INTÉRIEUR HOLLANDAIS

[Illustration]

_Intérieur hollandais_

Nul, mieux que Pieter de Hooch, n’a su rendre l’intimité des maisons

hollandaises, leur solide et confortable aisance, ni peindre avec

plus de naturel et de sens observateur les menus incidents de la vie

quotidienne, dans les demeures bourgeoises d’Amsterdam. Quel amusant

tableau que cet _Intérieur_, avec les groupes distincts jouant, chacun

de leur côté, une scène différente de l’éternelle comédie humaine!

L’appartement est d’apparence riche; seuls, d’opulents marchands

peuvent s’offrir le luxe de cheminées à colonnes de marbre et de murs

tapissés de cordoue. D’ailleurs les personnages, on le voit, sont gens

de qualité; le costume de la maîtresse du logis indique mieux que

l’aisance; le velours et le satin sont de belle et bonne trame. Assise

devant le feu qui rougeoie dans l’âtre, la dame joue aux cartes avec

un personnage à demi noyé dans l’ombre, de l’autre côté d’un guéridon.

De la main gauche, elle présente son jeu à un cavalier debout auprès

d’elle et tenant un verre à la main. Celui-ci, de son index tendu,

semble lui indiquer la carte qu’il faut jouer. Rien n’est curieux comme

ce type d’élégant hollandais qui se donne, avec sa longue perruque et

son épée de fausses allures de gentilhomme; mais son habit ne peut

donner le change; il est manifestement roturier: sa taille est maigre

sans sveltesse, son vêtement riche sans distinction. Et tandis que ce

premier groupe cause jeu, l’autre, au fond de la pièce, parle d’amour

dans l’entre-bâillement de la porte. Tendrement incliné vers une

robuste jeune femme blonde, et lui prenant la main, l’homme murmure

de tendres paroles qu’elle écoute d’un air ravi. Un peu en arrière de

ces deux groupes, un jeune garçon, sans doute petit valet de la dame

assise, se tient près d’une porte, un flacon dans les mains, et baisse

timidement les yeux, comme embarrassé de ce qu’il entend et de ce qu’il

voit.

Tout cela est charmant et fort bien observé, groupé avec un art

parfait, et l’œil suit curieusement les différents manèges qui se

déroulent devant lui. Et quelle habileté dans la distribution du

coloris, quelle science dans le juste équilibre des valeurs, des

tons, des personnages! Ces Hollandais, si longtemps et si injustement

décriés, furent vraiment des maîtres. Maîtres d’une inspiration

médiocre, rebelles à toute poésie et même à toute expression

sentimentale, mais notateurs scrupuleux de la nature, incomparables

pour saisir les ridicules ou les vices d’un personnage. Ils sont

aussi restés inimitables dans l’art minutieux et précis de la

peinture d’intérieur, ils n’ont pas leurs pareils pour faire briller

les cuivres, scintiller les bijoux, miroiter les satins. Les uns se

sont plus spécialement occupés de peindre les buveurs et fumeurs

des tavernes, d’autres se sont faits les historiographes de la vie

familiale, des veillées sous la lampe, des causeries au coin du feu.

Pieter de Hooch s’est acquis dans ce dernier genre une réputation de

bon aloi. Il a surtout le don merveilleux de jouer avec la lumière.

Voyez le tableau représenté ici. La chambre tout entière est éclairée

d’une manière remarquable par le jour qui vient de la porte et la

draperie disposée devant la fenêtre est comme imprégnée des rayons

qu’elle intercepte.

«Pieter de Hooch, écrit Théophile Gautier, semble avoir fixé sur

les murailles blanches de ses intérieurs les rares rayons de soleil

qui luisent en Hollande. Personne n’a peint la lumière avec plus de

puissance et d’illusion et quand on regarde un de ses tableaux, on est

tenté de croire qu’il y tombe de quelque fenêtre un rayon réel. Chez

Pieter de Hooch, l’effet obtenu est toujours simple, vrai et naturel.

Un corridor éclairé par une croisée latérale, un appartement où pénètre

un rayon, des servantes occupées aux soins domestiques, il ne lui en

faut pas davantage pour faire un chef-d’œuvre.»

Pieter de Hooch se différencie des autres peintres hollandais par

un souci d’élégance, ou pour mieux dire, de netteté scrupuleuse,

qu’il utilise jusque dans les sujets les plus humbles et les moins

aristocratiques. Soit qu’il peigne une cour de maison ou une ménagère

affairée aux soins de son ménage, tout y est ordonné, propre, brillant;

il sait aussi trouver l’expression juste, le geste qui convient, et

cette vérité n’est pas le moindre de ses mérites.

L’_Intérieur Hollandais_ fut acheté à La Haye, en 1750, à la vente du

comte de Wassenær d’Oopdam, par M. Paillet, puis revendu 680 francs

en 1787. Il fut acquis par l’État, en 1801, à la vente de M. Claude

Tolozan, pour 1.350 francs, et placé au musée Napoléon.

On possède peu de renseignements sur la vie de cet artiste; en

particulier la date de sa naissance et celle de sa mort ne sont

qu’approximativement connues.

* * * * *

Le musée du Louvre, tome 2 (of 2) · 第 69 / 91 题