Et il n'ajouta aucun détail sur les nuances qui formaient ces chiffres
totaux de 400 et de 500. Lucien ne jugea pas convenable de demander autre
chose. Après quoi M. de Séranville s'excusa de ne les pouvoir loger à la
préfecture, à cause des ouvriers qui étaient en train de faire des
réparations et qui l'empêchaient d'offrir les pièces les plus
confortables. Il n'invita ces messieurs à dîner que pour le lendemain.
Les trois personnages se quittèrent avec une froideur qui ne pouvait être
plus grande sans être marquée.
«--Celui-ci est bien moins ennuyeux que le Riquebourg, dit gaiement
Lucien, une fois dans la rue.
«--Et vous avez été infiniment plus homme d'État, c'est-à-dire
parfaitement insignifiant.
«--M. de Séranville n'admet aucune comparaison avec ce bon bourgeois de
Riquebourg qui dissertait sur les comptes de sa cuisinière. Il est bien
plus commode, il n'est nullement ridicule, et beaucoup plus confit en
méfiance et méchanceté, comme dirait mon père.
«--Serait-ce un fanatique sombre qui aurait besoin d'agir, de comploter,
de faire sentir son pouvoir aux hommes? Il aura mis ce besoin de venin
au service de son ambition, comme jadis, il l'employait dans la critique
des ouvrages littéraires de ses rivaux.
«--Il a plutôt du sophiste qui aime à parler et à ergoter parce qu'il
s'imagine raisonner puissamment. Cet homme serait puissant dans un comité
de la Chambre des députés. Ce serait un Mirabeau pour notaires de
campagne.»
Tout en causant, les deux amis parcouraient gaiement la ville. Il était
évident que quelque chose d'extraordinaire agitait la démarche
ordinairement si lourde des bourgeois de province.
«--Ces gens-ci n'ont pas l'air apathique qui leur est habituel.
«--Vous verrez qu'au bout de trente on quarante ans d'élections, le
provincial sera moins bête.»
Il y avait à Caen une collection d'antiquités romaines, trouvées à
Lillebonne. Les voyageurs la visitèrent et perdirent un grand temps à
discuter avec le custode, sur l'antiquité d'une chimère tellement verdie
par le temps que la forme en était presque perdue. Le custode, d'après le
bibliothécaire de la ville, la faisait remonter à 2.700 ans, quand nos
voyageurs furent abordés par un monsieur qui leur dit très poliment:
«--Ces messieurs voudront-ils bien me pardonner si je leur adresse la
parole sans être connu? Je suis le valet de chambre du général Fari, qui
attend ces messieurs depuis une heure à leur auberge et qui les prie
d'agréer ses excuses s'il les fait avertir. Le général Fari m'a chargé
de dire à ces messieurs ces propres mots: _Le temps presse._
«--Nous vous suivons, dit Lucien. Voilà un valet de chambre qui me
plairait.
«--Reste à savoir si nous pourrons dire tel valet, tel maître. Dans le
fait, nous étions un peu enfants d'examiner des antiquités, tandis que
nous sommes chargés de construire le présent.»
Ils trouvèrent la porte de leur auberge suffisamment garnie de gendarmes,
et, dans leur salon, un homme de cinquante ans, à figure rouge, l'air un
peu paysan, mais des yeux animés et doux, et des manières qui ne
démentaient pas ce que promettait le regard. C'était le général Fari,
commandant la division. Sous les façons un peu communes d'un homme qui,
pendant cinq ans, avait été simple dragon, il était difficile d'avoir plus
de véritable politesse, et, à ce qu'il parut, d'entendre mieux les
affaires. Coffe fut étonné de le trouver absolument exempt de toute
fatuité militaire. Ses bras et ses jambes remuaient comme ceux d'un homme
d'esprit ordinaire. Son zèle pour faire élire M. de Bourdoulier et pour
éloigner M. Mairobert, n'avait aucune nuance de méchanceté ni même
d'animosité. Il parlait de M. Mairobert comme il aurait fait d'un général
prussien commandant la ville qu'il assiégeait. Il parlait avec beaucoup
d'égards de tout le monde, et même du préfet; toutefois il était évident
qu'il n'était pas infidèle à la règle qui fait du général l'ennemi naturel
et instinctif du préfet. À peine avait-il reçu la lettre du ministre, que
Leuwen lui avait envoyée en arrivant, qu'il l'avait cherché!
«--Mais vous étiez à la préfecture; messieurs, je vous l'avoue, je
tremble pour vos élections. Les cinq cents votants de M. Mairobert sont
énergiques, pleins de conviction, et peuvent faire des prosélytes. Nos
quatre cents votants sont silencieux, tristes et, je trancherai le mot
avec vous, messieurs, je les trouve honteux de leur rôle. Ce diable de M.
Mairobert est le plus honnête homme du monde, riche, obligeant. Il n'a
jamais été qu'une fois en colère dans sa vie, et encore poussé à bout
par le pamphlet noir.
«--Quel pamphlet? demanda Leuwen.
«--Quoi, messieurs, M. le préfet ne vous a point remis un pamphlet
couvert de papiers de deuil?
«--Vous m'en donnez la première nouvelle. Je vous serais vraiment obligé,
mon général, si vous pouviez me le procurer.
«--Le voici.
«--Comment? C'est le pamphlet du préfet? N'a-t-il pas reçu l'ordre par
télégraphe de n'en pas laisser sortir un seul exemplaire de son imprimerie?
«--M. de Séranville a pris sur lui de ne pas obéir à cet ordre. Ce
pamphlet est peut-être un peu dur; il circule depuis avant-hier, et
produit, je ne vous le dissimule point, messieurs, l'effet le plus
déplorable. Du moins telle est ma façon de voir les choses.»
Lucien qui n'avait vu que le manuscrit, dans le cabinet du ministre, le
parcourut rapidement. Et comme un manuscrit est toujours obscur, les
traits de sottise et même de calomnie contre M. Mairobert lui semblaient
cent fois plus forts.
«--Grand Dieu!» disait-il en lisant, et son accent était bien plus celui
de l'honnête homme froissé que du commissaire aux élections, choqué d'une
fausse manœuvre.
«--Et l'élection se fait après-demain, et comme M. Mairobert est
généralement estimé dans le pays, ceci décidera à agir les honnêtes gens
indolents et même les timides.
«--Je crains bien, dit le général, que ce pamphlet ne lui donne quarante
voix de cette espèce.
«--On accuse ici M. Mairobert de gagner ses procès en donnant à dîner aux
juges du tribunal de première instance.
«--C'est l'homme le plus généreux. Il a des procès, car enfin, nous
sommes en Normandie, ajouta le général en souriant, et il les gagne parce
que c'est un homme d'un caractère ferme, mais tout le département sait
qu'il n'y a pas deux ans, il a rendu comme aumône à une veuve la somme
qu'elle avait été condamnée à lui payer. M. Mairobert a plus de soixante
mille livres de rente, et chaque année presque il fait des héritages de
douze ou quinze mille livres de rente. Il a sept ou huit oncles tous
riches et non mariés. Il a peut-être quarante fermiers dans le pays,
auxquels il double les bénéfices qu'ils font. Le fermier prouve à M.
Mairobert que sa femme, ses enfants et lui ont gagné cinq cents francs
cette année. M. Mairobert lui remet une somme pareille remboursable
dans dix ans sans intérêts. Comme conseiller de préfecture provisoire,
il a mené la préfecture et a tout fait en 1814 pendant la présence des
étrangers. Il a tenu tête à un colonel insolent et l'a chassé de la
préfecture le pistolet à la main. Enfin, c'est un homme complet.»
Lucien parcourut encore quelques phrases du pamphlet.
«--Vous avez raison, mon général, nous sommes au commencement d'une
bataille qui peut devenir une déroute. Quoique M. Coffe et moi n'ayons
pas l'honneur d'être connus de vous, nous vous demandons une confiance
entière pendant les trois jours qui nous restent encore jusqu'au scrutin
définitif. Je puis disposer de cent mille écus, j'ai sept à huit places
à donner, et autant de destitutions à demander par télégraphe. Voilà
quelles sont mes instructions, que je ne confie qu'à vous.
«--Monsieur Leuwen, répondit le général Fari, je n'aurai pas de secrets
pour vous, comme vous n'en avez pas eu pour moi: _il est trop tard._ Si
vous étiez venu il y a deux mois, si M. le préfet avait écrit moins et
parlé davantage, peut-être eussions-nous pu gagner les gens timides.
Tout ce qui est riche ici n'apprécie pas convenablement le gouvernement
du roi, mais a une peur terrible de la république. Néron, Caligula, le
diable régneraient, qu'on les soutiendrait par peur de la république.
Nous sommes sûrs de 300 voix de gens riches; nous en aurions 350, mais
il faut calculer sur 300 jésuites et sur 15 ou 20 jeunes gens poitrinaires
ou réellement de bonne foi, qui voteront d'après les ordres de Mgr
l'évêque, lequel lui-même s'entend avec le comité de Henri V. Il y a dans
le département 33 ou 36 républicains décidés: s'il s'agissait de voler
entre la monarchie et la république, sur 900 voix, nous en aurions 860
contre 40. Mais on voudrait que la _Tribune_ n'en fût pas à son cent
quatrième procès et surtout que le gouvernement du roi n'humiliât pas la
nation à l'égard des étrangers. De là, 500 voix qu'espèrent les partisans
de M. Mairobert. Le préfet n'a aucune influence personnelle et manque de
rondeur apparente. Il parle trop bien, et il est incapable de séduire un
bas Normand au bout d'une demi-heure de conversation. Il est terrible,
même avec ses commissaires de police, qui sont pourtant à plat ventre
devant lui. Voyant qu'il manquait d'influence, M. de Séranville s'est
jeté dans le système des circulaires et des lettres menaçantes aux maires.
J'en connais plus de quarante parmi ceux-ci que ces menaces continuelles
ont fait _cabrer._ Il _ratera_ son élection et, ma foi, tant mieux; il
sera déplacé et nous en serons débarrassés.»
Le général, Lucien et Coffe raisonnèrent longtemps; on retournait les
chiffres de toutes les façons et malgré tout on arrivait toujours pour
M. Mairobert à 450 voix au moins. Une seule voix de plus donnait la
majorité dans un collège de 900 électeurs.
«--Mais l'évêque doit avoir un grand vicaire favori; si l'on donnait
10.000 francs à celui-ci...
«--Il a de l'aisance et veut devenir évêque. D'ailleurs, il ne serait
peut-être pas impossible qu'il fût honnête homme. Ça s'est vu.
«--Ma foi, comme il fait soleil, dit Lucien à Coffe, lorsque le général
fut parti, et comme il n'est qu'une heure et demie de l'après-midi, j'ai
envie de faire une dépêche télégraphique au ministre. Il vaut mieux qu'il
sache la vérité.
«--Ce n'est pas un moyen de faire votre cour; cette vérité est amère. Et
que pensera-t-on de vous à la cour si, après tout, M. Mairobert n'est pas
nommé?
«--Ma foi, c'est assez d'être un coquin au fond, je ne veux pas l'être
dans la forme. J'en agis avec M. de Vaize comme je voudrais qu'on en agît
avec moi.»
Il écrivit la dépêche, Coffe l'approuva en lui faisant ôter trois mots
qu'il remplaça par un seul. Lucien sortit seul pour aller à la préfecture,
et monta au bureau du télégraphe. Il pria le directeur de transmettre
sa dépêche sans délai, et comme celui-ci paraissait embarrassé et faisait
des phrases, Lucien qui regardait sa montre et craignait les brumes dans
une journée d'hiver, finit par lui parler fortement et clairement. Le
directeur lui insinua qu'il ferait bien d'aller voir le préfet.
M. de Séranville parut fort contrarié; il relut plusieurs fois les
pouvoirs de Leuwen, et, au total, imita son commis. Impatienté d'avoir
attendu trois quarts d'heure, Lucien dit enfin:
«--Veuillez, monsieur, me répondre clairement.
«--Monsieur, je tâche d'être toujours clair, répondit le préfet fort
piqué.
«--Vous convient-il, monsieur, de faire passer cette dépêche?
«--Il me semble, monsieur, que je pourrais voir cette dépêche.
«--Vous vous écartez de la clarté qu'après trois quarts d'heure perdus
vous m'aviez fait espérer. Je n'admets plus de périphrases. La journée
s'avance. De votre part, différer la réponse, c'est me la donner négative,
tout en n'osant pas dire non.
«--En n'osant pas! monsieur...
«--Voulez-vous, monsieur, ou ne voulez-vous pas faire passer ma dépêche?
«--Eh bien, monsieur, jusqu'à ce moment c'est moi qui suis le préfet de
Caen, et je vous réponds non.»
Ce «non» fut dit avec la rage d'un pédant outragé.
«--Je vais avoir l'honneur de vous faire ma question par écrit; j'espère
que vous oserez par écrit aussi me répondre. Après quoi j'enverrai un
courrier au ministre.
«--Un courrier, un courrier! Vous n'aurez ni chevaux, ni courrier, ni
passeport. Savez-vous qu'au sortir de la ville il y a ordre de rien
laisser passer sans passeport signé de moi, et encore avec un signe
particulier?
«--Eh bien, monsieur le préfet, dit Lucien en mettant un intervalle
fortement marqué entre chacun de ses mots, il n'y a plus de gouvernement
possible. J'ai des ordres pour le général, et je vais, du moment que vous
n'obéissez pas au ministre de l'Intérieur, lui demander de vous faire
arrêter.
«--Me faire arrêter, morbleu!»
Et le petit préfet s'élança sur Lucien qui prit une chaise et l'arrêta
à trois pas de distance.
«--Monsieur le préfet, avec ces façons-là, vous serez battu et puis
arrêté. Je ne sais pas si vous serez content.
«--Vous êtes un insolent et vous me rendrez raison!
«--Vous auriez besoin que je vous rendisse la raison. Pour le présent,
je me bornerai à vous dire que mon mépris pour vous est complet, mais
je ne vous accorderai l'honneur de tirer l'épée avec moi que le
lendemain de l'élection de M. Mairobert. Je vais faire part de mes
instructions au général.»
Ce mot parut mettre le préfet tout à fait hors de lui.
«--Si le général obéit, comme je n'en doute pas, aux ordres du ministre
de la Guerre, vous serez arrêté, et moi mis en possession du télégraphe.
Si le général ne pense pas devoir me prêter main-forte, je vous laisse,
monsieur, tout l'honneur de faire élire M. Mairobert et je pars pour
Paris, et passerai quand même les portes de la ville. À Paris, comme ici,
je serai toujours prêt à vous renouveler l'hommage de mon mépris pour
vos talents comme pour votre caractère. Adieu, monsieur.»
Comme Lucien s'en allait, on frappa violemment à la porte qu'il allait
ouvrir et dont M. de Séranville avait poussé le verrou aux premières
paroles un peu trop acerbes de leur conversation. Lucien ouvrit.
«--Dépêche télégraphique, dit le directeur du télégraphe.
«--Donnez, dit le préfet, avec la hauteur la plus dépourvue de politesse.»
Le malheureux directeur restait pétrifié. Il connaissait le préfet comme
un homme violent et n'oubliant jamais de se venger.
«--Donnez donc, morbleu!
«--La dépêche est pour M. Leuwen, dit le directeur d'une voix éteinte.
«--Eh bien, monsieur, vous êtes préfet, dit M. de Séranville avec un
rire amer et en montrant les dents. Je vous cède la place; et il sortit
en poussant la porte de façon à ébranler tout le cabinet.
«--Voulez-vous me communiquer cette terrible dépêche?
«--La voici, mais M. le préfet me dénoncera. Je vous en supplie, veuillez
me soutenir.»
Leuwen lut:
_M. Leuwen aura la direction supérieure des élections._
_Supprimer le pamphlet absolument._
_M. Leuwen répondra au moment même._
«--Voici ma réponse,» dit Lucien:
_Tout va au plus mal._
_M. Mairobert a dix voix de majorité au moins._
_Je me querelle avec le préfet._
«--Expédiez-moi ceci. Je vous le dis à regret, monsieur; les
circonstances sont graves. Je ne voudrais pas blesser votre délicatesse,
mais dans votre intérêt même, je vous avertis que, si cette dépêche ne
parvient pas ce soir à Paris, ou si âme qui vive en a connaissance ici,
je demande votre changement par le télégraphe de demain.
«--Ah! monsieur, mon zèle...
«--Je vous jugerai demain. Allez, monsieur, et ne perdez pas de temps.»
Lorsque le directeur du télégraphe fut sorti, Lucien regarda autour de
lui et, après une seconde, éclata de rire. Il se trouvait seul, à la table
du préfet: il y avait là son mouchoir, sa tabatière ouverte, ses papiers
étalés.
Il alla ouvrir la porte, appela un huissier qu'il fit rentrer, et se mit
à écrire sur la table du préfet, mais du côté opposé à la cheminée, pour
s'ôter autant que possible l'apparence de lire les papiers épars sur la
table. Il écrivit à M. de Séranville:
«Si vous m'en croyez, monsieur, jusqu'au lendemain des élections, nous
regarderons ce qui s'est passé depuis une heure comme non avenu. Pour ma
part, je ne ferai confidence de cette scène, désagréable à personne de la
ville. Dans deux heures, à sept heures du soir, j'envoie un courrier à
S. E. M. le ministre de l'Intérieur. J'ai l'honneur de vous demander un
passeport que je vous supplie de me faire parvenir avant six heures et
demie. Il serait convenable d'y apposer les signes nécessaires pour que
le commis ne soit pas retardé aux portes de Caen. Mon courrier, en sortant
de chez moi, passera à la préfecture pour prendre vos lettres en galopant
vers Paris.
«Je suis, monsieur..., etc.