LA CRUCHE CASSÉE

[Illustration]

_La Cruche cassée_

Nous n’avons plus aujourd’hui le même enthousiasme que Diderot pour les

compositions sentimentales de Greuze, pour ses scènes familiales dont

la réputation est universelle, mais nous admirons en lui le peintre

des enfants, des têtes de jeunes filles, le coloriste charmant de

l’innocence. Nul comme lui n’a su rendre l’incarnat de la chair, la

tendresse des regards, le frémissement des lèvres; son pinceau a des

délicatesses inimitables, sa palette des tons de fleurs. Greuze, et

c’est là le secret de la renommée dont il jouit maintenant, a un talent

tout particulier pour peindre la femme en sa première fleur, lorsque

le bouton va s’ouvrir en rose et l’enfant devenir jeune fille. Comme,

au XVIIIe siècle, tout le monde était un peu osé, même les moralistes,

Greuze, quand il peint une Innocence, a toujours soin d’entr’ouvrir la

gaze et de laisser entrevoir une rondeur de gorge naissante; il met

dans les yeux une flamme lustrée et sur les lèvres un sourire humide,

très goûtés dans la peinture de cette époque.

_La Cruche cassée_ est le modèle de ce genre. La tête accuse encore la

candeur de l’enfance, mais le fichu est dérangé, la rose du corsage

s’effeuille, les fleurs ne sont retenues qu’à demi par le pli de la

robe, et la cruche laisse échapper l’eau par sa fêlure. Quel adorable

visage d’enfant! Il est impossible de rien voir de plus jeune, de plus

frais, de plus candide et de plus «coquettement virginal», si ces deux

mots peuvent aller ensemble.

La mignonne fillette a sans doute été envoyée à la fontaine, qu’on

aperçoit à droite, pour y remplir sa cruche. Mais trop absorbée par

le soin des fleurs moissonnées sur la route, elle a heurté le fragile

récipient contre l’angle de la fontaine et maintenant l’eau s’enfuit

par la large blessure du grès. Sur le front de l’enfant flotte une

vague inquiétude, les yeux trahissent une légère crainte. Elle sait

que les remontrances maternelles l’attendent au logis et cela donne à

sa jolie figure un petit air de mélancolie charmante. Mais qu’est pour

elle cet accident, en regard de la brassée de roses qu’elle presse

contre elle, dans les plis relevés de son tablier? Et si elle paraît

hésiter à rentrer chez elle, du moins semble-t-elle bien résolue à

ne pas abandonner son odorante cueillette. Quel art admirable dans

l’expression hésitante de ce visage et comme on y lit bien les pensées

contradictoires qui s’agitent dans cette jeune âme! Et que dire de

cette couleur nacrée, transparente, qui met de si jolies roseurs sur

les joues et de si chatoyantes teintes sur la robe?

En présence de cette charmante tête d’enfant, on a peine à s’expliquer

le discrédit dont souffrit si longtemps la peinture de Greuze.

Boucher, Fragonard et Watteau éprouvèrent d’ailleurs le même sort,

sous l’influence davidienne et la réaction romantique. Il fallut une

véritable croisade de gens de goût et d’écrivains comme Théophile

Gautier et les Goncourt pour leur restituer leur part de gloire.

Écoutons les Goncourt nous parler de Greuze.

«Le charme de Greuze, sa vocation, son originalité, sa force apparaît

là, et ne se montre que là, dans ces têtes enfantines. Elles seules

rachètent toutes les faiblesses, toutes les faussetés, et toutes les

misères de couleur, si visibles dans ses grands tableaux, les blancs

baveux, la gamme générale, à la fois sourde et grise, délayage des tons

violet et gorge pigeon, l’indécision des rouges, la saleté des bleus,

la mollesse et le barbotage des fonds, l’épaisseur des ombres. Mais

que l’on rouvre les yeux sur ces petites têtes blondes qu’un rayon

éveille, que le soleil caresse et frise, on sent que la main, la

main inspirée d’un véritable peintre a passé sur ces joues fouettées

par le rouge de la santé, a lissé et bombé ce petit front où le jour

vit, a mis dans cet œil au regard bleu, l’éclair et le ciel, et jeté

une caresse d’ombre sous le sourcil ébauché, a fait de l’arc de la

bouche pressée par les deux joues, la moue d’un chérubin. Rien de

plus frais, de plus vivement et de plus légèrement touché; le ton est

tendre et comme tout mouillé d’huile, l’empâtement fleurit la chair en

l’effleurant, la physionomie naissante, les formes à peine dégagées

semblent, sous le frottis qui badine avec elles, trembler comme les

choses à l’aube. Une vie grasse anime toutes ces petites figures

joufflues, qu’on croit avoir déjà vues animées d’une vie solide dans

les portraits de familles de Van Dyck. Peintre de l’enfance, Greuze est

un maître lorsqu’il touche à la tête de la jeune fille.»

Si, comme peintre de genre, Greuze est trop souvent mélodramatique

et vulgaire, par ses délicates et précieuses têtes d’enfants, il

appartient bien à ce dix-huitième siècle qui est la belle époque d’art

de la France et que Michelet n’hésite pas à appeler «le grand siècle».

_La Cruche cassée_ est en ovale. Il fut acheté par l’État en 1875 à la

vente du marquis de Verri pour la somme de 3.001 francs. Mme du Barry

en avait fait faire une répétition.

* * * * *

Hauteur: 1.10.—Largeur: 0.85.—_Figure jusqu’aux genoux, grandeur

naturelle._

(SALLE XVI: SALLE DARU).

PIETER DE HOOCH

(1630 (?)-1680 (?))

Le musée du Louvre, tome 2 (of 2) · 第 68 / 91 题