LE JEUNE MENDIANT

[Illustration]

_Le Jeune Mendiant_

Dans une sorte de soupente aux allures de cachot, un enfant en

guenilles est accroupi. La violente lumière du soleil qui passe par

la fenêtre éclaire brutalement les sordides haillons, rapiécés,

déchiquetés du petit mendiant. Ses jambes nues reposent sur le sol

où traînent des débris de crevettes. Tout près de lui, un cabas de

paille grossière est renversé et de son ouverture s’échappent quelques

pommes qui composeront sans doute sa pitance avec l’eau de la jarre

de grès posée non loin de là. Pour l’instant, l’enfant ne semble pas

s’inquiéter de nourriture; il est très attentif à poursuivre, dans les

plis de sa chemise, la vermine et les parasites qui s’y épanouissent en

liberté.

Ce vigoureux tableau, d’un si intense réalisme et d’une si solide

exécution, montre un des côtés les plus intéressants du talent de

Murillo. Quoi! est-ce bien le même artiste qui a peint ces Vierges

adorables, ces anges joufflus et ce minable pouilleux échoué dans un

réduit infect? Est-ce bien sur la même palette, chargée des roses les

plus tendres et des bleus les plus suaves, qu’il a trouvé ces tons

bistrés, puissants, d’une couleur si chaude et si vibrante? Comment

ce pinceau facile, habitué à revêtir d’une sorte de mièvrerie les

personnages célestes, a-t-il pu s’affermir jusqu’à ces lignes nettes,

vigoureuses qui font penser à Zurbaran et à Ribera?

Cette dualité si curieuse témoigne éloquemment que Murillo s’était

fait, pour sa peinture religieuse, une esthétique personnelle conforme

à la manière dont, catholique fervent et d’âme tendre, il comprenait

les glorieux habitants du ciel. Né dans un pays de lumière vibrante,

à Séville, il lui semblait impossible que la Vierge, les anges et

les saints pussent avoir ces visages sévères qu’une foi triste et

sombre leur prêtait uniformément en Espagne. A ses yeux, le séjour des

bienheureux devait étinceler de plus de feux que le ciel d’Andalousie

et montrer encore plus de splendeurs que l’Alcazar ou le Généralife.

Mais quand il descendait de ses échafaudages et qu’il se retrouvait

dans les rues de la ville, dans le terre à terre de la vie espagnole,

son œil d’observateur et d’artiste était sollicité à chaque pas par des

scènes purement humaines dont il saisissait bien le côté pittoresque

et réel. C’est dans les _calles_ étroites de la ville andalouse, où se

passa toute son existence, qu’il rencontra certainement ce mendiant,

dont l’Espagne possède encore de nos jours de si nombreux et de si

remarquables modèles.

Au contact de Velazquez, qu’il avait vu à Madrid, il avait appris que

rien n’est indigne du pinceau d’un artiste; il l’avait vu peindre, en

même temps que des rois et des infantes, des nains, des bouffons et les

pires échantillons d’humanité. A son exemple, il jugea qu’il pouvait

à son tour, sans déroger ni faire tort à la Vierge, s’abandonner de

temps en temps à l’étude simple et forte des spectacles de la nature

et les traduire fidèlement, en pages véridiques et sans apprêt. Et

c’est ainsi que Murillo, le plus délicieux interprète des Madones

souriantes et des anges rieurs, s’est manifesté par instants comme

le plus précis des peintres réalistes. Avec la même facilité qu’il

mettait à tisser dans l’azur des atmosphères diaphanes et baignées

de clartés, il s’est complu à des oppositions de lumière et d’ombre

et il a traité l’art difficile du clair-obscur avec une maîtrise que

Rembrandt lui-même n’eût pas désavouée. Dans ce genre tout spécial,

le _Jeune Mendiant_ que nous donnons ici, peut être classé comme un

chef-d’œuvre. C’est l’avis de Théophile Gautier, excellent juge en la

matière: «Une merveille de vie, de lumière et de couleur! écrit-il au

sujet de ce tableau. Dans son art l’Espagne n’a pas eu le dédain de

la laideur, de la misère et de la malpropreté. Sous ce haillon, sous

cette difformité, sous cette crasse, il y a une âme; ce gueux est un

chrétien, ce mendiant dévoré de vermine ira peut-être «en la gloire»,

donc il mérite d’être peint tout aussi bien qu’un roi, et voilà Murillo

qui, sur sa palette de rose, de lis et d’azur, chargée par les anges

pour peindre la Vierge, sait trouver des tons fauves, des bruns dorés,

de chauds bitumes quand il a un _Mendiant_ à représenter. Au pied d’un

mur que frappe un rayon de soleil, il nous montre un jeune pouilleux

entr’ouvrant sa chemise en loques et faisant une chasse abondante. Don

Diego Velazquez de Silva, le peintre grand seigneur, n’était pas plus

dégoûté que Murillo. Il laissait très bien les rois, les reines, les

infants, les infantes et les ministres pour peindre des ivrognes, des

nains, des philosophes, des gitanos et jusqu’à des phénomènes de la

foire, et ce ne sont pas ses moins belles peintures.»

_Le Jeune Mendiant_ passa en de nombreuses mains. Il appartint

successivement à Gaignat et à Sainte-Foy. Il fut enfin acheté par Louis

XVI, pour 2.400 livres, et, après la Révolution, placé au Louvre où

nous le voyons aujourd’hui.

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Le musée du Louvre, tome 2 (of 2) · 第 66 / 91 题