le bulletin du dépouillement du

scrutin:

Électeurs présents 948

Majorité 475

M. Mairobert 475

M. de Bourdoulier, candidat du préfet 401

M. de Crémieux 61

M. Sauvage, républicain, voulant

le caractère des Français par des

lois draconiennes 0

Vois perdues 2

Le soir, la ville fut entièrement illuminée.

«--Mais où sont donc les fenêtres des 401 partisans du préfet?» disait

Lucien à Coffe.

La réponse fut un bruit effroyable de vitres cassées; c'étaient les

fenêtres du président Donis d'Angel.

Le lendemain, Lucien s'éveilla à onze heures et s'en alla tout seul se

promener dans toute la ville. Une singulière pensée s'était rendue

maîtresse de son esprit.

«--Que dirait Mme de Chasteller si je lui racontais ma conduite?»

Il fut bien une heure avant de trouver la réponse à cette question, et

cette heure lui fut bien douce.

* * *

En approchant de Paris, il vint par hasard à penser à la rue où logeait

Mme Grandet, et ensuite à elle.

Il partit d'un éclat de rire.

«--Qu'avez-vous donc?» lui demanda Coffe.

«--Rien. J'avais oublié le nom d'une belle dame pour qui j'ai une grande

passion.

«--Je croyais que vous pensiez à l'accueil que va vous faire votre

ministre.

«--Le diable l'emporte... Il me recevra froidement, me demandera l'état

de mes déboursés et trouvera que c'est bien cher.

«--Tout dépend du rapport que ses espions lui auront fait sur votre

mission. Votre conduite a été furieusement imprudente: vous avez donné

pleinement dans cette folie de la première jeunesse qu'on appelle _le

zèle._»

Lucien avait à peu près deviné. Le comte de Vaize le reçut avec la

politesse ordinaire, mais ne lui fit aucune question sur les élections,

aucun compliment sur son voyage; il le traita absolument comme s'il

l'avait vu la veille. À la fin de l'entretien, il gagna son bureau,

occupé, durant son absence, par Desbacs, qui avait rempli sa place. Ce

petit homme fut très froid en lui faisant la remise des affaires

courantes, lui qui avant le voyage était à ses pieds. Lucien ne dit

rien à Coffe qui travaillait dans une pièce voisine et qui, de son côté,

éprouvait un accueil encore plus significatif. À cinq heures et demie, il

l'appela pour aller dîner ensemble. Dès qu'ils furent seuls dans un

cabinet de restaurant:

«--Eh bien? dit Lucien en riant.

«--Eh bien, tout ce que vous avez fait de bien et d'admirable pour tâcher

de sauver une cause perdue, n'est qu'un _péché splendide._ Vous serez bien

heureux si vous échappez au reproche de jacobinisme ou de carlisme. On en

est encore dans les bureaux à trouver un nom pour votre crime; on n'est

d'accord que sur son énormité. Tout le monde épie la façon dont le

ministre vous traite. Vous vous êtes cassé le cou.

«--La France est bien heureuse, répondit Lucien gaiement, que ces coquins

de ministres ne sachent pas profiter de cette folie de jeunesse que vous

appelez le zèle. Je serais curieux de savoir si un général en chef

traiterait de même un officier qui, dans une déroute, aurait fait mettre

pied à terre à un régiment de dragons, pour marcher à l'assaut d'une

batterie enfilant la grande route et tuant horriblement de monde?»

Après de longs discours, Lucien apprit à Coffe qu'il n'avait point épousé

une parente du ministre et qu'il n'avait rien à demander.

«--Mais alors, dit Coffe étonné, d'où venait avant votre mission la bonté

marquée du ministre? Maintenant, après les lettres de M. de Séranville,

pourquoi ne vous brise-t-il pas?

--Il a peur du salon de mon père. Si je n'avais pas pour père l'homme

d'esprit le plus redouté de Paris, j'aurais été comme vous, jamais je ne

me relevais de la profonde disgrâce où nous a jetés noire républicanisme

de l'École polytechnique. Dites-moi, croyez-vous qu'un gouvernement

républicain fut aussi absurde que celui-ci?

«--Il serait moins absurde, mais plus violent. Ce serait souvent un loup

enragé. En voulez-vous la preuve? Elle n'est pas loin de nous. Quelles

mesures prendriez-vous dans les deux départements de MM. de Riquebourg

et de Séranville, si demain vous étiez un ministre de l'Intérieur

tout-puissant?

«--Je nommerais M. Mairobert préfet; je donnerais au général Fari le

commandement des deux départements.

«--Songez au contre-coup de ces mesures et à l'exaltation que prendraient

dans les deux départements Riquebourg et Séranville, tous les partisans

du bon sens et de la justice. M. Mairobert serait roi de son département;

et si ce département s'avisait d'avoir une opinion sur ce qui se fait à

Paris? Pour parler seulement de ce que nous connaissons, si ce département

s'avisait de jeter un œil raisonnable sur ces trois cent cinquante nigauds

emphatiques qui grattent du papier dans la rue de Grenelle, et parmi

lesquels nous comptons? Si les départements voulaient à l'Intérieur

quelques hommes de métier à 10.000 francs d'appointements et 10.000 francs

de frais de bureau, signant tout ce qui est d'intérêt secondaire, que

deviendraient les trois cent quarante au moins de ces commis, chargés de

faire au bon sens une guerre acharnée?

Et de proche en proche, que deviendrait le roi? Tout gouvernement est un

mal, mais un mal qui préserve d'un plus grand.

«--C'est ce que disait M. Gauthier, l'homme le plus sage que j'aie connu,

un républicain de Nancy. Que n'est-il ici à raisonner avec nous? Du reste,

c'est un homme qui lit la _Théorie des fonctions_ de Lagrange, aussi bien

que vous et cent fois mieux que moi, etc.»

Le discours fut infini entre les deux amis, car Coffe, ne sachant résister

à Lucien, s'en était fait aimer, et par reconnaissance se croyait obligé

de lui répondre. Il ne revenait pas de son étonnement qu'étant aussi

riche, Lucien ne fût pas plus absurde.

Entraîné par cette idée, il lui demanda:

«--Êtes-vous né à Paris?

«--Oui, sans doute.

«--Et M. votre père avait cet hôtel magnifique à cette époque, et vous

alliez vous promener en voiture à trois ans?

«--Mais, sans doute... Pourquoi ces questions?

«--Parce que je suis étonné de ne vous trouver ni absurde, ni sec: il

faut espérer que cela durera. Vous devez voir par le succès de votre

mission que la société repousse vos qualités actuelles. Si vous vous

étiez borné à vous faire couvrir de boue à Blois, le ministre vous eût

donné la croix.

«--Du diable si je pense encore à cette mission.

«--Vous auriez tort; c'est la plus belle et la plus curieuse expérience

de votre vie. Jamais, quoi que vous fassiez, vous n'oublierez le général

Fari, MM. de Séranville, de Riquebourg, de Cerna, Donis d'Angel, etc.

«--Jamais.

«--Eh bien, le plus ennuyeux de l'expérience morale est fait. C'est le

commencement, l'exposition des faits. Au ministère, vous achèverez votre

éducation. Seulement pressez-vous, car il est possible que le de Vaize ait

déjà inventé quelque coup de Jarnac pour vous éloigner tout doucement

sans fâcher monsieur votre père.

«--Ah! à propos, mon père est député de l'Aveyron, après trois

ballottages et à la flatteuse majorité de sept voix!

«--Vous ne m'aviez pas parlé de sa candidature...

«--Je la trouvais ridicule et d'ailleurs n'eus pas le temps d'y trop

songer; je ne l'appris que par ce courrier extraordinaire qui donna une

pâmoison à M. de Séranville.»

Deux jours après, le comte de Vaize disait à Lucien:

«--Lisez ce papier.»

C'était une première liste de gratifications à propos des élections. Le

ministre, en la lui donnant, souriait d'un air de bonté qui semblait

dire: «Vous n'avez rien fait qui vaille, et cependant voyez comme je vous

traite.»

Il y avait trois gratifications de 10.000 francs, et à coté du nom des

gratifiés, la mention: _Succès._ La quatrième ligne portait: M. Lucien

Leuwen, maître des requêtes, _non succès._ M. Mairobert nommé à une

majorité _d'une voix..._ 8.000 francs.

«--Eh bien, fit M. de Vaize, tient-on la parole qu'on vous donna à

l'Opéra?»

Lucien exprima toute sa reconnaissance, puis ajouta:

«--J'ai une prière à adresser à Votre Excellence: je désirerais que mon

nom ne figurât pas sur la liste.

«--J'entends, dit le ministre, dont la figure prit sur-le-champ

l'expression la plus sérieuse. Vous voulez la croix, mais en vérité,

après tant de folies, je ne puis la demander pour vous. Vous êtes plus

jeune de caractère que d'âge. Demandez à Desbacs l'étonnement que

causaient vos dépêches télégraphiques, arrivant coup sur coup et ensuite

vos lettres.

«--C'est parce que je sens tout cela que je prie Votre Excellence de ne

pas songer à moi pour la croix, et encore moins pour la gratification.

«--Prenez garde, cria le ministre en colère, je suis homme à vous prendre

au mot. Allons, prenez une plume, et à côté de votre nom mettez ce que

vous voudrez.»

Lucien écrivit à coté de son nom: _ni croix, ni gratification; élection

manquée_, et puis, au bas du papier:

--M. Coffe... 2.500 francs.

«--Je porte ce papier au Château, songez-y bien. Il serait inutile que

par la suite votre père me parlât à ce sujet.

«--Les hautes occupations de Votre Excellence l'empêchent de garder le

souvenir de notre conversation à l'Opéra. Je manifestai le vœu le plus

précis que mon père n'eût plus à s'occuper de ma fortune politique.

«--Eh bien, alors, expliquez à mon ami Leuwen comment s'est passée

l'affaire de la gratification, et comment, vous ayant porté pour 8.000

francs, vous avez biffé tout cela. Adieu, monsieur.»

À peine la voiture de Son Excellence eut-elle quitté l'hôtel, que Mme

la comtesse de Vaize fit appeler Lucien.

«--Diable, se dit-il en l'apercevant, elle est bien jolie aujourd'hui.

Pas l'air timide et des yeux de feu; que signifie ce changement?

«--Vous nous tenez rigueur depuis votre retour, monsieur. J'attendais

toujours une occasion pour vous parler en détail. Je vous assure que

personne plus que moi n'a défendu vos dépêches avec plus de suite. J'ai

empêché avec le plus grand courage qu'on en dit du mal devant moi à

table. Tout le monde peut se tromper et j'ai une bonne nouvelle à vous

annoncer. Vos ennemis pourraient plus tard vous calomnier à propos de

cette mission, et, quoique sachant que les questions d'argent ne vous

touchent que médiocrement, j'ai obtenu de mon mari, pour fermer la bouche

à ces ennemis, qu'il vous présentât au roi pour une gratification de

8.000 francs. Je voulais 10.000, mais M. de Vaize m'a fait voir que cette

somme était réservée aux plus grands succès, et les lettres reçues hier

de M. de Séranville et du maire de Caen sont affreuses pour vous.»

Tout cela fut dit avec beaucoup plus de paroles, et, par conséquent, avec

beaucoup plus de mesure et de retenue féminine. Aussi Lucien y fut-il très

sensible. Il lui raconta qu'il venait d'effacer son nom.

«--Mon Dieu, seriez-vous piqué? Vous aurez la croix à la première

occasion, je vous le promets.»

Ce qui voulait dire: Allez-vous nous quitter?

L'accent de ces mots le toucha profondément; il fut sur le point de lui

baiser la main.

«--Si je m'attachais à elle, pensait-il, que de dîners ennuyeux il faudra

supporter! et avec la figure du mari de l'autre côté de la table!»

Cette réflexion ne lui prit pas une demi-seconde.

«--Je viens d'effacer mon nom, reprit-il, mais puisque vous daignez

témoigner de l'intérêt pour mon avenir, je vous dirai la véritable raison

de mon refus. Ces titres de gratification peuvent être imprimés un jour et

me donner une célébrité fâcheuse. Je suis trop jeune pour m'exposer à ce

danger.

«--Oh! mon Dieu, dit Mme de Vaize avec l'accent de la terreur,

croyez-vous la république si près de nous?»

La peur lui avait fait oublier ses velléités d'amitié, et devant cette

sécheresse, Lucien tomba dans une profonde rêverie.

«--Vous êtes fâché?

«--Je vous demande pardon. Y a-t-il longtempsque je suis tombé dans

cette rêverie?

«--Trois minutes au moins, répondit-elle avec un air de bonté, mais à

cette bonté qu'elle tenait à marquer, se mêlait un peu du reproche de la

femme d'unministre puissant qui n'est pas accoutumée à de pareilles

distractions, et en tête-à-tête encore.

«--C'est que je suis sur le point d'éprouver pour vous, madame, un

sentiment trop tendre, et je me le reprochais...»

Après cette petite coquinerie, comme il n'avait plus rien à dire à Mme

de Vaize, il ajouta encore quelques mots polis, et la laissa toute rouge

et tout émue, pour aller s'enfermer dans son bureau.

«--J'oublie de vivre. Ces sottises d'ambition me distraient de la seule

chose au monde qui ait de la réalité pour moi. C'est drôle de sacrifier

son cœur à l'ambition, tout en n'étant pas ambitieux!... Il faut aller

à Nancy. Attendons d'abord mon père qui revient un de ces jours. C'est

un devoir, et puis je serais bien aise d'avoir son opinion sur ma conduite

à Caen, tant sifflée au ministère.»

Le plaisir d'aller à Nancy changea le cours de ses pensées et le rendit,

le soir, chez Mme Grandet, extrêmement brillant. Dans le petit salon

ovale, au milieu de trente personnes peut-être, il fut le centre de la

conversation et fit cesser tous les entretiens particuliers pendant vingt

minutes au moins. Ce succès électrisa Mme Grandet.

«--Avec deux ou trois hommes comme celui-ci, chaque soirée, mon salon

sera le premier de Paris.»

Comme on passait au billard, elle se trouva à côté de Lucien, séparée du

reste de la société.

«--Que faisiez-vous le soir, pendant cette course en province?

«--Je pensais à une jeune femme de Paris pour laquelle j'ai une grande

passion.»

Ce fut le premier mot de ce genre qu'il eût jamais dit à Mme Grandet: il

arrivait à propos. Pendant toute la soirée il fut pour elle du dernier

tendre.

* * *

M. Leuwen revint tout joyeux de son élection dans le département de

l'Aveyron.

«--L'air y est chaud, les perdrix excellentes, les hommes plaisants. Je

suis chargé par mes commettants de quatre-vingt-trois commissions, en

outre de celles dont on me chargera par lettre: quatre paires de bottes

bien confectionnées; une route de cinq quarts de lieue de longueur pour

conduire à la maison de campagne de M. Castanet, etc., etc.»

Et M. Leuwen continua à raconter à Mme Leuwen et à son fils les intrigues

au moyen desquelles il avait obtenu une majorité triomphante de sept voix.

«--Enfin, je ne me suis pas ennuyé un moment dans ce département, et si

j'y avais eu ma femme, j'aurais été parfaitement heureux. Il y avait bien

des années que je n'avais parlé aussi longtemps et à un aussi grand nombre

d'ennuyeux. Aussi suis-je saturé de platitudes et d'ennuis officiels.»

On peut penser comme Lucien fut reçu lorsqu'il parla d'absence.

«--Je te renie à jamais, lui dit son père avec une vivacité gaie. Redouble

d'assiduité et d'attention auprès de ton ministre; et si tu as du cœur,

campe un enfant à sa femme! Et maintenant raconte-moi les aventures de

ton voyage.

«--Voulez-vous mon histoire longue ou courte?

«--Longue, dit Mme Leuwen; elle m'a fort amusée et je l'entendrais une

seconde fois avec plaisir. Je serais fort, curieuse de voir ce que vous en

penserez, ajouta-t-elle en se tournant vers son mari.

«--Eh bien, répondit M. Leuwen, il est dix heures trois quarts, qu'on

fasse du punch et commence.»

Mme Leuwen fit un signe au valet de chambre et la porte fut fermée.

Lucien expédia en cinq minutes l'avanie de Blois et les menus incidents

du voyage, et raconta longuement ce que le lecteur connaît déjà.

Vers le milieu du récit, M. Leuwen commença à faire des questions.

«--Plus de détails, plus de détails, disait-il à son fils; il n'y a

d'originalité et de vérité que dans les détails.

«Et voilà comment ton ministre t'a traité à ton retour! Il semblait

vivement contrarié.

«--Ai-je bien ou mal agi? En vérité je l'ignore, disait Lucien. Sur le

champ de bataille, dans la vivacité de l'action, je croyais avoir mille

fois raison. Ici, les doutes commencent à se faire jour.

«--Et moi, je n'en ai pas, répondit Mme Leuwen. Tu t'es conduit comme le

plus brave homme aurait pu faire.»

Elle plaidait en faveur de son fils et avait peur de solliciter

l'approbation de M. Leuwen qui ne disait rien.

«--Ce qui est fait est fait, continuait Lucien. Je me moque parfaitement

du Brid'oison de la rue de Grenelle. Mais mon orgueil est alarmé; quelle

opinion dois-je avoir de moi-même? Ai-je quelque valeur? Voilà ce que je

vous demande, mon père. J'ai pu atténuer les faits, en ma faveur, en vous

les racontant, et alors les mesures que j'ai prises d'après ces faits

seraient justifiées à mon insu.

«--Ce M. Coffe me fait l'effet d'un méchant homme, dit Mme Leuwen.

«--Maman, vous vous trompez. Ce n'est qu'un homme découragé. S'il avait

quatre cents francs de rente, il se retirerait dans les rochers de la

Sainte-Baume, à quelques lieues de Marseille. Il est dommage que vous

ayez cette opinion de lui, car je voulais obtenir de mon père qu'il

entendît le récit de ma campagne, fait par ce fidèle aide de camp qui

souvent n'a pas été de la même opinion que moi. Et jamais je n'obtiendrai

une seconde séance de mon père, si vous ne la sollicitez avec moi.

«--Mais cela m'intéresse, répliqua M. Leuwen. Si votre Coffe veut venir

dîner ici demain, serons-nous seuls? demanda-t-il à sa femme.

«--Nous avions un demi-engagement avec Mme de Thémines.

«--Nous dînerons ici, nous trois et M. Coffe. S'il est du genre ennuyeux,

comme je le crains, il le sera moins à table. La porte sera fermée, et

nous serons servis par Anselme.»

Lucien amena Coffe le lendemain, mais non sans peine.

Par la froideur et la simplicité de son récit, il fit la conquête de

M. Leuwen.

«--Je vous remercie, monsieur, lui dit-il, de n'être pas Gascon. J'ai une

indigestion de gens hâbleurs qui sont tou jours surs du succès du

lendemain sauf à vous servir une platitude, lorsque le lendemain vous leur

reprochez la défaite.»

Mme Leuwen était enchantée d'avoir une seconde édition des prouesses de

son fils. Et à neuf heures, comme Coffe voulait se retirer, M. Leuwen

insista pour le conduire dans sa loge à l'Opéra. Avant la fin de la

soirée, le député de l'Aveyron lui dit:

«--Je suis bien fâché que vous soyez au ministère. Je vous aurais offert

une place de quatre mille francs chez moi. Depuis la mort de ce pauvre Van

Peters, je ne travaille pas assez, et depuis la sotte conduite du comte de

Vaize, à l'égard de ce héros-là, fit-il en désignant son fils, je me sens

une velléité de faire six semaines de demi-opposition. Morbleu, monsieur

le ministre, vous me paierez votre sottise. Il serait indigne de moi de me

venger comme votre banquier. Toute vengeance coûte à qui se venge, et

comme banquier, je ne puis sacrifier un iota sur la probité.»

Et il tomba dans une longue rêverie. Lucien, qui trouvait la séance un

peu longue, aperçut Mlle Gosselin dans une loge et disparut.

«--Aux armes! dit tout à coup M. Leuwen, en sortant de sa méditation. Il

faut agir. Quelle heure est-il?

«--Je n'ai pas de montre, dit Coffe froidement, et il ne résista pas à la

vanité d'ajouter:

«--Monsieur votre fils m'a tiré de Sainte-Pélagie; dans ma faillite j'ai

placé ma montre dans le bilan.

«--Parfaitement honnête, parfaitement honnête! répondit M. Leuwen d'un

air distrait. Puis-je compter sur votre silence? Je vous demande de ne

prononcer jamais ni mon nom ni celui de mon fils.

«--Je vous le promets; c'est ma coutume.

«--Faites-moi l'honneur de venir dîner demain chez moi. S'il y a du monde,

je ferai servir dans ma chambre; nous ne serons que trois, mon fils et

vous, monsieur. Votre raison sage et ferme me plaît beaucoup, et je désire

vivement trouver grâce devant votre misanthropie, si toutefois vous êtes

misanthrope.

«--Oui, monsieur, pour trop aimer les hommes.» Quinze jours après cet

entretien, le changement opéré chez M. Leuwen étonnait tout le monde. Il

faisait sa société habituelle de trente à quarante députés nouvellement

élus et des plus sots, et l'incroyable était qu'il ne persiflait jamais.

Un diplomate de ses amis eut des inquiétudes sérieuses:

«--Il n'est plus insolent envers les imbéciles, il leur parle

sérieusement, son caractère change. Nous allons le perdre.»

M. Leuwen suivait assidûment les soirées que le ministre de l'Intérieur

donnait aux députés. Trois ou quatre affaires se présentèrent où il servit

admirablement les intérêts de M. de Vaize.

«--Enfin, je suis venu à bout de ce caractère de feu, disait celui-ci:

je l'ai maté. À cause de son fils, le voilà à mes pieds.»

Le résultat de ce raisonnement fut un brin de supériorité pris par le

ministre à l'égard du député de l'Aveyron, à qui la nuance n'échappa point

et dont il fit ses délices. Comme M. de Vaize ne faisait pas sa société

des gens d'esprit, et pour cause, il ne sut pas l'étonnement que causait

le changement d'habitudes de M. Leuwen parmi ces hommes actifs et fins

qui font leur fortune par le gouvernement. Mme Leuwen ne revenait pas de

son étonnement; tous les jours, il y avait à dîner cinq on six députés au

moins, à qui il adressait des propos dans ce genre:

«--Ce dîner, que je vous prie d'accepter toutes les fois que vous ne

serez pas invités chez les ministres ou chez le roi, coûterait plus de 80

francs par tête dans les grands restaurants. Par exemple, voilà un

turbot...»

Et là-dessus l'histoire du turbot, le prix qu'il avait coûté, sa

provenance, etc...

«--Lundi passé, ce même turbot, et quand je dis le même, je me trompe...

celui-ci s'agitait dans la mer de la Manche, mais un turbot de même poids

et aussi frais eut coûté dix francs de moins...»

Et il évitait de regarder sa femme en débitant ces belles choses.

Il ménageait avec un art infini l'attention de ses députés. Presque

toujours il leur faisait part de ses réflexions comme celle sur le turbot

ou bien d'anecdotes dans lesquelles des cochers de fiacre menaient à la

campagne des imprudents qui ne connaissaient pas les rues de Paris. Mais

il réservait toutes les forces d'esprit de ces messieurs pour cette idée

difficile qu'il présentait de mille façons différentes:

«--L'union fait la force. Si ce principe est vrai partout, il l'est

surtout dans les assemblées délibérantes. Il n'y a d'exceptions que

lorsqu'il y a un Mirabeau et un général Foy. Mais qui est-ce qui est

Mirabeau? Pas moi, pour sûr. Nous comptons pour quelque chose si aucun

de nous ne tient avec opiniâtreté à sa manière de voir. Nous sommes vingt

amis. Eh bien! il faut que chacun de nous pense comme pense la majorité,

qui est de onze. Demain on mettra un article de loi en délibération dans

la Chambre. Après dîner, ici, entre nous, mettons en délibération cet

article de loi. Pour moi, qui n'ai sur vous d'autre avantage que celui de

connaître les roueries de Paris depuis quarante-cinq ans, je sacrifierai

toujours ma pensée à celle de la majorité de mes amis, car enfin, quatre

yeux voient mieux que deux. Nous mettons donc en délibération l'opinion

qu'il faudra avoir demain; si nous sommes vingt, comme je l'espère, et que

onze d'entre nous disent _oui_, il faut absolument que les neuf autres

disent _oui_, quand même ils seraient passionnément attachés au _non._

C'est là le secret de notre force. Et si jamais nous arrivons à réunir

trente voix, sûres, les ministres n'auront plus aucune grâce à nous

refuser. Nous ferons un _mémorandum_ des choses que chacun de nous désire

le plus obtenir pour sa famille... Je parle de choses faisables. Lorsque

chacun de nous aura obtenu une grâce, de valeur à peu près égale, nous

passerons à une seconde liste. Que dites-vous, messieurs, de ce plan de

campagne législative?»

M. Leuwen avait choisi les vingt députés les plus dénués de relations,

les plus étonnés de leur séjour à Paris, les plus lourds d'esprit. Pour

leur expliquer cette théorie, il les invitait à dîner. Ils étaient presque

tous du Midi, quelques Auvergnats, ou gens habitant sur la ligne de

Perpignan à Bordeaux. La grande affaire de M. Leuwen était de ne pas

offenser leur amour-propre; quoique cédant partout et en tout, il n'y

réussissait pas toujours. Il avait un coin de bouche moqueur qui les

effarouchait; deux ou trois trouvèrent qu'il avait l'air de se moquer

d'eux et s'éloignèrent de ses dîners. Il les remplaça heureusement par

ces députés à trois lits et à quatre filles, et qui veulent placer fils

et gendres.

Un mois environ après l'ouverture de la session et à la suite d'une

vingtaine de dîners, il jugea sa troupe assez aguerrie pour la mener au

feu. Un jour, après un excellent dîner, il les fit passer dans une chambre

à part el voter gravement sur une question d'importance que l'on devait

discuter le lendemain. Malgré toute la peine qu'il se donna pour faire

comprendre, d'une façon indirecte d'ailleurs, de quoi il s'agissait à ses

députés, au nombre de dix-neuf, douze votèrent pour le côté absurde de la

question. M. Leuwen leur avait promis d'avance de parler en faveur de la

majorité. À la vue de cette absurdité, il eut une faiblesse humaine: il

chercha à éclairer cette majorité par des explications qui durèrent une

heure et demie. Il fut repoussé avec perte. Le lendemain, intrépidement,

et pour son début à la Chambre, il soutint une sottise palpable. Il fut

secoué dans tous les journaux, à peu près sans exception, mais la petite

troupe lui sut un gré infini.

Nous supprimons les détails infinis et aussi les soinsque lui coûtait son

troupeau de fidèles. Par peur qu'on ne séduisît ses Auvergnats, il allait

quelquefois avec eux chercher une chambre garnie, ou marchander chez les

tailleurs qui vendaient des pantalons tout faits dans les passages. S'il

l'eût osé, il les aurait logés, comme il les nourrissait à peu près. Avec

des soins de tous les jours qui, par leur extrême nouveauté, l'amusaient,

il arriva rapidement à vingt-neuf voix. Alors M. Leuwen prit le parti de

n'inviter jamais un député à dîner qui ne fût de ces vingt-neuf; presque

chaque jour il en amenait de la Chambre, après la séance, une berline

toute pleine. Un journaliste de ses amis feignit de l'attaquer en

proclamant l'existence de la _Légion du Midi_, forte de vingt-neuf

membres. La seconde fois que cette légion eut l'occasion de révéler son

existence, M. Leuwen la fit délibérer la veille, après dîner, et fidèles

à leur instinct, dix-neuf députés votèrent pour le côté absurde de la

question. Le lendemain, le député montait à la tribune et le parti absurde

l'emporta dans la Chambre à une majorité de huit voix. Nouvelles diatribes

dans les journaux contre la _Légion du Midi._

Comme M. Leuwen avait des amis aux Finances, il distribua parmi ses

fidèles une direction de poste dans un village du Languedoc, et deux

distributions de tabac. Trois jours après, il essaya de ne point mettre

en délibération, faute de temps, une question à laquelle un ministre

attachait un intérêt personnel. Ce ministre arrive à la Chambre en grand

uniforme, radieux et sur de son fait; il va serrer la main à ses amis et

caresse du regard les bancs de ses fidèles. Le rapporteur paraît et

conclut en faveur du ministre. Un juste-milieu furibond succède et appuie

le rapporteur. La Chambre s'ennuyait et allait approuver le projet à une

forte majorité. Les députés de la Légion ne savaient que penser. Alors M.

Leuwen, libre de son opinion, monte à la tribune et, malgré la faiblesse

de sa voix, obtient une attention religieuse. Il trouve, dès le début de

son discours, trois ou quatre traits fins et méchants. Le premier fit

sourire quinze ou vingt députés voisins de la tribune, le second fit rire

d'une façon sensible et produisit un murmure de plaisir, le troisième, à

la vérité fort méchant, fit rire aux éclats. Le ministre intéressé demanda

la parole et parla sans succès. Le comte de Vaize, accoutumé au silence de

la Chambre, vint au secours de son collègue. C'était ce que M. Leuwen

souhaitait avec passion depuis deux mois; il alla supplier son collègue de

lui céder son tour. Comme le comte de Vaize avait répondu assez bien à une

des plaisanteries de M. Leuwen, celui-ci demanda la parole pour un fait

personnel. Le président la lui refuse, alors la Chambre la lui accorde au

lieu d'un autre député qui cède son tour. Ce second discours fut un

triomphe pour M. Leuwen. Il se livra à toute sa méchanceté et trouva

contre M. de Vaize des traits d'autant plus cruels qu'ils étaient

inattaquables dans la forme. Huit ou dix fois, la Chambre entière éclata

de rire, trois ou quatre fois elle le couvrit de bravos. Comme sa voix

était très faible, on eût entendu, pendant qu'il parlait, voler une mouche

dans la salle. C'était un succès pareil à ceux que l'aimable Andrieux

obtenait jadis aux séances publiques de l'Académie. M. de Vaize s'agitait

sur son banc, et faisait signe tour à tour aux riches banquiers membres

de la Chambre et amis de M. Leuwen. Il était furieux et parla de duel à

ses collègues.

«--L'odieux serait si grand, si vous arriviez à tuer ce petit vieillard,

qu'il retomberait sur le ministère tout entier,» lui dit le ministre de

la guerre.

Le succès de M. Leuwen dépassa toutes les espérances. Son discours--si

l'on peut appeler ainsi une diatribe méchante, charmante, piquante--était

le débordement d'un cœur ulcéré qui s'est contenu pendant deux mois; il

marqua la séance la plus agréable que la session eût offerte jusque-là.

Personne ne put se faire écouter après qu'il fut descendu de la tribune.

Il n'était que quatre heures et demie; après un moment de conversation,

tous les députés s'en allèrent et laissèrent seul, avec le président, un

lourd juste-milieu qui essayait de combattre la brillante improvisation de

M. Leuwen. Horriblement fatigué, celui-ci alla se mettre au lit. Mais il

fut un peu ranimé le soir, vers les neuf heures, quand il eut ouvert sa

porte. Les compliments pleuvaient, des députés qui ne lui avaient jamais

parlé venaient le féliciter et lui serrer la main.

«--Demain, si vous m'accordez la parole, je traiterai à fond le sujet,

leur disait-il.

«--Mais, mon ami, vous voulez vous tuer,» répétait Mme Leuwen, fort

inquiète.

La plupart des journalistes vinrent dans la soirée lui demander son

discours; il leur montra une carte à jouer, sur laquelle il avait marqué

cinq idées à développer. Quand ils virent que le discours avait été

réellement improvisé, leur admiration fut sans bornes. Le nom de Mirabeau

fut prononcé sans rire. À dix heures, le sténographe du _Moniteur_ vint

apporter le discours à corriger.

«--Cela me dispensera de reparler demain,» et il ajouta cinq ou six

phrases d'un bon sens profond, dessinant clairement l'opinion qu'il

voulait faire prévaloir.

Ce qu'il y avait de plus plaisant, c'était l'enchantement des députés de

sa réunion, qui assistèrent à ce triomphe pendant toute la soirée; ils

croyaient tous avoir parlé et lui fournissaient les arguments qu'il aurait

dû faire valoir. M. Leuwen admirait ces arguments avec sérieux.

«--D'ici à un mois, votre fils sera commis à cheval, dit-il à l'oreille

de l'un d'eux; et le vôtre, chef de bureau à la sous-préfecture, disait-il

à un autre.»

Le lendemain matin, Lucien faisait une drôle de mine, dans son bureau, à

vingt pas de la table où écrivait le comte de Vaize, sans doute furibond.

Son Excellence put entendre le bruit que faisaient en entrant les commis

qui venaient féliciter Lucien sur le talent de son père. Ce pauvre

ministre était hors de lui; quoique les affaires l'exigeassent, il ne put

prendre sur lui de voir Lucien. Vers les deux heures, il partit pour le

château, et à peine fut-il sorti que la jeune comtesse fit appeler Leuwen.

«--Ah! monsieur, vous voulez donc nous perdre: le ministre est hors de lui

et n'a pas fermé l'œil. Vous serez lieutenant, vous aurez la croix, mais

donnez-nous le temps.»

La comtesse de Vaize était elle-même fort pâle. Lucien fut charmant pour

elle et presque tendre; il la consola et la persuada de son mieux de ce

qui était vrai, c'est qu'il n'avait pas eu la moindre idée de l'attaque

projetée par son père.

«--Je puis vous jurer, madame, que depuis six semaines, mon père ne m'a

pas parlé une seule fois d'affaires sérieuses.

«--M. de Vaize sent bien tous ses torts. Il aurait dû vous récompenser

autrement. Mais aujourd'hui, il dit que c'est impossible, après une levée

de boucliers aussi atroce.

«--Madame la comtesse, répondit Lucien d'un air très doux, le fils d'un

député opposant peut être désagréable à voir; si ma démission pouvait

faire plaisir à M. le ministre...

«--Ah! monsieur, ne croyez point cela. Mon mari ne me pardonnerait jamais

s'il savait que ma conversation avec vous a été maladroite au point de

vous faire prononcer ce mot de démission. C'est plutôt de conciliation

qu'il s'agit.»

Et cette jolie femme se mit à pleurer. Lucien fit son possible pour la

consoler, mais en séparant avec soin dans ses consolations ce qu'il devait

dire à une femme affligée de ce qui devait être répété à l'homme qui

l'avait maltraité à son retour de mission.

Après ses succès, M. Leuwen passa huit jours au lit. Un jour de repos eut

suffi, mais il connaissait son pays où le charlatanisme à côté du mérite

est comme un zéro à la droite d'un chiffre; il décuple sa valeur. Ce fut

donc au lit qu'il reçut les félicitations de plus de cent membres de la

Chambre. Il refusa huit ou dix députés non dépourvus de talent qui

voulaient s'enrôler dans la _Légion du Midi._

«--Nous sommes plutôt une réunion d'amis qu'une société de politiciens...

Votez avec nous, secondez-nous pendant cette session, et si cette

fantaisie, qui nous honore, vous dure encore l'année prochaine, ces

messieurs, accoutumés à vous voir partager nos opinions, toutes de

conscience, iront eux-mêmes vous engager à venir à nos dîners de bons

garçons...

«--Il faut déjà le comble de l'abnégation et de l'adresse pour mener ces

vingt-neuf oisons. One serait-ce s'ils étaient quarante ou cinquante,

et encore avec quelques gens d'esprit, dont chacun voudrait être mon

lieutenant et bientôt évincerait le capitaine.»

Quelques jours après, le télégraphe apporta d'Espagne une nouvelle qui

probablement devait faire baisser les fonds. Le ministre hésita beaucoup

à donner l'avis ordinaire à son banquier.

«--Ce serait pour lui un nouveau triomphe, pensait M. de Vaize, que de me

voir piqué au point de négliger mes affaires. Mais halte-là!»

Il fit appeler Lucien et, sans presque le regarder en face, lui donna

l'avis à transmettre à son père. L'affaire se fit comme à l'ordinaire et

M. Leuwen en profita pour envoyer à M. de Vaize, le surlendemain du

rachat des rentes, le bordereau de cette dernière opération et le restant

des bénéfices de trois ou quatre opérations précédentes. De telle sorte

qu'à quelques centaines de francs près, la maison Leuwen ne devait rien à

M. le comte de Vaize.

Coffe était en grande faveur auprès de M. Leuwen, faveur basée sur cette

grande qualité, disait l'illustre député: il n'est pas Gascon. Il

l'employait à faire des recherches, et comme M. de Vaize le sut, il raya

Coffe sur la liste des gratifications où Lucien l'avait inscrit pour

2.500 fr.

«--Voilà qui est de bien mauvais goût, dit en riant M. Leuwen, et il

donna 4.000 francs à l'ami de Lucien.

À sa seconde sortie, M. Leuwen alla voir le ministre des Finances, qu'il

connaissait de longue main.

«--Eh bien, parlerez-vous aussi contre moi? lui dit celui-ci gaiement.

«--Certainement, à moins que vous ne répariez la sottise de votre collègue

le comte de Vaize.» Et il raconta l'histoire de Coffe.

Le ministre, homme d'esprit, ne fit aucune question sur le protégé du

député.

«--On dit que le comte de Vaize a employé M. votre fils dans nos

élections, et que ce fut M. votre fils qui fut attaqué à Blois dans une

émeute.

«--Il a eu cet honneur-là.

«--Et je n'ai point vu son nom sur la liste de gratifications apportée au

conseil?

«--Mon fils avait effacé son nom et porté celui de M. Coffe. Mais ce bon

M. Coffe n'est pas heureux avec le comte de Vaize.

«--Ce pauvre de Vaize a du talent, et parle bien à la Chambre, mais il

manque tout à fait de tact. Voilà une belle économie qu'il a faite là,

aux dépens de M. Coffe.»

Huit jours après cet entretien, Coffe était nommé sous-chef aux Finances,

avec six mille d'appointements, et la condition expresse de ne jamais

paraître au ministère.

«--Êtes-vous content, dit le ministre à M. Leuwen, dans les couloirs de

la Chambre.

«--Oui, de vous!»

Quinze jours après, dans une discussion où le ministre de l'Intérieur

venait d'avoir un beau succès; au moment où on allait voter, on disait de

toutes parts autour de M. Leuwen: majorité de quatre-vingts voix. Il

monta à la tribune et commença par parler de son âge et de sa faible voix:

aussitôt régna un profond silence. Il fit un discours de dix minutes,

serré, raisonné, après quoi, pendant cinq minutes, il se moqua des

raisonnements du comte de Vaize.

La Chambre, si silencieuse pendant la première partie, murmura de plaisir

dix ou vingt fois.

«--Aux voix! aux voix! crièrent pour interrompre M. Leuwen trois ou

quatre juste-milieux imbéciles.

«--Eh bien, oui, aux voix, messieurs les interrupteurs. Je vous en défie,

et pour laisser le temps de voter, je descends de la tribune. Aux voix,

messieurs, cria-t-il avec sa petite voix, en passant devant les ministres.

La Chambre tout entière et même les tribunes éclatèrent de rire. En vain,

le président prétendait-il qu'il était trop tard pour aller aux voix.

«--Il n'est pas cinq heures, cria M. Leuwen de sa place. D'ailleurs, si

vous ne voulez pas nous laisser voter, je remonte à la tribune demain.

Aux voix!»

Le président fut forcé de laisser voler, et le ministère l'emporta à la

majorité de _une voix._

Le soir les ministres se réunirent pour laver la tête à M. de Vaize.

Le ministre des Finances se chargea de l'exécution. Il raconta à ses

collègues l'aventure de Coffe, l'émeute de Blois, etc... M. Leuwen et son

fils occupèrent toute la soirée de ces graves personnages. On força le

comte de Vaize de tout avouer, et l'affaire Kortis, et les élections de

Caen, mal dirigées par lui.

Le ministre de la guerre alla le soir même chez le roi et fit signer deux

ordonnances: la première nommant Lucien Leuwen, lieutenant d'état-major;

la seconde lui accordant la croix pour blessure reçue à Blois dans une

mission à lui confiée.

À onze heures, les ordonnances étaient signées; avant minuit, M. Leuwen

en avait une expédition avec un mot aimable du ministre des Finances; à

une heure du matin, ce ministre avait un mot de M. Leuwen qui demandait

huit petites places et remerciait très froidement des grâces incroyables

accordées à son fils.

Le lendemain, à la Chambre, le même ministre lui dit:

«--Mon cher ami, il ne faut pas être insatiable.

«--En ce cas, cher ami, il faut être patient! et M. Leuwen se fit inscrire

pour avoir la parole le lendemain. Il invita tous ses amis à dîner pour le

soir même.

«--Messieurs, dit-il en se mettant à table, voici une petite liste des

places que j'ai demandées à M. le ministre des Finances, qui a cru me

fermer la bouche en donnant la croix à mon fils. Mais, si avant quatre

heures demain, nous n'avons pas cinq au moins de ces emplois qui nous

sont dus si justement, nous réunissons nos vingt-neuf boules noires et

onze autres qui me sont promises dans la salle, ce qui fait quarante

voix; de plus je m'engage à secouer ce bon ministre de l'Intérieur qui,

avec M. de Beauséant, s'oppose seul à nos demandes. Qu'en pensez-vous,

messieurs?»

Le lendemain, à la Chambre, quelques moments avant que fût voté l'objet à

l'ordre du jour, le ministre des Finances prit à part M. Leuwen et lui

annonça que cinq des places demandées étaient accordées.

«--La parole de Votre Excellence est de l'or en barre pour moi: mais les

cinq députés dont j'ai épousé les intérêts désireraient avoir un avis

officiel. Ils seront incrédules jusque-là...

«--Leuwen, cela est trop fort!--et le ministre rougit jusqu'au blanc

des yeux. De Vaize a raison...

«--Eh bien alors, la guerre!» et un quart d'heure après il montait à la

tribune.

On alla aux voix et le ministère n'eut qu'une majorité de trente-sept

voix qui fut jugée fort alarmante. Le soir même, le conseil des ministres,

présidé par le roi, discuta longuement sur le compte de M. Leuwen.

Le comte de Beauséant proposa de lui faire peur.

«--C'est un homme d'humeur; son associé, Van Peters, me le disait souvent.

Quelquefois il a les vues les plus nettes des choses; en d'autres moments,

pour satisfaire un caprice, il sacrifierait sa fortune et lui avec. Si

nous l'irritons, il nous fera autant et plus de mal dans une soirée à

l'Opéra que dans une séance de la Chambre.

«--On peut l'attaquer dans son fils, dit le comte de Beauséant. C'est un

petit sot que l'on vient de faire lieutenant.

«--Ce n'est pas _on_, monsieur, répondit vertement le ministre de la

guerre; c'est moi, qui, par métier, dois me connaître en fait de bravoure;

c'est moi qui l'ai nommé lieutenant. Quand il était sous-lieutenant de

lanciers, il a pu être peu poli, un soir, chez vous, en cherchant le comte

de Vaize pour lui rendre compte de l'affaire Kortis, affaire qu'il a très

bien menée. On ajoute même des détails; _on_ a raconté la scène à des gens

qui s'en souviennent!--et le vieux général élevait la voix.

«--Il me semble, dit le roi, qu'il y a des moments où il vaudrait mieux

discuter raisonnablement..., ne pas tomber dans les personnalités et

surtout ne pas élever la voix.

«--Sire, répliqua le ministre des Affaires étrangères, le respect que je

dois à Votre Majesté me ferme la bouche, mais partout où je rencontrerai

monsieur...

«--Votre Excellence trouvera mon adresse dans l'Almanach royal,» dit le

général.

Le lendemain du conseil, on fit faire des ouvertures à M. Leuwen. Il en

fut profondément étonné.

«--Comment? Il se trouve quelqu'un qui prend au sérieux mon verbiage

parlementaire! J'ai donc de l'influence? Il le faut bien, puisqu'un grand

parti, ou, pour parler mieux, une grande fraction de la Chambre me propose

un traité d'alliance.»

Néanmoins, cela lui parut si ridicule qu'il n'en parla même pas à sa

femme, et jusque-là Mme Leuwen avait eu ses moindres pensées.

Le roi fit appeler M. Leuwen à l'insu de ses ministres. En recevant cette

communication de M. de Romel, officier d'ordonnance du roi, le vieux

banquier rougit de plaisir. (Il avait déjà vingt ans quand la royauté

tomba en 1793.) Toutefois, s'apercevoir de son trouble et le dominer, ne

fut que l'affaire d'un instant pour cet homme vieilli dans les salons de

Paris. Il fut avec l'officier d'ordonnance d'une froideur qui pouvait

passer également pour du respect profond, ou pour un manque complet

d'empressement.

«--Je vais jouer le rôle si connu de Samuel Bernard, promené par Louis

XIV dans les jardins de Versailles,» se dit M. Leuwen en regardant

s'éloigner le cabriolet.

Cette idée suffit pour lui rendre tout le feu de la première jeunesse.

Au château, il fut parfaitement convenable.

Le procureur de basse Normandie, qu'était Louis-Philippe, commença par lui

dire:

«--Un homme tel que vous!...»

Mais trouvant ce plébéien malin, et voyant qu'il perdait son temps

inutilement; ne voulant pas, d'un autre côté, lui donner par la longueur

de l'entrevue, une idée exagérée du service qu'il était obligé de lui

demander, en moins d'un quart d'heure il revint à la bonhomie.

En observant cechangement de ton chez un homme si adroit, M. Leuwen fut

content de lui, et ce premier succès lui rendit la continuée. On lui

disait de l'air le plus paternel, et comme si dans ce qu'on lui disait de

marqué on y était obligé par les circonstances:

«--J'ai voulu vous voir, mon cher monsieur, à l'insu de mes ministres.

Demain aura lieu, selon toute apparence, le scrutin définitif sur la loi

des dotations. Je vous avouerai, monsieur, que je prends à cette loi un

intérêt tout personnel. Je suis bien sur qu'elle passera par assis et

levé; n'est-ce point votre avis?

«--Oui, sire.

«--Mais au scrutin j'aurai un bel et bon rejet par sept ou huit boules

noires. N'est-ce pas?

«--Oui, sire.

«--Eh bien, rendez-moi ce service: parlez contre, si vous le trouvez

nécessaire à votre position, mais donnez-moi vos trente-cinq voix. C'est

un service personnel que j'ai tenu à vous demander moi-même.

«--Sire, je n'ai que vingt-sept voix en ce moment, en comptant la mienne.

«--Ces pauvres ministres se sont effrayés ou plutôt piqués, parce que

vous aviez donné une liste de huit petites places subalternes; je n'ai pas

besoin de vous dire que j'approuve d'avance cette liste. Je vous engage

même à y ajouter quelque chose pour vous, ou pour le lieutenant Leuwen.

«--Sire, répondit M. Leuwen, je demande à Votre Majesté de ne rien

signer, ni pour nous, ni pour mes amis, et je lui fais hommage de mes voix

pour demain.

«--Parbleu, vous êtes un brave homme!» dit le roi, jouant, et pas trop

mal, la franchise à la Henri IV. Il fallait beaucoup de perspicacité pour

n'y être pas pris.

Sa Majesté parla encore un bon quart d'heure dans ce sens.

«--Sire, il est impossible que M. de Beauséant, ministre des Affaires

étrangères, pardonne jamais à mon fils. Ce ministre a peut-être manqué un

peu de fermeté personnelle envers ce jeune homme plein de feu, que Votre

Majesté appelle le lieutenant Leuwen. Je demande à Votre Majesté de ne

jamais croire un mot des rapports que M. de Beauséant fera faire sur mon

fils par sa police, ou même par celle du bon M. de Vaize, mon ami.

«--_Que vous servez avec tant de probité!_» dit le roi, l'œil brillant

de finesse.

Cette obéissance, si prompte et si entière, eut l'air d'étonner un peu

ce grand personnage. Il vit que M. Leuwen n'avait aucune grâce à lui

demander, et comme il n'était pas accoutumé à donner ou à recevoir rien

pour rien, il avait calculé que les vingt-sept voix lui coûteraient dans

les 27.000 francs.

«--Sire, continua le banquier, je me suis fait une position dans le monde

en ne refusant rien à mes amis, et en ne me refusant rien contre mes

ennemis. C'est une vieille habitude, et je supplie Votre Majesté de ne pas

me demander de changer de caractère envers les ministres. Ils ont pris des

airs de hauteur avec moi, et jusqu'à ce bon M. Bardoux, des Finances, qui

m'a dit gravement, à propos des petites places en question:

«--Vous abusez, monsieur!

«--Je présente respectueusement à Votre Majesté ces vingt-sept voix dont

je dispose, mais je la supplie de me laisser me moquer de ses ministres.»

C'est ce dont M. Leuwen s'acquitta le lendemain à la Chambre, avec une

verve et une gaieté admirables. La loi, à laquelle le roi prétendait

tenir, passa à une majorité de treize voix, dont six appartenaient aux

ministres. Lorsqu'on proclama le résultat, M. Leuwen placé au second banc

de la gauche, à trois pas du banc ministériel, dit tout haut:

«--Ce ministère s'en va; bon voyage!»

Le mot fut à l'instant répété par tous les députés voisins du banquier.

Trois jours après le vote de la loi, M. Bardoux, le ministre des Finances,

s'approcha de M. Leuwen et lui dit à mi-voix:

«--Les places sont accordées.

«--Fort bien, mon cher Bardoux, mais vous vous devez à vous-même de ne

point contresigner ces grâces. Laissez cela à votre successeur.

J'attendrai.»

Ordinairement la _Légion du Midi_ dînait au grand complet chez M. Leuwen

le lundi. Ce jour avait été choisi pour mieux pouvoir convenir de la

campagne parlementaire à mener pendant la semaine.

«--Lequel de vous, messieurs, leur dit M. Leuwen, aurait pour agréable de

dîner au Château?»

À ces mots, les bons députés le virent l'égal d'un dieu.

On convint que M. Chapeau, l'un d'entre eux, aurait le premier cet

honneur, et que plus tard, avant la fin de la session, on solliciterait

le même honneur pour M. Cambray.

«--J'ajouterai à ces deux noms ceux de MM. Lamorte et Debrée, qui ont

voulu nous quitter.»

Ces messieurs bredouillèrent et firent des excuses.

M. Leuwen alla solliciter l'aide de camp de service de Sa Majesté, et

moins de quinze jours après, les quatre députés les plus obscurs de la

Chambre furent engagés à dîner chez le roi. M. Cambray fut tellement

comblé par cette faveur qu'il tomba malade et ne put en profiter. Le

lendemain de ce dîner, M. Leuwen pensa qu'il devait profiler de la

faiblesse de ces gens, auxquels l'esprit seul manquait pour être méchants.

«--Messieurs, leur dit-il, si Sa Majesté m'accordait une croix, lequel

parmi vous devra-t-il être l'heureux chevalier?»

Les députés demandèrent huit jours pour se concerter, mais ils ne purent

tomber d'accord. La semaine suivante, on alla au scrutin, et M. Lamorte

fut désigné pour la croix.

Depuis longtemps, M. Leuwen avait osé avouer à Mme Leuwen ses projets

d'ambition.

«--Je commence à songer sérieusement à tout ceci. Le succès est venu me

chercher, moi qui, à la Chambre, parle connue dans un salon. Et le

plaisant c'est que, si ce ministère qui ne bat plus que d'une aile,

vient à tomber, je ne saurai plus que dire. Car enfin je n'ai d'opinion

sur rien et ce n'est certainement pas à mon âge que j'irai travailler à

m'en former une.

«--La _Gazette_ vous appelle le Maurepas de cette époque. Je voudrais

bien avoir sur vous l'influence que Mme de Maurepas avait sur son mari,

pour vous empêcher d'être ministre. Vous en mourrez, avec votre

tempérament...

«--Il y aurait un autre inconvénient plus grand. Je me ruinerais. La

perte de ce pauvre Van Peters se fait vivement sentir. Nous avons été

fixés dernièrement par deux banqueroutes d'Amsterdam, causées uniquement

par sa mort. Je ne suis pas allé en Hollande, où la chose se serait

arrangée, à cause de cette maudite Chambre. Et ce maudit Lucien, que

voilà, est la cause première de mes embarras. D'abord il m'a enlevé la

moitié de votre cœur, ensuite il devrait connaître le prix de l'argent

et être à la tête de ma maison de banque. A-t-on jamais vu un homme né

riche, qui ne songe pas à doubler sa fortune? Il mériterait d'être pauvre.

Sans la sottise du comte de Vaize à son égard, jamais je n'aurais songé

à me faire une position à la Chambre. Maintenant j'ai pris goût à ce jeu,

et je vais avoir une bien autre part à la chute de ce ministère--s'il

tombe toutefois--que je n'en ai eu à sa formation. Aussi bien, une

objection terrible se présente. Que puis-je demander? Si je ne prends

rien de substantiel, au bout de deux mois, le ministère que j'aurai aidé

à naître se moquera de moi et je me trouverai dans une fausse position.

Receveur général? Cela ne signifie rien pour moi, et c'est un avantage

trop subalterne pour ma position actuelle à la Chambre. Faire nommer

Lucien préfet, malgré lui, c'est ménager à celui de mes amis qui sera

ministre le moyen de me jeter de la boue en le destituant. Et c'est ce

qui arriverait au bout de trois mois.

«--Mais ne serait-ce pas un beau rôle que de faire le bien et de ne rien

prendre? dit Mme Leuwen.

«--C'est ce que notre public ne croira jamais. M. de la Fayette a joué ce

rôle-là pendant quarante ans et a toujours été sur le point d'être

ridicule. Le public est trop gangrené pour comprendre ces choses-là. Pour

les trois quarts des gens de Paris, M. de la Fayette eût été un homme

admirable s'il avait volé quatre millions. Si je refusais le ministère et

montais ma maison de manière à dépenser cent mille écus par an, tout en

achetant des terres--ce qui montrerait que je ne me ruine pas--on

ajouterait foi à mon génie et je garderais la supériorité sur tous ces

fripons qui vont se disputer les ministères. Et si tu ne me résous pas

cette question: Que puis-je demander? fit-il en riant et en s'adressant

à son fils, je te regarde comme un être sans imagination, el n'ai d'autre

parti à prendre que de jouer la petite santé et d'aller passer trois mois

en Italie, pour laisser faire le ministère sans moi. Au retour je me

trouverai effacé, mais ne serai pas ridicule. Maintenant, ma chère amie,

ajouta-t-il en prenant les mains de sa femme, j'ai une grande corvée à

vous demander: il s'agirait de donner deux bals.

«Deux grands bals! Si le premier n'est pas brillant, nous nous

dispenserons du second; mais je crois bien que nous aurons _toute la

France_, comme on disait dans ma jeunesse.»

Effectivement, les deux bals eurent lieu avec un immense succès et furent

pleinement favorisés par la mode.

Le maréchal, ministre de la guerre, arriva des premiers. La Chambre des

députés afflua en masse. L'événement de la soirée fut le long entretien

particulier du ministre de la guerre et de M. Leuwen. Et ce qu'il y avait

de singulier, c'est que, pendant cet aparté qui fit ouvrir de grands yeux

aux cent quatre-vingts députés présents, le maréchal avait réellement

parlé d'affaires au banquier.

«--Je suis bien embarrassé, avait-il dit. En fait de choses raisonnables,

que trouveriez-vous à faire pour M. votre fils? Le voulez-vous préfet?

Rien de si simple. Le voudriez-vous secrétaire d'ambassade? Mais il y a

là une hiérarchie gênante! Je le nommerai second et dans trois mois

premier.

«--_Dans trois mois?_» demanda M. Leuwen avec un air naturellement

dubitatif et bien loin d'être exagéré.»

Le maréchal, dans toute autre circonstance, eût pris ces mots pour une

violence. Il répondit avec une grande bonne foi:

«--Voilà une difficulté! Donnez-moi le moyen de la lever.»

M. Leuwen, ne trouvant rien à répondre ou ne voulant pas répondre, se

jeta sur la reconnaissance, sur l'amitié, sur la sympathie que lui

inspirait cette démarche.

Et ces deux plus grands trompeurs de Paris étaient sincères. Telle fut

aussi la réflexion de Mme Leuwen, lorsque son mari lui rapporta

l'entretien.

Au second bal, tous les ministres furent obligés de paraître. La pauvre

petite Mme de Vaize pleurait presque, en disant à Lucien:

«--Aux bals de la saison prochaine, c'est vous qui serez ministres, et

c'est moi qui viendrai chez vous.

«--Je ne vous serai pas plus dévoué alors qu'aujourd'hui; cela est

impossible. Mais qui serait ministre dans cette maison? Ce n'est pas moi,

et ce serait encore moins mon père.

«--Vous n'en clés que plus méchants. Vous nous renversez et ne savez qui

mettre à la place. Et tout cela parce que M. de Vaize ne vous a pas assez

fait la cour lorsque vous êtes revenu de cette mission...

«--Je suis désolé de votre chagrin. Que ne puis-je vous consoler en vous

donnant mon cœur... Mais vous savez bien qu'il est _vôtre_ depuis

longtemps.»

Tout cela fut dit avec assez de sérieux pour ne pas avoir l'air d'une

impertinence.

Mme de Vaize ne répondit pas, mais son regard parla pour elle.

«--Si j'étais parfaitement sûre qu'il m'aime, pensait-elle, le bonheur

d'être à lui serait peut-être la seule consolation possible au malheur

de perdre le ministère.»

À l'empressement que de tous côtés on marquait à M. Leuwen, le monde

voyait de plus en plus que le nouveau et déjà célèbre député allait

représenter la Bourse et les intérêts d'argent dans la crise

ministérielle. Et cependant l'ennui de M. Leuwen était grand. Tandis qu'on

enviait sa situation, il voyait, lui, l'impossibilité de la faire durer.

«--Je retarde tout, disait-il à sa femme et à son fils, et au milieu de

ces retards, il ne me vient pas une idée. Qui est-ce qui me fera la

charité d'une idée?

«--Vous ne pouvez pas prendre votre glace et vous avez peur qu'elle ne se

fonde, répliquait Mme Leuwen. Cruelle situation pour un gourmand!

«--Et je meurs de peur de regretter ma glace quand elle sera fondue!»

Toute l'attention de M. Leuwen était appliquée maintenant a retarder la

chute du ministère. Ce fut dans ce sens qu'il dirigea ses trois ou quatre

conversations avec un grand personnage. Il ne pouvait pas être ministre,

il ne savait qui porter au ministère, et si un ministère se faisait sans

lui, sa position était perdue. Il y avait bien M. Grandet, qui, depuis

deux mois, le harcelait de ses demandes, et mettait en œuvre l'influence

d'amis communs.

«--Mais il va arriver à la pairie; que lui faut-il encore?

«--Il veut être ministre.

«--Ministre, lui, grand Dieu! Mais ses chefs de division comme ses

huissiers se moqueront de lui.

«--Il a cette importance épaisse et sotte qui plaît tant à la Chambre des

députés, et puis le degré juste de grossièreté, et d'esprit cauteleux à

la Villèle, pour être de plain-pied et à deux de jeu avec l'immense

majorité du Parlement.

«--Dès que, dans une affaire quelconque, un homme ne se rendra pas à un

bénéfice d'argent, à une place pour sa famille, ou à quelques croix, il

criera à l'hypocrisie. Il dit n'avoir jamais vu que trois dupes en France,

MM. de la Fayette, Dupont de l'Eure et Dupont de Nemours, qui entendait le

langage des oiseaux. S'il avait encore quelque esprit, quelque

instruction, quelque vivacité..., il pourrait faire illusion. Mais le

moins clairvoyant aperçoit tout de suite le marchand de gingembre enrichi

qui veut devenir duc. Le comte de Vaize est un Voltaire pour l'esprit

et un J.-J. Rousseau pour le sentiment romanesque à côté de M. Grandet.»

Depuis le grand succès que son second discours à la Chambre avait valu à

M. Leuwen, Lucien remarqua qu'il était un tout autre personnage dans le

salon de Mme Grandet. Il y était accueilli avec de grandes démonstrations

et il ne tenait qu'à lui de pousser plus loin les choses. Pendant ce

temps, sa position de secrétaire d'un ministre turlupiné par son père,

était devenue fort délicate. Comme par un accord tacite, ils ne se

parlaient presque plus que pour se dire des choses polies. Un garçon de

bureau portait les papiers d'un cabinet à l'autre. Pour lui marquer sa

confiance, le ministre l'accablait des grandes affaires du ministère.

«--Croit-il arriver à me faire crier grâce?»

Et il travailla autant que trois chefs de bureau. Il arrivait le matin à

sept heures, et, bien des fois, pendant le dîner, il faisait faire des

copies dans le comptoir de son père, et retournait le soir au ministère

pour les placer sur le bureau de Son Excellence. Mme de Vaize le faisait

appeler trois ou quatre fois par semaine et lui volait un temps précieux

pour ses paperasses. Mme Grandet trouvait aussi des prétextes fréquents

pour le voir dans la journée. Par amitié et par reconnaissance pour son

père, Lucien cherchait à profiter de ces occasions pour se donner les

apparences d'un amour vrai. Bien plus, pour plaire à Mme Grandet, il

était devenu d'une recherche extrême dans sa toilette; il marquait parmi

les jeunes gens de Paris qui mettent le plus de soin à s'habiller.

Tout cet ensemble de choses durait depuis environ six semaines, quand,

un beau jour Mme Grandet écrivit à M. Leuwen pour lui demander une heure

de conversation, le lendemain à dix heures, chez Mme de Thémines. Au début

de l'entretien, elle commença par des protestations infinies. M. Leuwen

restait grave et impassible. Il comptait les minutes à la pendule de la

cheminée. Enfin, ouvertement, Mme Grandet lui demanda un ministère pour

son mari.

«--Le roi aime beaucoup M. Grandet, ajouta-t-elle, et serait fort content

de le voir arriver aux grandes affaires. Nous avons, de cette

bienveillance du Château, des preuves que je vous détaillerai si vous le

souhaitez et m'en accordez le loisir.»

À ces mots, M. Leuwen prit un air extrêmement froid; la scène commençait

à l'amuser. Mme Grandet, alarmée et presque décontenancée, malgré la

ténacité de son esprit, qui ne s'effarouchait pas pour peu de chose, se

mit à parler de l'amitié réciproque des deux familles.

À ces phrases affectueuses qui demandaient un signe d'assentiment, M.

Leuwen resta silencieux. La chose en vint à ce point de gravité, que Mme

Grandet prit le parti de demander ce qu'il pouvait y avoir contre elle.

M. Leuwen, qui depuis trois quarts d'heure gardait le silence, avait

toutes les peines du monde en ce moment à ne pas éclater de rire.

«--Si je ris, pensait-il, elle s'apercevra que je me moque d'elle, et

je manque l'occasion d'avoir le vrai _tirant d'eau_ de cette vertu si

célèbre.»

Il commença par demander des pardons infinis sur la communication qu'il

allait faire, et puis il prononça ces mots d'une voix basse et

profondément émue:

«--Je vous avoue, madame, que je ne puis vous aimer, car vous serez cause

que mon fils mourra de la poitrine!»

Et il se sentit saisi par une telle envie de rire, qu'il s'enfuit. Mme

Grandet, après avoir mis le verrou à la porte, resta près d'une heure

immobile sur son fauteuil. Pensive, elle tenait les yeux ouverts comme la

Phèdre de M. Guérin au Luxembourg. Jamais ambitieuse, tourmentée par dix

ans d'attente, n'a désiré le ministère comme elle le souhaitait à cette

heure.

«--Quel rôle à jouer que celui d'une Mme Roland, au milieu d'une société

qui se décompose. Et dans les salons, arriver à une belle position, en

inspirant une passion grande et malheureuse, dont l'homme le plus

distingué du faubourg Saint-Germain serait la victime. Le nom de Grandet

est encore inconnu, mais une fois qu'il aura passé par le ministère, il

sera célèbre à jamais. Des millions de Français ne connaissent des gens

qui forment la première classe de la société, que les noms qui ont figuré

dans les ministères...»

Elle divagua longtemps de la sorte.

Lucien, qui n'était pas dans la confidence de la démarche faite par son

père, remarqua bien, en revenant, voir Mme Grandet, quelque chose de moins

guindé et de plus naturel dans sa manière d'être. Il eût été bien plus

surpris en apprenant que celle-ci, après une nuit agitée et remplie de

visions de grandeur, s'était réveillée eu pensant à lui, et trouvant que

décidément il lui plaisait chaque jour davantage. C'était par lui que

toutes les grandeurs rêvées, que toute cette nouvelle vie devaient lui

arriver.

Aussi le soir, en le voyant entrer dans son salon, rougit-elle de plaisir.

«--Quel air noble! Quelles manières parfaites! Combien peu d'empressement!

Et quelle différence des autres jeunes gens qui, devant moi, ont l'air

de dévots à l'église...»

Pendant que Lucien s'étonnait de la physionomie singulière de l'accueil

qui lui était fait ce soir-là, sa mère avait une grande conversation avec

M. Leuwen.

«--Eh, mon ami, lui disait-elle, l'ambition vous a tourné la tête! Et une

si bonne tête, grand Dieu! Votre position va en souffrir!»

Notre lecteur s'étonnera peut-être de ce qu'une femme qui, à quarante-cinq

ans, était encore la meilleure amie de son mari, fût sincère avec lui.

C'est qu'avec un homme d'un esprit, aussi singulier et un peu fou, comme

M. Leuwen, il eût été excessivement dangereux de n'être point parfaitement

sincère. Au milieu d'un monde si menteur, et dans les relations intimes,

plus menteuses peut-être que celles de société, ce parfum de franchise

avait un charme auquel le temps n'ôtait rien de sa fraîcheur.

Jamais M. Leuwen n'avait été si près de mentir qu'à ce moment. Comme son

succès à la Chambre ne lui avait coûté aucun travail, il ne pouvait croire

à sa durée, ni presque à sa réalité.

Là était l'illusion, là était le coin de folie, là était la preuve du

plaisir extrême produit par cette célébrité imprévue et la position

incroyable qu'il s'était créées en trois mois. Si, dans cette affaire,

il eût apporté le sang-froid qui ne le quittait jamais au milieu des

plus grands intérêts d'argent, il se serait dit:

«--Ceci est un nouvel emploi d'une force que je possède déjà depuis

longtemps. C'est une machine à vapeur puissante que je ne m'étais pas

encore avisé de faire fonctionner dans ce sens.»

Les flots de sensations nouvelles produites par un succès si étonnant,

faisaient un peu perdre terre au bon sens de M. Leuwen, et c'est ce

qu'il avait honte d'avouer même à sa femme. Après des discours infinis:

«--Eh bien, oui, dit-il, je ne veux plus nier la dette. J'ai eu un succès

d'ambition, et c'est ce qu'il y a de plus plaisant, je ne sais pas quoi

désirer.

«La fortune frappe à votre porte; il faut prendre un parti tout de suite.

Si vous ne lui ouvrez pas, elle ira frapper ailleurs.

«Les miracles du Tout-Puissant éclatent surtout quand ils opèrent sur une

matière vile et inerte. Je fais Grandet ministre ou du moins je

l'essaie...

--M. Grandet ministre! dit Mme Leuwen en souriant. Mais vous êtes injuste

envers Anselme! Pourquoi, je vous prie, ne pas songer à lui.»

(Le lecteur aura peut-être oublié qu'Anselme était le vieux et fidèle

valet de chambre de M. Leuwen.)

«--Toi qu'il est, répondit M. Leuwen avec ce sérieux plaisant qui le

rendait si attrayant, Anselme vaut mieux pour les affaires que M. Grandet.

Après qu'on lui aura accordé un mois pour se guérir de son étonnement,

il décidera cent fois plus intelligemment dans les grandes questions, où

il faut un vrai bon sens, que ce M. Grandet. Mais Anselme n'a pas une

femme qui soit sur le point de servir de manteau à Lucien. En portant

Anselme au ministère de l'Intérieur, tout le monde ne verrait pas que

c'est Lucien que je fais ministre en sa personne.

«--Ah! que m'apprenez-vous! s'écria Mme Leuwen, avec un accent de

véritable douleur. Lucien va être la victime de cet esprit sans repos,

de cette femme qui court après le bonheur comme une âme en peine, et

ne l'atteint jamais.

«--C'est la plus jolie femme de Paris, ou du moins la plus brillante.

Elle ne pourra pus avoir un amant sans que tout le monde le sache, et

pour peu que cet amant ait déjà un nom un peu connu, cette liaison le

mettra au premier rang. Je le placerai auprès de Grandet, ministre, comme

secrétaire général. Si l'on me refuse ce titre à cause de son âge, la

place restera vacante, et sous le nom de secrétaire intime il en

remplira les fonctions. Il se cassera le cou dans un an, ou il se fera

une réputation. Quant à moi, je tire mon épingle du jeu. On verra que

j'ai fait Grandet ministre uniquement parce que mon fils n'était pas

encore en âge de l'être. Si je n'y réussis pas, je n'aurai point de

reproches à me faire: la fortune ne frappait donc pas à ma porte. Si

j'emporte le Grandet, me voilà hors d'embarras pour six mois.

«--M. Grandet pourra-t-il se maintenir?

«--Il y a des raisons pour, il y en a contre. Il aura les sots pour lui,

et un train de maison à dépenser pour cent mille francs par an en sus de

ses appointements. Il ne lui manquera que de l'esprit dans les

discussions, et du bon sens dans les affaires.

«--Excusez du peu, fit Mme Leuwen en souriant.

«--Au demeurant, le meilleur fils du monde. À la Chambre, il parlera comme

vous savez. Il lira comme un laquais les excellents discours que je

commanderai aux meilleurs faiseurs, à cent louis par discours réussi. Je

parlerai aussi: aurais-je du succès pour la défense comme j'en ai eu pour

l'attaque? C'est ce qui sera curieux de voir. Celle incertitude m'amuse.

Mon fils et le petit Coffe me feront les carcasses de mes discours.»

À quelques jours de là, M. Leuwen alla voir Mme Grandet et lui tint ce

discours:

«--Permettez-moi, madame, un langage tout de sincérité, exempt de tout

vain déguisement... comme si déjà vous faisiez partie de la famille...»

Ici M. Leuwen retint à grand'peine un coup d'œil malin.

«--Ai-je besoin de vous demander une discrétion absolue? M. le comte de

Vaize est aux écoutes. Un seul mot, recueilli par un de ses espions,

pourrait déranger ou gâter à tout jamais nos petites affaires.

«M. Grandet est, ainsi que moi, à la tête de la Banque, et depuis juillet,

la Banque est à la tête de l'État. La bourgeoisie a remplacé le faubourg

Saint-Germain et la Banque est la noblesse de la classe bourgeoise. M.

Laffitte, en se figurant que tous les hommes étaient des anges, nous a

fait perdre le ministère; les circonstances actuelles appellent la haute

banque à ressaisir l'empire et à reprendre le ministère, par elle-même

ou par ses amis. On accusait les banquiers d'être bêtes: l'indulgence de

la Chambre a bien voulu me mettre à même de prouver le contraire. Nous

savons affubler nos adversaires politiques de mots difficiles à faire

oublier. Je sais mieux que personne que ces mots ne sont pas des raisons,

mais la Chambre n'aime pas les raisons.

«--C'est ce que dit M. Grandet.

«--Il a des idées assez justes, mais, puisque vous me permettez le

langage de l'amitié la plus intime, je vous avouerai que sans vous,

madame, je n'eusse jamais songé à M. Grandet. Je vais vous parler

brutalement: vous croyez-vous assez de crédit sur lui pour le diriger

dans toutes les actions capitales de son ministère? Il lui faut toute

votre habileté pour ménager le maréchal, ministre de la guerre. Le roi

tient à l'armée et le maréchal seul peut l'administrer et la contenir.

Or, il aime l'argent, il veut beaucoup d'argent, et c'est au ministre

des Finances à fournir cet argent. L'argent est non seulement le nerf

de la guerre, mais encore de cette espèce de paix armée dont nous

jouissons depuis juillet. Outre l'armée, indispensable contre les

ouvriers, il faut donner des places à tout l'état-major de la bourgeoisie.

Il y a là six mille bavards qui feront de l'éloquence contre vous, si

vous ne leur fermez pas la bouche avec une place de 5.000 ou 6.000 francs.

Mais je ne puis néanmoins vous donner ce ministère comme je vous donnerais

ce bouquet de violettes. Le roi lui-même, dans nos habitudes actuelles,

ne peut vous faire un tel don. Un ministre, au fond, ne doit être élu

que par cinq ou six personnes, dont chacune a plutôt le veto sur le choix

des autres, que le droit absolu de faire triompher son candidat. N'oubliez

pas, madame, qu'il faut plaire tout à fait au roi, plaire à peu près à la

Chambre, et enfin ne pas trop choquer cette pauvre Chambre des pairs.

Avant d'estimer mon degré de dévouement à vos intérêts, cherchez à vous

faire une idée nette de cette portion d'influence que, pour deux ou trois

fois vingt-quatre heures, le hasard a mise dans mes mains.

«--Je crois en vous, et beaucoup, et admettre avec vous une discussion

sur un pareil sujet n'en est pas une faible preuve. Mais entre la

confiance en votre génie et en votre fortune, et les sacrifices que vous

semblez exiger, il y a loin.

«--Je serais au désespoir de blesser le moins du monde cette charmante

délicatesse de votre sexe. Mais Mme de Chevreuse, la duchesse de

Longueville, toutes les femmes qui ont laissé un nom dans l'histoire,

et, ce qui est plus réel, qui ont établi la fortune de leur maison, ont

eu quelquefois des entretiens avec leur médecin. Eh bien, je suis, moi,

le médecin de l'âme, le donneur d'avis à la noble ambition qui vous

tourmente à cette heure.»

Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second · 第 30 / 34 题